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Groupe de Réflexion sur lObésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901 |
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| SOMMAIRE: 60 Millions de gros et moi et moi. ZP. Zermati et G. Apfeldorfer Comment se forme le goût ? Natalie Rigal Les besoins des tout-petits. Patrick Tounian Articles en ligne |
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| Hors Série 60 millions de consommateurs, Institut National de la Consommation, N°127, juin-juillet-août 2006 | |||||||||||||
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60 millions de consommateurs |
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| 60 millions de gros et moi et moi Dr Jean-Philippe Zermati (nutritionniste, Paris), Dr Gérard Apfeldorfer (psychiatre, Paris) |
Certes, le comportement alimentaire a pour fonction dapporter à notre organisme lénergie et les nutriments qui lui sont nécessaires. Mais ce nest pas là sa seule utilité. Il a aussi la charge de contribuer à notre équilibre émotionnel et de nous identifier socialement, de faire de nous une personne inscrite dans une culture, une société, une époque. Or bien souvent quand on le rappelle, ce nest que pour mieux loublier. Les régimes et les conseils nutritionnels qui obstinément ambitionnent de nous apprendre à manger au nom de lintérêt supérieur de notre santé et de notre poids le font bien souvent au détriment de ces simples évidences et nous mettent parfois plus en péril quils ne nous secourent.
Les aliments protègent et réconfortent
Même sils nen ont guère conscience, les moins stressés dentre nous mangent aussi pour se réconforter. Leur nourriture leur permet plusieurs fois par jour de diminuer leur niveau de stress, datténuer leur tension nerveuse. Chaque fois que nous mangeons, nous secrétons des substances qui nous apaisent et nous rendent même plus résistants à la douleur physique. Nous éprouvons en mangeant des émotions agréables qui viennent neutraliser déventuelles émotions négatives ou tout simplement accentuer notre bien-être. Manger procure un réconfort discret et si permanent que, comme un bruit de fond, nous nen prenons conscience que lorsquil cesse.
Surtout ces émotions positives ont le grand intérêt de participer aux mécanismes de rassasiement et à notre capacité à consommer les quantités daliments qui correspondent à nos besoins énergétiques. Cest dire si elles ne sont pas superflues.
Quoi de plus naturel, alors, que certains, plus souvent que dautres, soient tentés dutiliser ce moyen commode et facilement accessible pour se soulager de leur angoisse, leur colère, leur tristesse
Ils utilisent les aliments, notamment les plus riches, les plus gras ou les plus sucrés, comme un moyen de défense rudimentaire contre les agressions psychiques dont ils sont victimes. Tant quil nentrave pas la vie psychique et ne met pas en péril notre poids ou notre santé, pourquoi sinquiéter de ce phénomène. Un coup de blues ? Mars et ça repart ! Au repas suivant lappétit sera réduit dautant et tout sera pour le mieux.
Cependant, pour que les choses se passent ainsi, il est nécessaire de penser du bien de ce quon ingère. Faute de quoi, cet effet de réassurance est perdu et, incapable de trouver le réconfort, on ne parvient plus à sarrêter de manger ! Mais, du fait des évolutions de notre relation à la nourriture au sein de nos sociétés, on a tout à la fois de plus en plus besoin de ce réconfort, et on parvient de moins en moins à lobtenir !
Deux changements importants sont responsables de cette situation: d'un côté, les moyens de se réconforter sont moins nombreux; de l'autre, la diabolisation des aliments fait manger davantage.
Les autres moyens de se réconforter sont rares
Dune part, les moyens de défense rudimentaires se raréfient. Il y a peu dannées, il était encore possible de calmer ses tensions en fumant une cigarette ou en buvant un verre dalcool. Comme les murs étaient moins civilisés, pour passer leurs nerfs, certains pouvaient encore sen prendre à leur compagne, leurs enfants, leurs employés, leurs subalternes ou tout autre plus petit que soi. Dautres prenaient leur voiture et roulaient à tombeau ouvert sur lautoroute. Bref, il existait toutes sortes de façons de faire baisser la pression qui, aujourdhui, sont devenus répréhensibles. Force donc est de se rabattre sur les seuls moyens licites qui existent encore : les aliments et les médicaments.
