Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901
SOMMAIRE:

60 Millions de gros et moi et moi. ZP. Zermati et G. Apfeldorfer
Comment se forme le goût ? Natalie Rigal
Les besoins des tout-petits. Patrick Tounian

Articles en ligne
Hors Série 60 millions de consommateurs, Institut National de la Consommation, N°127, juin-juillet-août 2006

60 millions

de consommateurs


Articles parus dans le Hors Série 60 millions de consommateurs, Institut National de la Consommation, N°127, juin-juillet-août 2006.
Mis sur le net avec l'aimable autorisation de 60 millions de consommateurs


60 millions de gros et moi et moi… Dr Jean-Philippe Zermati (nutritionniste, Paris), Dr Gérard Apfeldorfer (psychiatre, Paris)


Certes, le comportement alimentaire a pour fonction d’apporter à notre organisme l’énergie et les nutriments qui lui sont nécessaires. Mais ce n’est pas là sa seule utilité. Il a aussi la charge de contribuer à notre équilibre émotionnel et de nous identifier socialement, de faire de nous une personne inscrite dans une culture, une société, une époque. Or bien souvent quand on le rappelle, ce n’est que pour mieux l’oublier. Les régimes et les conseils nutritionnels qui obstinément ambitionnent de nous apprendre à manger au nom de l’intérêt supérieur de notre santé et de notre poids le font bien souvent au détriment de ces simples évidences et nous mettent parfois plus en péril qu’ils ne nous secourent.

Les aliments protègent et réconfortent
Même s’ils n’en ont guère conscience, les moins stressés d’entre nous mangent aussi pour se réconforter. Leur nourriture leur permet plusieurs fois par jour de diminuer leur niveau de stress, d’atténuer leur tension nerveuse. Chaque fois que nous mangeons, nous secrétons des substances qui nous apaisent et nous rendent même plus résistants à la douleur physique. Nous éprouvons en mangeant des émotions agréables qui viennent neutraliser d’éventuelles émotions négatives ou tout simplement accentuer notre bien-être. Manger procure un réconfort discret et si permanent que, comme un bruit de fond, nous n’en prenons conscience que lorsqu’il cesse.
Surtout ces émotions positives ont le grand intérêt de participer aux mécanismes de rassasiement et à notre capacité à consommer les quantités d’aliments qui correspondent à nos besoins énergétiques. C’est dire si elles ne sont pas superflues.
Quoi de plus naturel, alors, que certains, plus souvent que d’autres, soient tentés d’utiliser ce moyen commode et facilement accessible pour se soulager de leur angoisse, leur colère, leur tristesse… Ils utilisent les aliments, notamment les plus riches, les plus gras ou les plus sucrés, comme un moyen de défense rudimentaire contre les agressions psychiques dont ils sont victimes. Tant qu’il n’entrave pas la vie psychique et ne met pas en péril notre poids ou notre santé, pourquoi s’inquiéter de ce phénomène. Un coup de blues ? Mars et ça repart ! Au repas suivant l’appétit sera réduit d’autant et tout sera pour le mieux.
Cependant, pour que les choses se passent ainsi, il est nécessaire de penser du bien de ce qu’on ingère. Faute de quoi, cet effet de réassurance est perdu et, incapable de trouver le réconfort, on ne parvient plus à s’arrêter de manger ! Mais, du fait des évolutions de notre relation à la nourriture au sein de nos sociétés, on a tout à la fois de plus en plus besoin de ce réconfort, et on parvient de moins en moins à l’obtenir !
Deux changements importants sont responsables de cette situation: d'un côté, les moyens de se réconforter sont moins nombreux; de l'autre, la diabolisation des aliments fait manger davantage.

Les autres moyens de se réconforter sont rares
D’une part, les moyens de défense rudimentaires se raréfient. Il y a peu d’années, il était encore possible de calmer ses tensions en fumant une cigarette ou en buvant un verre d’alcool. Comme les mœurs étaient moins civilisés, pour passer leurs nerfs, certains pouvaient encore s’en prendre à leur compagne, leurs enfants, leurs employés, leurs subalternes ou tout autre plus petit que soi. D’autres prenaient leur voiture et roulaient à tombeau ouvert sur l’autoroute. Bref, il existait toutes sortes de façons de faire baisser la pression qui, aujourd’hui, sont devenus répréhensibles. Force donc est de se rabattre sur les seuls moyens licites qui existent encore : les aliments et les médicaments.
Ainsi, dans le contexte d’abondance et de disponibilité alimentaire que connaissent les sociétés occidentales, manger est donc devenu le moyen le plus courant de lutter contre le stress.

La diabolisation des aliments fait manger davantage.
D’autre part, chaque jour de nouvelles études démontrent les relations entre la santé et l’alimentation. Ce qui modifie nos attentes à l’égard de cette dernière.
Nous attendons dorénavant de notre alimentation qu’elle augmente notre capital santé et ne nous fasse pas grossir. Progressivement, l’idée que certains aliments sont bons ou mauvais pour le poids s’impose à l’esprit de chacun. Cette idée est largement renforcée par les messages de santé publique qui font la promotion des fruits et des légumes tout en incitant à la réduction des aliments les plus riches. La conséquence de ces messages simplistes est que chacun se croit autorisé à consommer sans limite et en toute impunité les aliments « diététiquement corrects », et ne sait plus manger les aliments les plus nourrissants autrement qu’en dépassant sa faim. Les aliments sont consommés avec des émotions négatives, telle que la culpabilité ou l’anxiété, qui empêchent le réconfort de s’installer. Dès lors, les mécanismes de rassasiement ne jouent plus leur rôle et l’individu finit par ne plus être en mesure de manger les quantités de nourritures qui lui seraient nécessaires. La plupart du temps, il mange trop et grossit.
On sait aujourd’hui, depuis les travaux des psychologues de l’alimentation, que tout aliment contaminé par une substance considérée comme nocive sera consommé avec culpabilité ou plus simplement rejeté. Or désormais, le sucre et le gras sont mis au rang d’aliments dangereux… Il est donc impératif que les pouvoirs publics réfléchissent à des messages non stigmatisants.
La difficulté de manger sereinement, sans arrière pensée, sans culpabilité, sans doute, semble caractériser nos sociétés et empêche les aliments de nous réconforter.

La diabolisation des aliments conduit à la stigmatisation des gros.
Toutefois l’effet le plus dévastateur de la diabolisation des aliments réside dans la stigmatisation des personnes qui les consomment.
En 1995, deux psychologues, Carol Nemeroff et Richard Stein, ont pu démontrer que les personnes qui consommaient de « bons aliments », jugés non grossissants, étaient créditées de caractéristiques morales positives évoquant la maîtrise de soi et le contrôle, alors que celles qui consommaient de « mauvais aliments », jugés grossissants, étaient affectées de caractéristiques négatives évoquant l’absence de maîtrise et le laisser aller. Ils identifiaient ainsi l’existence d’aliments dotés de propriétés « biomorales ».
Par ailleurs, les campagnes de prévention ou les régimes amaigrissants invitent les citoyens ou les patients, selon le cas, à contrôler leur alimentation sur un mode volontariste. Il leur faut se raisonner et manger en s’astreignant à un contrôle mental qui définit les aliments qu’ils doivent manger ou ne pas manger ainsi que leur quantité, leur fréquence ou leur répartition tout au long de la journée ou de la semaine. Ce que, précisément, il n’est pas possible de faire sur une longue période. Cette manière de manger, par opposition à l’alimentation naturelle contrôlée inconsciemment par les sensations alimentaires, entraîne inévitablement des pertes de contrôle qui seront interprétées comme des défaillance de la volonté et renforceront l’idée que les personnes souffrant de problèmes de poids sont elles-mêmes défaillantes.
Les gros, tout au long de leur vie, seront victimes de ces préjugés et en subiront les conséquences. Ils seront moqués à l’école, moins bien notés que leurs camarades. Ils auront plus de difficulté à réussir dans leurs études, seront discriminés à l’embauche, progresseront moins et moins vite dans leur carrière. Ils se marieront avec des personnes de classe socio-économique inférieure à la leur. Ils seront moins bien soignés par l’institution médicale et seront maltraité dans les services publics.


GROS PLAN: les gros à l'index
— À Singapour, le ministre de la Santé a proposé que chaque élève soit noté en fonction de son poids. La note serait portée sur le bulletin scolaire afin de permettre aux parents de suivre les progrès de leur enfant.
— En Grande-Bretagne, le NIH, National Institute of Health propose d’arrêter le traitement des personnes obèses qui se refusent à changer leurs habitudes alimentaires. Les hôpitaux d’Est Anglie annoncent quant à eux qu’ils ne pratiqueraient plus d’opération de la hanche chez les personnes obèses. On surveillera aussi davantage les enfants, qui seront fréquemment pesés, et le cursus scolaire comprendra des leçons obligatoires de diététique.

La honte affecte l'estime de soi.
Ensuite, la société leur inflige une une stigmatisation. Stigmatiser consiste à faire honte et à porter sur l’individu un jugement moral péjoratif. La honte d’être gros est engendrée par le jugement des autres, qui remet en question sa persona, le personnage social qui nous représente à nos yeux et aux yeux des autres. Elle atteint donc l’individu dans sa définition même, dans son identité. Elle engendre un sentiment d’illégitimité, de déchéance privée ou publique. Elle ne peut pas être dite, ne peut qu’être niée ou dissimulée. Elle dévalorise toute réussite, remet en question les investissements psychiques narcissiques, sexuels ou d’attachement.
La honte persiste même lorsque cesse l’humiliation, par exemple même en cas d’amaigrissement. Elle peut être réactivée à chaque nouvelle situation de rejet et se potentialiser.
L’estime de soi est profondément affectée par la honte, de même que les relations sociales. Chez autrui, les manifestations de honte suscitent la pitié ou la compassion, la gêne ou le mépris. La honte est difficile à dire, mais aussi à entendre.

Un résultat contraire à celui escompté
Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, le mauvais sort qui est fait aux gros ne les dissuade pas de manger. Bien au contraire.
D’une part, les déjà-gros rongés par la honte d’être ce qu’ils sont, par la culpabilité de ne pas manger ce qu’ils doivent, par l’angoisse de continuer à grossir tant et plus chercheront un réconfort malheureusement inaccessible dans une nourriture qui ne fera que renforcer la mauvaise estime qu’ils ont déjà d’eux-mêmes.
D’autre part, les "pas-encore-gros", hantés par la peur de se trouver exclus de la société des minces, se voient toujours plus gros qu’ils ne sont. 40 % des jeunes de moins de 15 ans ont déjà fait un régime. 70 % de la population déclare être insatisfaite de sa corpulence. Ce qui est bien supérieur au 40 % de personnes en surpoids ou obèses. Convaincus qu’ « un poids qu’on ne surveille pas ne peut qu’augmenter sans limite », tous surveillent préventivement leur alimentation et adoptent des comportements de restriction qui risquent fort de les conduire aux prises de poids tant redoutées.
Si bien qu’en fin de compte, la stigmatisation empêche les déjà-gros de maigrir et finit par faire grossir les pas-encore-gros.

Les nouvelles névroses de la société occidentale
Les racines de la honte faite aux gros sont à rechercher dans une opposition dialectique : le consumérisme qui fonde nos sociétés s’oppose à un puritanisme hygiéniste.
Cette opposition ouvre la voie à une névrotisation des comportements alimentaires : lorsque les tentations sont nombreuses, que la satisfaction des désirs est interdite, cela ne laisse place qu’à la frustration ou la culpabilité. Au moment où les interdits sexuels perdent de leur puissance, de nouveaux interdits se développent dans le champ alimentaire. Ce n'est plus dans le domaine sexuel que se situent les désirs exacerbés, les interdits sociaux, les discours moraux, les transgressions follement excitantes, mais dans celui de l’alimentaire.
Les obsessions ne sont plus sexuelles, elles sont alimentaires. Et il est plus facile aujourd’hui d’avouer son homosexualité que ses boulimies.
L’industrie agro-alimentaire peut alors jouer de plusieurs registres afin de pousser à consommer. L’érotisme alimentaire consiste à théâtraliser les désirs, à mettre en scène l’aliment dans un cadre raffiné, luxueux, à suggérer plus qu’à montrer, à ne pas nommer mais à user de métaphores. La pornographie alimentaire se caractérise par son obscénité. On montre tout, sans distanciation, sans fioriture. Le haut lieu de cette pornographie est le supermarché, qui donne à voir des Himalaya de nourritures.

Aux origines du puritanisme diététique
La doctrine puritaine remonte au protestantisme du XVIe siècle et a particulièrement prospéré en Amérique du Nord. Dès les années 1830, apparaissent les premiers discours nutritionnels, ce qu’on a appelé alors la New Nutrition, qui associent les conseils pseudo-scientifiques et les considérations puritaines et morales. Ainsi la viande, l’alcool, les épices sont accusés d’échauffer les esprits et de les rendre vulnérables aux choses du sexe. Plusieurs courants se succèdent, tous marqués par les mêmes prétentions : améliorer la santé en même temps que la moralité du pays.
Pour le Révérend Sylvester Graham, en 1834, la graisse est de la chair en trop, et la chair nous rappelle notre condition de mortels. Que l’on se garde du péché et on conservera sa santé, on sera exempt des manifestations de la vieillesse, voire de la mort. Il faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. C’est à l’esprit de commander à l’estomac et non l’inverse.
Ce sera une nourriture simple qui permettra de mieux juguler les appels de la chair. Une alimentation saine sera composée de pain, de céréales, de légumes, de fruits, d’eau et d’un peu de crème fraîche. On ne prendra que deux à trois repas par jour, on mâchera lentement et on se gardera de grignoter entre les repas.
Un comportement alimentaire exemplaire devient le témoin d’une bonne moralité. A l’inverse un comportement déviant est le signe du vice.

Les savoir-faire remplacés par la science diététique
Dans le même temps, la diététisation de notre alimentation prônée par les pouvoirs publics conduit à l’abandon des savoir-faire alimentaires traditionnels. Les mangeurs traditionnels, dont les savoirs sont disqualifiées par la nouvelle science diététique, deviennent des consommateurs innocents, conduits à manger ce qu’on leur dit de manger et qui se contentent de suivre les instructions. Ces mangeurs-là sont particulièrement influençables, que ce soit par le discours du puritanisme diététique… ou par la publicité alimentaire.
On voit donc poindre le meilleur des mondes alimentaires, qui serait celui où le corps médical, les instances en charge de la nutrition nationale, la Sécurité sociale, les assureurs privés, les industriels de l’agroalimentaire et les médias, enfin responsables, ne tiennent plus qu’un seul discours, celui d’une alimentation fondée sur des postulats scientifiques indiscutables et cohérents.