Ainsi, dans le contexte dabondance et de disponibilité alimentaire que connaissent les sociétés occidentales, manger est donc devenu le moyen le plus courant de lutter contre le stress.
La diabolisation des aliments fait manger davantage.
Dautre part, chaque jour de nouvelles études démontrent les relations entre la santé et lalimentation. Ce qui modifie nos attentes à légard de cette dernière.
Nous attendons dorénavant de notre alimentation quelle augmente notre capital santé et ne nous fasse pas grossir. Progressivement, lidée que certains aliments sont bons ou mauvais pour le poids simpose à lesprit de chacun. Cette idée est largement renforcée par les messages de santé publique qui font la promotion des fruits et des légumes tout en incitant à la réduction des aliments les plus riches. La conséquence de ces messages simplistes est que chacun se croit autorisé à consommer sans limite et en toute impunité les aliments « diététiquement corrects », et ne sait plus manger les aliments les plus nourrissants autrement quen dépassant sa faim. Les aliments sont consommés avec des émotions négatives, telle que la culpabilité ou lanxiété, qui empêchent le réconfort de sinstaller. Dès lors, les mécanismes de rassasiement ne jouent plus leur rôle et lindividu finit par ne plus être en mesure de manger les quantités de nourritures qui lui seraient nécessaires. La plupart du temps, il mange trop et grossit.
On sait aujourdhui, depuis les travaux des psychologues de lalimentation, que tout aliment contaminé par une substance considérée comme nocive sera consommé avec culpabilité ou plus simplement rejeté. Or désormais, le sucre et le gras sont mis au rang daliments dangereux
Il est donc impératif que les pouvoirs publics réfléchissent à des messages non stigmatisants.
La difficulté de manger sereinement, sans arrière pensée, sans culpabilité, sans doute, semble caractériser nos sociétés et empêche les aliments de nous réconforter.
La diabolisation des aliments conduit à la stigmatisation des gros.
Toutefois leffet le plus dévastateur de la diabolisation des aliments réside dans la stigmatisation des personnes qui les consomment.
En 1995, deux psychologues, Carol Nemeroff et Richard Stein, ont pu démontrer que les personnes qui consommaient de « bons aliments », jugés non grossissants, étaient créditées de caractéristiques morales positives évoquant la maîtrise de soi et le contrôle, alors que celles qui consommaient de « mauvais aliments », jugés grossissants, étaient affectées de caractéristiques négatives évoquant labsence de maîtrise et le laisser aller. Ils identifiaient ainsi lexistence daliments dotés de propriétés « biomorales ».
Par ailleurs, les campagnes de prévention ou les régimes amaigrissants invitent les citoyens ou les patients, selon le cas, à contrôler leur alimentation sur un mode volontariste. Il leur faut se raisonner et manger en sastreignant à un contrôle mental qui définit les aliments quils doivent manger ou ne pas manger ainsi que leur quantité, leur fréquence ou leur répartition tout au long de la journée ou de la semaine. Ce que, précisément, il nest pas possible de faire sur une longue période. Cette manière de manger, par opposition à lalimentation naturelle contrôlée inconsciemment par les sensations alimentaires, entraîne inévitablement des pertes de contrôle qui seront interprétées comme des défaillance de la volonté et renforceront lidée que les personnes souffrant de problèmes de poids sont elles-mêmes défaillantes.
Les gros, tout au long de leur vie, seront victimes de ces préjugés et en subiront les conséquences. Ils seront moqués à lécole, moins bien notés que leurs camarades. Ils auront plus de difficulté à réussir dans leurs études, seront discriminés à lembauche, progresseront moins et moins vite dans leur carrière. Ils se marieront avec des personnes de classe socio-économique inférieure à la leur. Ils seront moins bien soignés par linstitution médicale et seront maltraité dans les services publics.
La honte affecte l'estime de soi.
Ensuite, la société leur inflige une une stigmatisation. Stigmatiser consiste à faire honte et à porter sur lindividu un jugement moral péjoratif. La honte dêtre gros est engendrée par le jugement des autres, qui remet en question sa persona, le personnage social qui nous représente à nos yeux et aux yeux des autres. Elle atteint donc lindividu dans sa définition même, dans son identité. Elle engendre un sentiment dillégitimité, de déchéance privée ou publique. Elle ne peut pas être dite, ne peut quêtre niée ou dissimulée. Elle dévalorise toute réussite, remet en question les investissements psychiques narcissiques, sexuels ou dattachement.