Sous le régime de la nutrition administrée
Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est le fait que ce discours issu du puritanisme hygiéniste est dorénavant repris par les pouvoirs publics.
Après avoir constaté que la simple information nutritionnelle ne suffisait pas à modifier les comportements, les pouvoirs publics ont décidé de réglementer. Nos comportements alimentaires font maintenant l’objet de lois qui sont discutées au Parlement. On y décide de supprimer les distributeurs de produits alimentaires dans les établissements scolaires. On y décide de taxer la publicité pour les produits gras ou sucrés. De leur côté, les assureurs distribuent des bonus à ceux qui consomment des produits déclarés bons pour la santé.
Puis, face à l’échec de la méthode douce, on en vient à la surveillance, aux prohibitions et aux punitions : surveillance du poids et des consommations, mise en place de différentes formes de prohibitions des aliments gras et sucrés. Récompenser les bonnes conduites alimentaires et punir les mauvaises, récompenser la minceur et punir l’obésité, sont envisagées dans différents pays occidentaux.
Les pouvoirs publics, avec le Programme national nutrition santé, définissent un puritanisme alimentaire d’État. Ils sont relayés par le corps médical, par le corps enseignant, par certains médias.

Ecouter son corps, retrouver le plaisir
Rien de tout cela n’est inéluctable et il existe d’autres solutions ! Face à des individus acculturés, sans plus de référence socioculturelle, devenus des mangeurs innocents et proies rêvées de la publicité alimentaire et des encouragements à consommer, il convient de proposer une éducation alimentaire, fort différente de l’information nutritionnelle. L’éducation alimentaire, c’est la réhabilitation d’une alimentation inscrite dans une histoire, une géographie, inventive, joyeuse et conviviale. C’est aussi l’apprentissage de la consommation de tous les aliments qu’on aime, et le développement de la capacité d’écoute de ses sensations de faim et de rassasiement.
Face à des individus, voire des familles entières ayant des préoccupations excessives concernant le poids et les formes corporelles, il s’agit de promouvoir une alimentation sans interdit, où chacun est à l’écoute de ses besoins et mange en fonction de ce qu’il ressent.
Enfin la lutte contre la stigmatisation des personnes obèses, la réhabilitation du droit de vivre et de s’épanouir quel que soit sa conformation physique, apparaissent comme des facteurs fondamentaux de toute action des pouvoirs publics en matière de lutte contre l’obésité.



Le cas d'Audrey : quand l’obligation de minceur fait craquer

En surpoids sans être obèse, Audrey, 31 ans, tente de se restreindre pour maigiri. Elle y parvient la journée, mais craque le soir.
Audrey estime avoir une obligation de minceur. Tout d’abord, dans son travail, qui comporte une bonne part de représentation, elle croit devoir être mince et fringante, sinon elle n’aura pas de promotion, voire sera licenciée. Ensuite, dit-elle, sur le plan sentimental, comment trouver l’âme sœur si on a le corps bouffi de graisses ?
Audrey décrit le mécanisme compulsif de la façon suivante : « lorsque je rentre chez moi, j’ai très faim, très envie de manger. Je prends alors deux ou trois yaourts à 0%. Comme cela ne me suffit pas, j’enchaîne sur des biscuits ou du chocolat. Je pourrais sans doute m’arrêter après une petit quantité, mais je me dis qu’au point où j’en suis, puisque j’ai fauté, autant aller jusqu’au bout. Souvent je m’insulte, je me traite de « grosse vache », je me dis que ce sera bien fait pour moi si je deviens encore plus grosse. Je n’ai pas de volonté, je ne mérite que ce que j’ai. Je pense que c’est du masochisme. »
Les premières séances sont destinées à rassurer Audrey. Nous lui expliquons qu’elle est tombée dans un piège bien connu, celui de la restriction cognitive : des comportements de restriction conduisent à des pertes de contrôle. On mange un « aliment interdit », et cet effet de transgression de l’interdit (en anglais Abstinence violation effect) aboutit à une compulsion boulimique. Il ne s’agit aucunement de masochisme, et le désamour qu’on éprouve vis-à-vis de soi-même est dû au fait qu’on attribue ses problèmes à un « manque de volonté », alors qu’il s’agit d’un processus se déroulant en dehors de toute volonté.
Le travail sur la restriction cognitive comprend des exercices de dégustation des « aliments tabous », faits au cabinet du médecin, suivis par la prescription de repas centrés sur un aliment tabou : il s’agit de consommer plusieurs jours durant au déjeuner un aliment tabou, par exemple des biscuits chocolatés, en les dégustant, en repérant le seuil de rassasiement, en s’arrêtant dès ce seuil atteint, et en jetant le reste des aliments non consommés.
La dédramatisation de la consommation des « aliments tabous », le centrage sur les sensations alimentaires, permettent à Audrey de rétablir peu à peu des repas plus importants à midi, de faire un goûter dans l’après-midi, de dîner à table et plus souvent avec des amis. Audrey mange désormais de tout sans angoisse ni culpabilité, et les compulsions s’espacent.
La honte d’Audrey la conduit à se replier sur elle-même, à éviter les repas entre amis (où elle ne pourrait pas manger normalement), à éviter les vacances en groupe (elle ne peut pas assumer le fait de se montrer aux autres en maillot de bain). Elle estime aussi qu’un homme qui s’intéresserait à elle, telle qu’elle est aujourd’hui, ne pourrait être qu’un homme lui-même sans intérêt (ce que nous avons appelé le syndrome de Groucho Marx).
Nous entreprenons donc une thérapie d’affirmation de soi : le premier exercice consiste à marcher fièrement dans la rue, en passant devant les terrasses de café, en assumant le regard des autres, en acceptant de croiser leur regard. Puis nous demandons à Audrey de manger en public des aliments gras et sucrés, en l’occurrence des gâteaux dans des pâtisseries. Nous abordons alors des situations plus personnelles.
Peu à peu, les inhibitions d’Audrey s’effacent. On peut dès lors aborder plus spécifiquement ses difficultés relationnelles et sentimentales.