La honte persiste même lorsque cesse lhumiliation, par exemple même en cas damaigrissement. Elle peut être réactivée à chaque nouvelle situation de rejet et se potentialiser.
Lestime de soi est profondément affectée par la honte, de même que les relations sociales. Chez autrui, les manifestations de honte suscitent la pitié ou la compassion, la gêne ou le mépris. La honte est difficile à dire, mais aussi à entendre.
Un résultat contraire à celui escompté
Contrairement à ce quon pourrait attendre, le mauvais sort qui est fait aux gros ne les dissuade pas de manger. Bien au contraire.
Dune part, les déjà-gros rongés par la honte dêtre ce quils sont, par la culpabilité de ne pas manger ce quils doivent, par langoisse de continuer à grossir tant et plus chercheront un réconfort malheureusement inaccessible dans une nourriture qui ne fera que renforcer la mauvaise estime quils ont déjà deux-mêmes.
Dautre part, les "pas-encore-gros", hantés par la peur de se trouver exclus de la société des minces, se voient toujours plus gros quils ne sont. 40 % des jeunes de moins de 15 ans ont déjà fait un régime. 70 % de la population déclare être insatisfaite de sa corpulence. Ce qui est bien supérieur au 40 % de personnes en surpoids ou obèses. Convaincus qu « un poids quon ne surveille pas ne peut quaugmenter sans limite », tous surveillent préventivement leur alimentation et adoptent des comportements de restriction qui risquent fort de les conduire aux prises de poids tant redoutées.
Si bien quen fin de compte, la stigmatisation empêche les déjà-gros de maigrir et finit par faire grossir les pas-encore-gros.
Les nouvelles névroses de la société occidentale
Les racines de la honte faite aux gros sont à rechercher dans une opposition dialectique : le consumérisme qui fonde nos sociétés soppose à un puritanisme hygiéniste.
Cette opposition ouvre la voie à une névrotisation des comportements alimentaires : lorsque les tentations sont nombreuses, que la satisfaction des désirs est interdite, cela ne laisse place quà la frustration ou la culpabilité. Au moment où les interdits sexuels perdent de leur puissance, de nouveaux interdits se développent dans le champ alimentaire. Ce n'est plus dans le domaine sexuel que se situent les désirs exacerbés, les interdits sociaux, les discours moraux, les transgressions follement excitantes, mais dans celui de lalimentaire.
Les obsessions ne sont plus sexuelles, elles sont alimentaires. Et il est plus facile aujourdhui davouer son homosexualité que ses boulimies.
Lindustrie agro-alimentaire peut alors jouer de plusieurs registres afin de pousser à consommer. Lérotisme alimentaire consiste à théâtraliser les désirs, à mettre en scène laliment dans un cadre raffiné, luxueux, à suggérer plus quà montrer, à ne pas nommer mais à user de métaphores. La pornographie alimentaire se caractérise par son obscénité. On montre tout, sans distanciation, sans fioriture. Le haut lieu de cette pornographie est le supermarché, qui donne à voir des Himalaya de nourritures.
Aux origines du puritanisme diététique
La doctrine puritaine remonte au protestantisme du XVIe siècle et a particulièrement prospéré en Amérique du Nord. Dès les années 1830, apparaissent les premiers discours nutritionnels, ce quon a appelé alors la New Nutrition, qui associent les conseils pseudo-scientifiques et les considérations puritaines et morales. Ainsi la viande, lalcool, les épices sont accusés déchauffer les esprits et de les rendre vulnérables aux choses du sexe. Plusieurs courants se succèdent, tous marqués par les mêmes prétentions : améliorer la santé en même temps que la moralité du pays.
Pour le Révérend Sylvester Graham, en 1834, la graisse est de la chair en trop, et la chair nous rappelle notre condition de mortels. Que lon se garde du péché et on conservera sa santé, on sera exempt des manifestations de la vieillesse, voire de la mort. Il faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. Cest à lesprit de commander à lestomac et non linverse.
Ce sera une nourriture simple qui permettra de mieux juguler les appels de la chair. Une alimentation saine sera composée de pain, de céréales, de légumes, de fruits, deau et dun peu de crème fraîche. On ne prendra que deux à trois repas par jour, on mâchera lentement et on se gardera de grignoter entre les repas.
Un comportement alimentaire exemplaire devient le témoin dune bonne moralité. A linverse un comportement déviant est le signe du vice.
Les savoir-faire remplacés par la science diététique
Dans le même temps, la diététisation de notre alimentation prônée par les pouvoirs publics conduit à labandon des savoir-faire alimentaires traditionnels. Les mangeurs traditionnels, dont les savoirs sont disqualifiées par la nouvelle science diététique, deviennent des consommateurs innocents, conduits à manger ce quon leur dit de manger et qui se contentent de suivre les instructions. Ces mangeurs-là sont particulièrement influençables, que ce soit par le discours du puritanisme diététique
ou par la publicité alimentaire.
On voit donc poindre le meilleur des mondes alimentaires, qui serait celui où le corps médical, les instances en charge de la nutrition nationale, la Sécurité sociale, les assureurs privés, les industriels de lagroalimentaire et les médias, enfin responsables, ne tiennent plus quun seul discours, celui dune alimentation fondée sur des postulats scientifiques indiscutables et cohérents.
Sous le régime de la nutrition administrée
Mais ce qui est nouveau aujourdhui, cest le fait que ce discours issu du puritanisme hygiéniste est dorénavant repris par les pouvoirs publics.
Après avoir constaté que la simple information nutritionnelle ne suffisait pas à modifier les comportements, les pouvoirs publics ont décidé de réglementer. Nos comportements alimentaires font maintenant lobjet de lois qui sont discutées au Parlement. On y décide de supprimer les distributeurs de produits alimentaires dans les établissements scolaires. On y décide de taxer la publicité pour les produits gras ou sucrés. De leur côté, les assureurs distribuent des bonus à ceux qui consomment des produits déclarés bons pour la santé.
Puis, face à léchec de la méthode douce, on en vient à la surveillance, aux prohibitions et aux punitions : surveillance du poids et des consommations, mise en place de différentes formes de prohibitions des aliments gras et sucrés. Récompenser les bonnes conduites alimentaires et punir les mauvaises, récompenser la minceur et punir lobésité, sont envisagées dans différents pays occidentaux.
Les pouvoirs publics, avec le Programme national nutrition santé, définissent un puritanisme alimentaire dÉtat. Ils sont relayés par le corps médical, par le corps enseignant, par certains médias.
Ecouter son corps, retrouver le plaisir
Rien de tout cela nest inéluctable et il existe dautres solutions ! Face à des individus acculturés, sans plus de référence socioculturelle, devenus des mangeurs innocents et proies rêvées de la publicité alimentaire et des encouragements à consommer, il convient de proposer une éducation alimentaire, fort différente de linformation nutritionnelle. Léducation alimentaire, cest la réhabilitation dune alimentation inscrite dans une histoire, une géographie, inventive, joyeuse et conviviale. Cest aussi lapprentissage de la consommation de tous les aliments quon aime, et le développement de la capacité découte de ses sensations de faim et de rassasiement.
Face à des individus, voire des familles entières ayant des préoccupations excessives concernant le poids et les formes corporelles, il sagit de promouvoir une alimentation sans interdit, où chacun est à lécoute de ses besoins et mange en fonction de ce quil ressent.
Enfin la lutte contre la stigmatisation des personnes obèses, la réhabilitation du droit de vivre et de sépanouir quel que soit sa conformation physique, apparaissent comme des facteurs fondamentaux de toute action des pouvoirs publics en matière de lutte contre lobésité.
Le cas d'Amélie : un mari qui aime les femmes sveltes
Amélie est âgée de 26 ans. Elle avait perdu 10 kilos durant ses fiançailles, en a pris 15 durant sa première année de mariage, ce qui n'arrange pas ses relations avec son mari.
Julien, son mari, ne le supporte pas, la surveille, lui fait les gros yeux dès quelle mange quelque chose qui nest pas un aliment de régime, se désintéresse delle au lit. Il la critique ouvertement en public, lui dit quelle na pas de volonté, que si elle laime, elle devrait faire en sorte de rester séduisante. Julien est quant à lui sportif et svelte. Il dit ne pas aimer les femmes enrobées, ce qui est à ses yeux une preuve de laisser-aller. Amélie craint que Julien ne se détourne delle, quil ne la quitte pour une femme plus mince.