Le cas d'Amélie : un mari qui aime les femmes sveltes

Amélie est âgée de 26 ans. Elle avait perdu 10 kilos durant ses fiançailles, en a pris 15 durant sa première année de mariage, ce qui n'arrange pas ses relations avec son mari.
Julien, son mari, ne le supporte pas, la surveille, lui fait les gros yeux dès qu’elle mange quelque chose qui n’est pas un aliment de régime, se désintéresse d’elle au lit. Il la critique ouvertement en public, lui dit qu’elle n’a pas de volonté, que si elle l’aime, elle devrait faire en sorte de rester séduisante. Julien est quant à lui sportif et svelte. Il dit ne pas aimer les femmes enrobées, ce qui est à ses yeux une preuve de laisser-aller. Amélie craint que Julien ne se détourne d’elle, qu’il ne la quitte pour une femme plus mince.
Ces menaces ne la font pas manger moins, bien au contraire : Amélie déprime et mange alors d’autant plus compulsivement. Elle s’accuse de ne pas avoir de volonté. Elle a tendance à manger en cachette de Julien des aliments qu’elle appelle des « cochonneries ». puis, lorsque Julien arrive, elle remange à table avec lui, alors qu’elle n’a plus faim, pour qu’il ne puisse pas deviner sa « faute ».
Les premiers entretiens mettent en évidence que Julien n’a fait que prendre la succession des parents d’Amélie, eux-mêmes centrés sur l’apparence physique et la santé. Ces derniers ont toujours surveillé attentivement leur poids ainsi que celui de leurs enfants. Les repas familiaux ont toujours été « équilibrés », sains, très diététiques. Les friandises n’ont jamais eu droit de cité dans la famille.
Amélie n’a eu aucun problème pondéral jusqu’à ce qu’elle quitte l’univers familial. Une première alerte a lieu à 15 ans lorsque, durant un séjour linguistique en Grande Bretagne, Amélie revient avec 8 kilos en plus, qui sont cependant vite reperdus. C’est lorsqu’elle quitte sa ville natale pour entamer ses études supérieures que les problèmes alimentaires et pondéraux deviennent sérieux. Amélie alterne alors les régimes amaigrissants et les périodes d’anarchie, et a un poids en yoyo.
Nous rassurons Amélie, lui pointons les mécanismes qui l’ont conduit à l’état présent. Mincir est devenu pour elle une façon d’obtempérer, de rentrer dans le rang. Être grosse est à l’inverse un moyen de s’opposer à ses parents, puis à son mari, à leurs valeurs, à leur culte des apparences. Grossir de plus en plus est une forme de test : à partir de quel poids l’abandonnera-t-on ? De plus, plus prosaïquement, Amélie n’a jamais appris comment se consommaient les aliments riches et savoureux, gras et sucrés, et ne sait pas réguler ses prises alimentaires avec de tels aliments.
La thérapie se déroule sur deux axes. Le premier concerne l’affirmation de soi. Au moyen de jeux de rôles, Amélie apprend à exprimer sa souffrance face aux agressions de Julien, lorsque celui-ci critique son poids ou son comportement alimentaire. Amélie apprend à poser des questions : quelles sont, selon Julien, les causes de ses compulsions alimentaires ? Amélie apprend à expliquer ses difficultés, sa souffrance. Elle apprend à demander un soutien de la part de son mari non pas sous forme de remontrances ou de commentaires désobligeants sur son comportement alimentaire, mais sous forme de soutien moral et de manifestations de tendresse. Amélie demande aussi à Julien ce qu’il aime chez elle. L’aimera-t-il toujours si elle ne maigrit pas ?
Finalement Julien et Amélie refont l’amour, ce qui ne s’était pas produit depuis longtemps.
Le second axe de la thérapie concerne le comportement alimentaire. Amélie doit apprendre comment se mangent les aliments gras et sucrés, dont elle n’a jamais appris le mode d’emploi. On peut en consommer aussi souvent qu’on le désire, mais il convient de les manger avec une grande attention, car une petite quantité suffit à rassasier. Ils doivent séjourner longtemps en bouche, afin qu’on perçoive le rassasiement avec précision. Lorsqu’on a son content, pourquoi en manger davantage ?
Dans le cas d’Amélie, ce travail sur l’aliment était certes nécessaire, mais nous sommes persuadés que c’est le fait qu’Amélie a pu se sentir acceptée inconditionnellement par Julien qui lui a permis de quitter son attitude d’opposition et de renoncer à défier l’ordre diététique dont il s’était fait le représentant.
C’est parce qu’Amélie peut enfin manger des barres chocolatées en toute liberté qu’elle peut, aussi, reprendre plaisir à consommer du poisson et des haricots verts!



Le cas de Denise: une famille où chacun mange beaucoup et n'importe comment

Denise, 47 ans, mesure 1 mètre 64 et pèse 88 kilos. Cette obésité ne la gène que modérément et elle s’inquiète surtout pour son fils Kevin, 13 ans, 1 mètre 75 et 107 kilos.
Le médecin scolaire a enjoint la famille de consulter leur médecin généraliste, et celui-ci les a quant à lui adressé à la consultation de nutrition de l’hôpital où ils sont orientés sur une diététicienne.
Denise est aide-soignante. Son mari, André, 50 ans, lui aussi en surcharge pondérale, est au chômage. Outre Kevin, le couple a une fille, Audrey, 9 ans, et un petit garçon, Bryan, 6 ans, sans problèmes pondéraux.
Denise a des horaires irréguliers et n’a pas toujours la possibilité de faire la cuisine. Les Raynaud font les courses une fois par semaine au supermarché et remplissent le réfrigérateur et le placard des aliments que les enfants réclament. Il s’agit pour l’essentiel de produits en portions individuelles qui ne nécessitent pas de préparation : plateaux TV, hamburgers, pizzas, plats à base de pâtes ou de pommes de terre réchauffables au micro-ondes, laitages, friandises diverses. Les fruits et les légumes ? Les légumes, dit Denise, sont trop longs et trop compliqués à préparer ; les enfants délaissent les fruits, qui ont tendance à pourrir dans le bas du frigo, ce qui constitue du gâchis…
Chez les Raynaud, chacun mange pour soi, sans se soucier de l’heure, le plus souvent devant le téléviseur ou dans sa chambre. Kevin ne prend pas de petit déjeuner, mange à midi à la cantine. Le soir, il mange de façon décousue, en piochant dans le frigo ou le placard, et boit des sodas. Il est en échec scolaire, et a des difficultés relationnelles tant avec ses professeurs qu’avec ses congénères.
Les conseils de la diététicienne consistaient à réintroduire un petit déjeuner, à manger équilibré, avec suffisamment de fruits et de légumes, de laitages, du poisson deux à trois fois par semaine, à éviter les produits industriels, souvent trop gras ou trop sucrés, à éviter les boissons sucrées.
Devant l’échec de ces mesures, le placement de Kevin dans un pensionnat pour enfants obèses est envisagé.
C’est en raison du délai d’attente que nous voyons Kevin et sa mère. Nous voyons tout d’abord Kevin en entretiens individuels. Ceux-ci sont tout d’abord centrés sur la souffrance qu’il ressent en raison du rejet social dont il est l’objet. Il reconnaît qu’il s’est enfermé dans son rôle de « loser » agressif, dans lequel il se complaît. Manger beaucoup et n’importe comment est à la fois un processus compensatoire, et aussi une « politique du pire », car Kevin ne voit aucune issue à sa situation.
La thérapie comporte plusieurs axes. Des séances individuelles d’entraînement aux habiletés sociales doivent permettre à Kevin de faire évoluer son personnage social et de retrouver une meilleure estime de soi.
Nous proposons aussi des entretiens familiaux. En fait, seuls Denise et son fils y viendront. Ces entretiens seront centrés sur l’alimentation familiale, inexistante. Les Raynaud sont d’origine auvergnate. Denise est encouragée à cuisiner ou à acheter des plats auvergnats : chou farci, potée, petit salé aux lentilles, truffade, aligot, plats à base de fromages régionaux… Kevin se montre intéressé et désireux de participer aux travaux culinaires, d’autant plus que ces plats ne sont manifestement pas des plats de régime…
Dans ces mêmes entretiens, on insiste sur la nécessité de faire honneur à la nourriture en la consommant dans de bonnes conditions, en la savourant comme elle le mérite. L’accent est mis sur la nécessité d’avoir suffisamment faim au moment où on passe à table, sur la nécessité de s’arrêter lorsqu’on arrive au rassasiement.
Après un an, c’est le comportement alimentaire de toute la famille qui a évolué : les repas en famille sont plus fréquents, pris en charge par Denise quand elle le peut, ou parfois par Kevin. Ce dernier alterne les repas familiaux avec des repas solitaires, mais l’alimentation, même de type fast-food, est prise à table et posément. Kevin apprend à nager au club de natation du collège. Il est passé en dessous de la barre fatidique des 100 kilos. Denise et son mari, eux aussi perdent du poids, lentement mais sûrement. Contrairement aux craintes de Denise, le budget alimentaire n’a pas augmenté, et même, comme elle achète de moindres quantités et moins de plats industriels, il est en diminution.