Ces menaces ne la font pas manger moins, bien au contraire : Amélie déprime et mange alors dautant plus compulsivement. Elle saccuse de ne pas avoir de volonté. Elle a tendance à manger en cachette de Julien des aliments quelle appelle des « cochonneries ». puis, lorsque Julien arrive, elle remange à table avec lui, alors quelle na plus faim, pour quil ne puisse pas deviner sa « faute ».
Les premiers entretiens mettent en évidence que Julien na fait que prendre la succession des parents dAmélie, eux-mêmes centrés sur lapparence physique et la santé. Ces derniers ont toujours surveillé attentivement leur poids ainsi que celui de leurs enfants. Les repas familiaux ont toujours été « équilibrés », sains, très diététiques. Les friandises nont jamais eu droit de cité dans la famille.
Amélie na eu aucun problème pondéral jusquà ce quelle quitte lunivers familial. Une première alerte a lieu à 15 ans lorsque, durant un séjour linguistique en Grande Bretagne, Amélie revient avec 8 kilos en plus, qui sont cependant vite reperdus. Cest lorsquelle quitte sa ville natale pour entamer ses études supérieures que les problèmes alimentaires et pondéraux deviennent sérieux. Amélie alterne alors les régimes amaigrissants et les périodes danarchie, et a un poids en yoyo.
Nous rassurons Amélie, lui pointons les mécanismes qui lont conduit à létat présent. Mincir est devenu pour elle une façon dobtempérer, de rentrer dans le rang. Être grosse est à linverse un moyen de sopposer à ses parents, puis à son mari, à leurs valeurs, à leur culte des apparences. Grossir de plus en plus est une forme de test : à partir de quel poids labandonnera-t-on ? De plus, plus prosaïquement, Amélie na jamais appris comment se consommaient les aliments riches et savoureux, gras et sucrés, et ne sait pas réguler ses prises alimentaires avec de tels aliments.
La thérapie se déroule sur deux axes. Le premier concerne laffirmation de soi. Au moyen de jeux de rôles, Amélie apprend à exprimer sa souffrance face aux agressions de Julien, lorsque celui-ci critique son poids ou son comportement alimentaire. Amélie apprend à poser des questions : quelles sont, selon Julien, les causes de ses compulsions alimentaires ? Amélie apprend à expliquer ses difficultés, sa souffrance. Elle apprend à demander un soutien de la part de son mari non pas sous forme de remontrances ou de commentaires désobligeants sur son comportement alimentaire, mais sous forme de soutien moral et de manifestations de tendresse. Amélie demande aussi à Julien ce quil aime chez elle. Laimera-t-il toujours si elle ne maigrit pas ?
Finalement Julien et Amélie refont lamour, ce qui ne sétait pas produit depuis longtemps.
Le second axe de la thérapie concerne le comportement alimentaire. Amélie doit apprendre comment se mangent les aliments gras et sucrés, dont elle na jamais appris le mode demploi. On peut en consommer aussi souvent quon le désire, mais il convient de les manger avec une grande attention, car une petite quantité suffit à rassasier. Ils doivent séjourner longtemps en bouche, afin quon perçoive le rassasiement avec précision. Lorsquon a son content, pourquoi en manger davantage ?
Dans le cas dAmélie, ce travail sur laliment était certes nécessaire, mais nous sommes persuadés que cest le fait quAmélie a pu se sentir acceptée inconditionnellement par Julien qui lui a permis de quitter son attitude dopposition et de renoncer à défier lordre diététique dont il sétait fait le représentant.
Cest parce quAmélie peut enfin manger des barres chocolatées en toute liberté quelle peut, aussi, reprendre plaisir à consommer du poisson et des haricots verts!
Le cas de Denise: une famille où chacun mange beaucoup et n'importe comment
Denise, 47 ans, mesure 1 mètre 64 et pèse 88 kilos. Cette obésité ne la gène que modérément et elle sinquiète surtout pour son fils Kevin, 13 ans, 1 mètre 75 et 107 kilos.
Le médecin scolaire a enjoint la famille de consulter leur médecin généraliste, et celui-ci les a quant à lui adressé à la consultation de nutrition de lhôpital où ils sont orientés sur une diététicienne.
Denise est aide-soignante. Son mari, André, 50 ans, lui aussi en surcharge pondérale, est au chômage. Outre Kevin, le couple a une fille, Audrey, 9 ans, et un petit garçon, Bryan, 6 ans, sans problèmes pondéraux.
Denise a des horaires irréguliers et na pas toujours la possibilité de faire la cuisine. Les Raynaud font les courses une fois par semaine au supermarché et remplissent le réfrigérateur et le placard des aliments que les enfants réclament. Il sagit pour lessentiel de produits en portions individuelles qui ne nécessitent pas de préparation : plateaux TV, hamburgers, pizzas, plats à base de pâtes ou de pommes de terre réchauffables au micro-ondes, laitages, friandises diverses. Les fruits et les légumes ? Les légumes, dit Denise, sont trop longs et trop compliqués à préparer ; les enfants délaissent les fruits, qui ont tendance à pourrir dans le bas du frigo, ce qui constitue du gâchis
Chez les Raynaud, chacun mange pour soi, sans se soucier de lheure, le plus souvent devant le téléviseur ou dans sa chambre. Kevin ne prend pas de petit déjeuner, mange à midi à la cantine. Le soir, il mange de façon décousue, en piochant dans le frigo ou le placard, et boit des sodas. Il est en échec scolaire, et a des difficultés relationnelles tant avec ses professeurs quavec ses congénères.
Les conseils de la diététicienne consistaient à réintroduire un petit déjeuner, à manger équilibré, avec suffisamment de fruits et de légumes, de laitages, du poisson deux à trois fois par semaine, à éviter les produits industriels, souvent trop gras ou trop sucrés, à éviter les boissons sucrées.
Devant léchec de ces mesures, le placement de Kevin dans un pensionnat pour enfants obèses est envisagé.
Cest en raison du délai dattente que nous voyons Kevin et sa mère. Nous voyons tout dabord Kevin en entretiens individuels. Ceux-ci sont tout dabord centrés sur la souffrance quil ressent en raison du rejet social dont il est lobjet. Il reconnaît quil sest enfermé dans son rôle de « loser » agressif, dans lequel il se complaît. Manger beaucoup et nimporte comment est à la fois un processus compensatoire, et aussi une « politique du pire », car Kevin ne voit aucune issue à sa situation.
La thérapie comporte plusieurs axes. Des séances individuelles dentraînement aux habiletés sociales doivent permettre à Kevin de faire évoluer son personnage social et de retrouver une meilleure estime de soi.
Nous proposons aussi des entretiens familiaux. En fait, seuls Denise et son fils y viendront. Ces entretiens seront centrés sur lalimentation familiale, inexistante. Les Raynaud sont dorigine auvergnate. Denise est encouragée à cuisiner ou à acheter des plats auvergnats : chou farci, potée, petit salé aux lentilles, truffade, aligot, plats à base de fromages régionaux
Kevin se montre intéressé et désireux de participer aux travaux culinaires, dautant plus que ces plats ne sont manifestement pas des plats de régime
Dans ces mêmes entretiens, on insiste sur la nécessité de faire honneur à la nourriture en la consommant dans de bonnes conditions, en la savourant comme elle le mérite. Laccent est mis sur la nécessité davoir suffisamment faim au moment où on passe à table, sur la nécessité de sarrêter lorsquon arrive au rassasiement.
Après un an, cest le comportement alimentaire de toute la famille qui a évolué : les repas en famille sont plus fréquents, pris en charge par Denise quand elle le peut, ou parfois par Kevin. Ce dernier alterne les repas familiaux avec des repas solitaires, mais lalimentation, même de type fast-food, est prise à table et posément. Kevin apprend à nager au club de natation du collège. Il est passé en dessous de la barre fatidique des 100 kilos. Denise et son mari, eux aussi perdent du poids, lentement mais sûrement. Contrairement aux craintes de Denise, le budget alimentaire na pas augmenté, et même, comme elle achète de moindres quantités et moins de plats industriels, il est en diminution.