Comment se forme le goût? Natalie Rigal (maître de conférence, Paris)
Comment se forme le goût ?
Natalie Rigal
Maître de conférences en psychologie de l’enfant, Université Paris-10

Une part de génétique, une dose de culture, une pincée d’amour… Nos choix alimentaires s’élaborent selon une recette complexe. Il faut en tenir compte pour permettre à l’enfant d’atteindre un équilibre nutritionnel.
La psychologie du goût s’est donné comme objectif de comprendre le déterminisme de la construction du goût et de la mise en place des préférences alimentaires en se dotant d’outils scientifiques : l’observation et l’expérimentation. Il s’agit toutefois d’une science encore récente, très peu développée en ce qui concerne l’enfant. Les données actuellement disponibles ne suffisent pas à établir des conclusions définitives. Cependant, leur convergence nous invite à proposer des explications et des recommandations.

Comment le goût évolue-t-il avec l’âge ?
À la naissance, le goût du petit de l’homme lui permet d’avoir des comportements parfaitement adaptés à ses besoins. D’une part, il apprécie ce qui est gras et sucré, comme le lait maternel ; d’autre part, il ne montre pas de préférences marquées pour les odeurs, ce qui lui permet d’accepter l’ensemble des sensations olfactives délivrées par le lait de sa mère, qui se parfume des aliments qu’elle consomme.
En résumé, la situation est idyllique : le nouveau-né a du plaisir à consommer ce dont il a besoin. Ses parents s’en émerveillent d’autant plus que leur nourrisson a une capacité qu’eux-mêmes ont perdue, celle d’ajuster leurs prises alimentaires à leurs sensations de faim et de satiété. En effet, le tout-petit fait montre d’une capacité d’ajustement calorique très bien réglée : il ne commence à manger que quand il a faim, et il s’arrête dès qu’il atteint la satiété. Des observations réalisées en crèche auprès d’enfants âgés de 2 à 3 ans montrent que les enfants savent reconnaître les produits nourrissants et les choisissent en priorité : les plats à base de féculents, surtout s’ils sont gras, sont très nettement préférés aux aliments peu denses, tels que les légumes. Dès cet âge, et peut-être plus tôt au cours du développement, les enfants savent associer la capacité d’un aliment à calmer les sensations de faim à son goût, ce qui explique pourquoi le goût d’une purée de pomme de terre est préféré à celui des épinards.
Chez les enfants plus âgés, le tableau évolue peu : le gras et/ou le sucré, le nourrissant et le doux procurent plus de plaisir que le peu nourrissant et le fort. Cependant, le répertoire alimentaire s’ouvre progressivement, ce qui permettra à l’adolescent d’accepter un large éventail d’aliments, dans lequel les légumes font toujours partie des outsiders mais commencent à être appréciés, surtout chez les filles.

Ces gênes qui aiguisent nos sensations
Le tableau qui vient d’être décrit repose sur des moyennes, mais il existe dans le domaine alimentaire de fortes différences entre individus. Ces différences sont en partie dues à l’héritage génétique. Les sensations que procurent les aliments dépendent de la nature qualitative et quantitative de l’équipement en cellules olfactives et gustatives. Il existe, par exemple, des molécules qui sont perçues par une partie de la population uniquement. Les cas du PROP (6-n-propylthiouracyl) ou de la PTC (phénylthiocarbamide) illustrent le phénomène. Ces composés soufrés désagréables en bouche font l’objet d’une distribution des seuils de perception bimodale : pour une partie de la population, ils donnent lieu à une sensation très déplaisante, même à faible concentration (sujets goûteurs) ; une autre partie de la population ne les perçoit qu’à très forte concentration (sujets non goûteurs, environ 30 % de la population européenne et américaine). Les choux contiennent ces composés, ce qui pourrait expliquer que les sujets goûteurs les rejettent systématiquement, alors que les sujets non goûteurs les acceptent plus facilement.
Ainsi n’existe-t-il pas deux mangeurs qui évoluent dans le même univers gustatif et olfactif. Les différences de sensibilité entre sujets peuvent, en partie, expliquer pourquoi certains enfants se montrent plus sélectifs que d’autres. L’enfant hypersensible aux odeurs aura plus de difficultés à accepter les aliments forts en bouche que l’enfant peu sensible sur le plan olfactif.

Qu’est-ce que la néophobie alimentaire ?
La néophobie alimentaire est un phénomène banal et universel : tout omnivore manifeste des réticences à introduire à l’intérieur de lui un aliment inconnu.
La néophobie est particulièrement flagrante chez l’enfant (voir encadré). Entre 2 et 10 ans, les trois quarts des enfants refusent de goûter spontanément les aliments qu’ils ne connaissent pas. La néophobie est donc normale à cet âge. Rare avant 1 an et demi ou 2 ans, elle se manifeste de façon particulièrement intense entre 4 et 7 ans : les enfants n’acceptent de goûter un aliment inconnu que si on les y incite fortement. À partir de 7 ans, ils se montrent plus souples et acceptent de goûter le produit sans préjugé.

Comment faire aimer les légumes aux enfants ?
Les apprentissages les plus efficaces sont ceux qui reposent sur la familiarisation. Elle peut se faire à court terme autour de la préparation du repas ou, à plus long terme, par consommation répétée.
La familiarisation à court terme consiste à développer le nombre de contacts entre l’enfant et l’aliment avant que celui-ci ne soit présenté dans l’assiette, et cela en associant l’enfant à la préparation du repas. L’idée de demander aux enfants d’établir leur menu n’est pas toujours une bonne idée, car l’angoisse néophobique est renforcée en situation de choix. En revanche, une fois le menu décidé, associer l’enfant à la collecte des produits permet une première prise de contact. La collecte la plus efficace se fera dans le jardin, ou sur le balcon pour les plantes aromatiques : la réponse néophobique est nécessairement réduite lorsque l’enfant a fait pousser le produit, et qu’il connaît ainsi son origine.
Plus simplement, emmener son enfant faire le marché et lui demander de choisir les produits suscite une première forme de connaissance. Le produit est alors associé à une personne et un lieu familiers, sa provenance n’est plus totalement inconnue. Il semble également que l’enfant acceptera plus volontiers de goûter un produit qu’il aura lui-même cuisiné qu’un plat prêt à consommer.

Mettre des mots sur les saveurs
Enfin, l’éducation sensorielle qui consiste essentiellement à parler avec l’enfant de ce qu’il mange autrement qu’en termes hédoniques (« j’aime » ou « je n’aime pas ») ou normatifs (« c’est bon ou mauvais pour la santé ») est également un moyen par lequel les sujets peuvent s’approprier des produits nouveaux. Le langage permet d’établir des liens entre l’inconnu et le familier. Il est donc essentiel de mettre des mots sur la nourriture, de décrire avec les enfants les sensations qu’elle leur procure.
La familiarisation à plus long terme consiste en une consommation du produit répétée dans le temps. Un certain nombre d’études réalisées auprès d’enfants (mais plus souvent auprès d’adultes) ont confirmé que le plaisir pour un aliment augmente avec le nombre de consommations. Cet effet, dit “effet positif de l’exposition”, peut être renforcé en jouant sur la tonalité affective du contexte et la présence d’autrui lors de la consommation, comme l’éclairent les travaux de la psychologue Leann Birch et de son équipe, à l’université de Pennsylvanie, dans les années 1980.

L’importance du contexte affectif et social
Leann Birch s’est tout d’abord intéressée à l’impact du contexte affectif sur l’évolution de l’appréciation pour des snacks consommés chaque jour, pendant six semaines, par des enfants âgés de 3 à 5 ans. Les résultats montrent que les aliments consommés dans un contexte chaleureux ou présentés comme une récompense font l’objet d’une augmentation très significative de l’appréciation, alors que les aliments consommés dans un contexte non social ne subissent pas d’évolution hédonique. On note également que l’augmentation d’acceptation est maintenue au moins six semaines après l’arrêt de présentation des aliments.
La psychologue s’est également penchée sur l’influence du modèle des pairs sur l’évolution des préférences chez des enfants de 3 à 4 ans. Les trois quarts des enfants qui, pendant quatre jours, ont vu leurs camarades consommer un légume qu’eux-mêmes rejetaient au départ en viennent à le consommer et à l’apprécier. L’évaluation hédonique en dehors de la présence des pairs indique qu’il s’agit d’une réelle intériorisation affective, et non pas seulement d’un comportement de type conformiste.
L’ensemble des données issues des travaux de l’équipe de Leann Birch atteste du rôle du contexte socio-affectif dans l’établissement des préférences alimentaires au cours de la première enfance : le plaisir pour le goût de l’aliment intègre les modalités du contexte au sein duquel celui-ci est consommé. Les indices sensoriels et hédoniques sont mis en relation avec des indices externes à l’objet, notamment la présence des pairs et la tonalité affective du contexte.

La capacité d’ajustement calorique du jeune enfant
Des travaux plus récents de Leann Birch sont à ce niveau également d’une grande utilité. L’étude la plus complète a été réalisée en 2000 auprès d’un échantillon de 156 filles âgées de 4 à 6 ans et de leurs mères, dont on connaît l’indice de masse corporelle, l’indicateur le plus fiable du surpoids.
On mesure chez les enfants leur capacité d’ajustement calorique selon un protocole sophistiqué, dit “de libre accès”. Après qu’elles ont consommé leur déjeuner à l’école et que l’on a vérifié qu’elles n’avaient plus faim, on les invite à jouer librement dans une salle où se trouvent à disposition des jouets et des aliments à forte valeur énergétique (des gâteaux et des chips essentiellement). On calcule, à partir des restes, le nombre de calories ingérées (qui devrait être quasi nul étant donné l’état de satiété en début d’expérience).
Les mères sont invitées à compléter différents questionnaires, qui évaluent leur tendance à restreindre leur propre alimentation à travers des régimes, leur perception et leurs préoccupations du fait que leur fille puisse être en surpoids, et le niveau avec lequel elles contrôlent l’accès de leur enfant aux aliments riches, gras ou sucrés.
Les résultats mettent tout d’abord en valeur que plus les mères contrôlent les prises alimentaires de leurs filles, plus celles-ci ont des difficultés à ajuster les quantités consommées dans le protocole de libre accès, et plus elles sont en surpoids. Il apparaît ensuite que deux facteurs peuvent se trouver à l’origine de cette liaison entre contrôle, ajustement et prise de poids.
Dans le premier cas, la prise de poids excessive de la fille est expliquée par les préoccupations de la mère : elle se bat pour être mince et implique sa fille dans ce combat, en contrôlant fortement son alimentation. Ce contrôle a des effets inverses de ceux souhaités, puisqu’il participe à déréguler la capacité d’ajustement calorique de l’enfant, qui surconsomme les produits qui lui sont interdits à la maison quand ceux-ci se trouvent en libre accès. Dans ce schéma, le surpoids de l’enfant est la conséquence des préoccupations de la mère pour sa propre minceur.
Dans le second cas, le surpoids de l’enfant est à l’origine des préoccupations de la mère pour la santé ou la silhouette de sa fille. Celle-ci étant en surpoids, la mère restreint son alimentation afin de l’empêcher de prendre davantage de poids. L’effet obtenu n’est pas inverse, mais boomerang : la fille risque d’augmenter encore son indice de masse corporelle par réaction excessive au contrôle imposé par sa mère.
L’idéal est donc de ne pas déréguler la capacité d’ajustement calorique des enfants : laissons-les continuer à gérer leurs prises alimentaires en fonction de leur état de faim et de satiété, tout en leur proposant un répertoire alimentaire diversifié, dans lequel le chocolat et les légumes verts trouvent leur place.

Manger avec plaisir favorise l’adaptation
L’attirance de l’enfant pour les produits gras et sucrés n’est pas à condamner, mais celle-ci doit être encadrée, en apprenant à l’enfant à gérer les quantités ingérées. Évitons pour cela de déréguler sa capacité d’ajustement calorique par un contrôle parental fort. Le rejet des produits peu denses, notamment les légumes à partir de l’âge de 2 ans, peut être atténué par des pratiques éducatives se déroulant dans un contexte social chaleureux.
En résumé, l’éducation au goût se fonde essentiellement sur la notion de plaisir : plaisir régulé pour les aliments denses, plaisir construit par apprentissages pour les aliments de bonne qualité nutritionnelle. Parions que le plaisir est le meilleur garant de conduites adaptatives qui se mettent en place de façon durable.



BON A SAVOIR
Pourquoi les légumes déplaisent
Les enfants sont peu enclins à consommer les légumes. Ce qui n’est pas sans poser problème en famille, à l’école ou en termes de santé publique. Quatre interprétations ont été proposées : leur caractère peu nourrissant ; leur saveur, pour certains, proche de l’amertume – rejetée de façon innée – ; leur nature peu transformée dans un univers alimentaire hyperindustrialisé ; enfin, le fait que les végétaux ont de tout temps suscité de la méfiance en raison de leur potentielle toxicité. Cependant, le nombre des travaux est insuffisant pour statuer sur la (ou les) bonne(s) interprétation(s).

Les causes de la néophobie de l’enfant
Quatre raisons principales peuvent être apportées pour expliquer la néophobie de l’enfant :
• l’opposition à ses parents ; phase du “non” ;
• la recherche, dans le domaine alimentaire, d’un secteur de sécurité, alors que, dans le domaine scolaire, les apprentissages se multiplient ;
• la conséquence de l’autonomie croissante ; la capacité à se nourrir seul conduit à des interrogations de type « Ce produit est-il bon pour moi ? » ;
• la rigidité perceptive ; à cette période de la vie, il existe autant d’aliments nouveaux qu’il existe de façons de présenter un même produit.
Dans l’état actuel des connaissances, on ne peut ni statuer de façon définitive sur la pertinence de ces hypothèses, ni expliquer pourquoi certains enfants se montrent plus néophobiques que d’autres.
La psychologue Matty Chiva a cependant montré que les enfants hypergueusiques (ayant une grande réactivité gustative à la naissance) se révèlent plus sélectifs et difficiles à table à 2 ans que les enfants évalués comme hypogueusiques.

Les besoins des tout-petits. Patrick Tounian (professeur de pédiatrie, Paris)

L'alimentation des bébés
Patrick Tounian
Gastroentérologie et nutrition pédiatriques, Hôpital Armand-Trousseau, Paris

L'alimentation au cours des premières années de la vie constitue le socle de l'avenir nutritionnel de l'individu. Des carences ou des excès induits par une alimentation incorrecte chez le bébé n'ont pas toujours de conséquences néfastes immédiates, mais elles augmentent le risque de survenue de maladies qui s'exprimeront bien plus tard, parfois plusieurs dizaines d'années après. Dans la mesure où le mode de vie actuel favorise une alimentation déséquilibrée, il est essentiel d'au moins assurer des apports nutritionnels optimaux chez le bébé qui reste heureusement encore à l'abri de cette malbouffe.

Les grandes étapes de l'alimentation des bébés
Le lait doit être le seul aliment du nourrisson jusqu'à 6 mois. L'allaitement au sein exclusif sera incontestablement préféré aux biberons en raison des multiples avantages d'ordre nutritionnel, préventif des infections et des allergies, psychoaffectif et accessoirement économique qu'il procure. Cependant, lorsque la mère ne désire pas ou est dans l'impossibilité d'allaiter, les laits infantiles actuels présentent toutes les garanties pour assurer une croissance satisfaisante. On entend par laits infantiles, toutes les préparations pour nourrissons élaborées en respectant la réglementation européenne qui impose des limites minimales et maximales pour ses principaux constituants et prévient ainsi tout risque de déficit ou surcharge nutritionnels. Doivent en être rigoureusement exclus les substituts à base de végétaux (soja, amandes, châtaignes, noisettes, riz, pour les plus courants), improprement appelés "laits de végétaux" (laits d'amande, de soja, etc.), alors qu’il s’agit en fait de "jus de végétaux". En effet, ces ersatz de laits infantiles ne sont pas du tout conformes à la réglementation de l’alimentation infantile et exposent ainsi à de sérieux risques allergiques et de carences nutritionnelles (calcium, fer, vitamines, calories). Leur prescription chez un nourrisson peut être assimilée à de la maltraitance nutritionnelle.

Pas de diversification trop précoce
La diversification de l'alimentation des bébés, c'est-à-dire l'introduction d'un autre aliment que le lait, ne doit pas se faire avant l'âge de 6 mois révolus. Les farines pour bébés (même sans gluten), les jus de fruits, ou les tisanes de toutes sortes entrent dans ce cadre et doivent donc être évités avant cet âge. Une diversification trop précoce expose à des carences (calcium, fer, acides gras essentiels) et augmente surtout le risque de survenue de manifestations allergiques au cours des premières années de la vie. Même après la diversification, le lait infantile doit rester l'aliment de base du nourrisson afin d'assurer au mieux ses besoins. Trois biberons de lait 2e âge, éventuellement additionnés de légumes ou de fruits, devront ainsi être maintenus jusqu'au moins l'âge de 10 mois, voire 1 an. Après cet âge, le lait de croissance doit être préféré au lait de vache car il permet de prévenir de nombreuses carences, notamment en fer. L'utilisation fréquente de petits pots destinés aux nourrissons entraîne parfois un sentiment de culpabilité chez la mère. S'ils sont assurément plus onéreux que des préparations artisanales équivalentes, ils ont l'avantage de garantir une qualité nutritionnelle optimale (par exemple, leur contenu en minéraux et vitamines est restauré après cuisson des matières premières) et une stérilité absolue attestée par le fameux "pop" à l'ouverture.

Prévenir les carences en calcium et en fer
De 0 à 3 ans, les besoins en calcium sont de 400 à 500 mg/j. Ils sont largement satisfaits lorsque l'alimentation de l'enfant est exclusivement lactée et, après la diversification, lorsqu'il consomme au moins trois biberons par jour. En revanche, les apports en calcium peuvent devenir insuffisants en cas de consommation insuffisante ou inadéquate de lait ou de produits laitiers. En effet, tous les produits laitiers ne contiennent pas la même quantité de calcium (tableau I), il faut donc bien les choisir pour assurer les besoins calciques. Il faut se baser sur des apports équivalant à 400 ml de lait de vache par jour.


Les équivalents du lait en calcium
150 ml de lait de vache, soit 180 mg de calcium égalent:
300 ml de lait 1er âge
200 ml de lait 2e âge
180 ml de lait de croissance
1 yaourt
3 petits-suisses de 60 g
6 cuillères à soupe de fromage blanc
20 g de fromage à pâte dure (type Gruyère)
30 g de fromage à pâte mi-dure (type St Nectaire)
45 g de fromage à pâte molle (type Camembert)
90 g de fromage fondu (type Tartare)


Un apport calcique insuffisant durant l’enfance a habituellement peu ou pas de conséquences immédiates. En revanche, la carence en calcium dans les premières années de la vie augmente le risque d’ostéoporose et de fractures osseuses à l’âge adulte, et ceci surtout chez les femmes après la ménopause. Une telle évolution est due au fait que le capital minéral osseux de l'adulte se constitue pour l'essentiel durant l'enfance et l'adolescence. De ce fait, des apports insuffisants en calcium durant l'enfance empêchent l'acquisition d'un capital minéral osseux optimal et entraînent des décennies plus tard, en raison de la déminéralisation physiologique inéluctable du squelette avec l'âge, une ostéoporose et les complications qui y sont liées.
Les apports alimentaires conseillés en fer sont de 6 à 10 mg/j de 0 à 3 ans. Cette amplitude de valeurs assez large tient compte du fait que l'assimilation du fer est variable selon la source alimentaire dont il provient. Le fer des viandes et des poissons est ainsi environ 10 fois mieux absorbé par l'intestin que celui contenu dans les végétaux, les œufs ou le lait de vache. En revanche, le fer présent dans les laits 1er et 2e âge, ainsi que dans les laits de croissance subit une transformation qui lui confère une meilleure assimilation par l'organisme. Il en résulte que les laits infantiles représentent la principale source de fer chez l'enfant de 0 à 3 ans. La diminution de leur consommation, et notamment celle de lait de croissance, est la principale situation exposant à un risque de carence en fer à cet âge.
En France, la fréquence de la carence en fer est inférieure à 5 % avant 1 an, alors qu'elle dépasse les 10 % vers 2-3 ans, lorsque la consommation des laits infantiles se réduit. En plus du risque bien connu d'anémie auquel expose cette carence, elle pourrait également entraîner un retard de croissance staturale, une plus grande prédisposition aux infections oto-rhino-laryngologiques (rhinopharyngites, otites, angines, etc.) et respiratoires, et un ralentissement du développement psychomoteur et intellectuel. Elle a également été incriminée chez les enfants hyperactifs, mais cette relation demande à être confirmée.

Limiter l'ajout de sucre
La préférence pour le goût sucré est innée. Tous les nourrissons apprécient la saveur sucrée et ont ainsi tendance à préférer les mets sucrés à ceux qui sont salés. Cela peut conduire certaines mères préoccupées par l'appétit estimé insuffisant de leur enfant, à davantage lui présenter des aliments sucrés. Les effets néfastes d'une telle attitude demeurent incertains. En effet, il n'y a pas de preuves formelles que l'excès d'aliments sucrés dans les premières années de la vie conduise à une appétence ultérieure exagérée pour le goût sucré. Et, même si cela était le cas, une telle préférence gustative n'entraîne ni de surconsommation alimentaire, ni de grignotage entre les repas, et n'est pas non plus reliée à un risque d'obésité. Certaines études ont même montré que la préférence pour le goût sucré était plus fréquente chez les sujets minces que chez les obèses ! Cependant, malgré l'absence de risques clairement démontrés, il est conseillé de limiter l'ajout de sucre dans les mets préparés aux nourrissons, notamment parce qu'il est certain qu'il n'existe aucun bénéfice à le faire.

Ne pas resaler les plats de bébé
Les apports en sel sont conformes aux besoins lorsque les nourrissons ne boivent que du lait. En revanche, la diversification de l'alimentation s'accompagne toujours d'une augmentation des apports en sel qui dépassent alors largement les besoins. Pour la limiter, il est conseillé de ne pas resaler les plats proposés aux nourrissons, même si le goût de ces derniers paraît fade, car les sensations gustatives des adultes sont différentes de celles des jeunes enfants. Le choix des aliments industriels proposés aux nourrissons doit également s'orienter vers les moins salés disponibles sur le marché. On est aidé par le fait que la réglementation limite la teneur en sel des préparations à base de légumes, viandes et poissons (200 mg pour 100 g) et interdit l'adjonction de sel aux préparations sucrées ou à base de céréales, sauf à des fins technologiques.
Les risques ultérieurs auxquels exposent des apports excessifs de sel dans les premières années de la vie restent controversés. Ils pourraient entraîner une appétence accrue pour le goût salé qui conduirait à des apports en sel importants de manière chronique susceptibles, chez des sujets prédisposés, d'augmenter le risque d'hypertension artérielle à l'âge adulte. Ils pourraient également provoquer des lésions rénales a minima, sans expression durant l'enfance, mais qui iraient en s'amplifiant avec le temps et s'exprimeraient sous forme d'hypertension à l'âge adulte. Même si tous ces risques demandent à être confirmés par des études longues, difficiles à mener, il n'en reste pas moins vrai qu'un apport excessif de sel durant l'enfance n'apporte aucun bénéfice nutritionnel et doit donc être évité.

Les apports en protéines des produits laitiers
Les protéines sont principalement apportées chez le nourrisson par le lait, les produits laitiers, la viande, le poisson et l'œuf. Comme pour le sel, c'est après la diversification que leurs apports deviennent excessifs en étant 3 à 5 fois supérieurs aux besoins. La consommation de viandes-poissons-œufs au déjeuner et au dîner, l'utilisation de lait de vache natif (qui contient 32 g/l de protéines) à la place des laits 2e âge ou de croissance (qui contiennent environ 20 g/l de protéines), et l'ingestion excessive de produits laitiers sont les principales erreurs alimentaires qui conduisent à un excès d'apports protéiques. S’il est probable qu'un apport protéique élevé n'induit aucun bénéfice, les risques potentiels qu’il entraîne demeurent hypothétiques. Un risque d'obésité et de maladies rénales (une partie des protéines est éliminée par les reins) a été suggéré, mais jamais clairement démontré. Les parents des nombreux bébés qui consomment de la viande 2 fois par jour ne doivent donc pas s'inquiéter pour le moment !

Alimentation des bébés et prévention de l'obésité
L'allaitement prolongé au sein (au moins 6 mois) est la seule attitude diététique dont l'intérêt pour prévenir le développement ultérieur d'une obésité a été clairement établi. On pourrait également imaginer que l'acquisition de bonnes habitudes alimentaires très tôt dans la vie s'avére efficace dans cette même optique. Même si aucune étude ne prouve que tel est le cas, on ne peut que promouvoir une telle attitude éducative. En revanche, ni l’excès de protéines au cours de la première année de vie, ni la diversification précoce de l’alimentation du nourrisson, ni l’excès de consommation de produits à saveur sucrée dans la période de développement du goût ne semblent pouvoir être reliés à un risque accru d’obésité ultérieure.

Les risques d'une trop grande rigidité
Les mesures rigides qu’emploient certains parents pour éduquer leur enfant sur un plan alimentaire peuvent être néfastes. Certains aliments à palatabilité accrue (bonbons, sodas, viennoiseries, produits de fast-food, etc.) sont parfois totalement bannis par les parents craignant que leur enfant devienne gros. Une telle attitude n’a non seulement aucune efficacité dans la lutte contre l’obésité, mais elle pourrait de surcroît favoriser la survenue de compulsions alimentaires incitant les enfants à consommer de manière incontrôlable ces produits interdits. Aucun produit ne doit donc être effacé de manière totalitaire du registre alimentaire des enfants, à condition de respecter 2 principes fondamentaux que sont leur consommation modérée et exclus en dehors des repas. A l’inverse, le forcing alimentaire qui consiste à contraindre l’enfant, activement (menaces, forçage) ou à son insu (ruses, jeux, récompenses), à ingurgiter des aliments peut paradoxalement entraîner, non pas une surcharge pondérale par surconsommation alimentaire, mais au contraire une anorexie d’opposition.
On ne peut exclure que les innombrables messages que reçoivent les familles pour mieux alimenter leur enfant et principalement prévenir l’installation d’une obésité, soient à l'origine de troubles du comportement alimentaire chez les nourrissons. La peur de mal faire ou l’incertitude devant des informations divergentes peuvent occasionner des attitudes inadaptées de la part des parents qui génèrent une réaction de l’enfant s’exprimant surtout par une anorexie. Celle-ci amplifie alors l’angoisse parentale et entretient le cercle vicieux entre la rigidité des parents et la résistance de l’enfant. Dans l’expérience quotidienne de beaucoup de praticiens, la fréquence des conduites alimentaires pathologiques du nourrisson a augmenté parallèlement à l’abondance des messages d’ordre nutritionnel que leurs parents subissent. Il est cependant difficile d’affirmer avec certitude qu’il y a là un lien évident de cause à effet.

Doit-on mettre un gros bébé au régime ?
Plus de trois quarts des gros nourrissons ne le restent pas lorsqu’ils grandissent. Il ne faut donc en aucun cas mettre systématiquement un gros bébé au régime. En revanche, ces bébés en surcharge pondérale méritent une surveillance attentive, surtout si l’un des deux parents souffre lui-même d’obésité.
Le meilleur moyen pour les surveiller est de tracer régulièrement la courbe d’indice de corpulence (poids/taille2) présente dans tous les carnets de santé. Normalement, cet indice croît de la naissance à l’âge d’un an, puis décroît jusqu’à 6 ans, avant d’augmenter à nouveau. L’âge au moment où débute cette réascension, qui correspond en fait au point le plus bas de l’indice de corpulence, est appelé âge de rebond d’adiposité. Si ce rebond survient avant l’âge de 6 ans, le risque ultérieur d’obésité est important. Chez les futurs enfants obèses, il survient en moyenne vers l’âge de 3 ans. En cas de rebond précoce, l’éducation nutritionnelle et la promotion précoce de l’activité physique par les parents sont probablement de bons moyens pour prévenir l'évolution vers l'obésité.

Les progrès réalisés dans le domaine de la fabrication des laits infantiles et des aliments spécifiquement destinés aux nourrissons permettent aujourd’hui d’alimenter de manière satisfaisante les nourrissons qui ne sont pas allaités par leur mère. La malnutrition est donc devenu rare dans les pays industrialisés, mais parallèlement, les modifications sociétales de ces dernières décennies ont entraîné une recrudescence de l’obésité et des troubles des conduites alimentaires. Ces pathologies représentent la « mal-nutrition » du vingt-et-unième siècle dont la prévention commence dès le plus jeune âge.


. Dominique-Adèle Cassuto (médecin nutritionniste, Paris)



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Page créée le 10 août 2006
Dernière Mise à Jour le 10 août 2006