| Comment se forme le goût? Natalie Rigal (maître de conférence, Paris) |
| Les besoins des tout-petits. Patrick Tounian (professeur de pédiatrie, Paris) |
L'alimentation des bébés
Patrick Tounian
Gastroentérologie et nutrition pédiatriques, Hôpital Armand-Trousseau, Paris
L'alimentation au cours des premières années de la vie constitue le socle de l'avenir nutritionnel de l'individu. Des carences ou des excès induits par une alimentation incorrecte chez le bébé n'ont pas toujours de conséquences néfastes immédiates, mais elles augmentent le risque de survenue de maladies qui s'exprimeront bien plus tard, parfois plusieurs dizaines d'années après. Dans la mesure où le mode de vie actuel favorise une alimentation déséquilibrée, il est essentiel d'au moins assurer des apports nutritionnels optimaux chez le bébé qui reste heureusement encore à l'abri de cette malbouffe.
Les grandes étapes de l'alimentation des bébés
Le lait doit être le seul aliment du nourrisson jusqu'à 6 mois. L'allaitement au sein exclusif sera incontestablement préféré aux biberons en raison des multiples avantages d'ordre nutritionnel, préventif des infections et des allergies, psychoaffectif et accessoirement économique qu'il procure. Cependant, lorsque la mère ne désire pas ou est dans l'impossibilité d'allaiter, les laits infantiles actuels présentent toutes les garanties pour assurer une croissance satisfaisante. On entend par laits infantiles, toutes les préparations pour nourrissons élaborées en respectant la réglementation européenne qui impose des limites minimales et maximales pour ses principaux constituants et prévient ainsi tout risque de déficit ou surcharge nutritionnels. Doivent en être rigoureusement exclus les substituts à base de végétaux (soja, amandes, châtaignes, noisettes, riz, pour les plus courants), improprement appelés "laits de végétaux" (laits d'amande, de soja, etc.), alors quil sagit en fait de "jus de végétaux". En effet, ces ersatz de laits infantiles ne sont pas du tout conformes à la réglementation de lalimentation infantile et exposent ainsi à de sérieux risques allergiques et de carences nutritionnelles (calcium, fer, vitamines, calories). Leur prescription chez un nourrisson peut être assimilée à de la maltraitance nutritionnelle.
Pas de diversification trop précoce
La diversification de l'alimentation des bébés, c'est-à-dire l'introduction d'un autre aliment que le lait, ne doit pas se faire avant l'âge de 6 mois révolus. Les farines pour bébés (même sans gluten), les jus de fruits, ou les tisanes de toutes sortes entrent dans ce cadre et doivent donc être évités avant cet âge. Une diversification trop précoce expose à des carences (calcium, fer, acides gras essentiels) et augmente surtout le risque de survenue de manifestations allergiques au cours des premières années de la vie. Même après la diversification, le lait infantile doit rester l'aliment de base du nourrisson afin d'assurer au mieux ses besoins. Trois biberons de lait 2e âge, éventuellement additionnés de légumes ou de fruits, devront ainsi être maintenus jusqu'au moins l'âge de 10 mois, voire 1 an. Après cet âge, le lait de croissance doit être préféré au lait de vache car il permet de prévenir de nombreuses carences, notamment en fer. L'utilisation fréquente de petits pots destinés aux nourrissons entraîne parfois un sentiment de culpabilité chez la mère. S'ils sont assurément plus onéreux que des préparations artisanales équivalentes, ils ont l'avantage de garantir une qualité nutritionnelle optimale (par exemple, leur contenu en minéraux et vitamines est restauré après cuisson des matières premières) et une stérilité absolue attestée par le fameux "pop" à l'ouverture.
Prévenir les carences en calcium et en fer
De 0 à 3 ans, les besoins en calcium sont de 400 à 500 mg/j. Ils sont largement satisfaits lorsque l'alimentation de l'enfant est exclusivement lactée et, après la diversification, lorsqu'il consomme au moins trois biberons par jour. En revanche, les apports en calcium peuvent devenir insuffisants en cas de consommation insuffisante ou inadéquate de lait ou de produits laitiers. En effet, tous les produits laitiers ne contiennent pas la même quantité de calcium (tableau I), il faut donc bien les choisir pour assurer les besoins calciques. Il faut se baser sur des apports équivalant à 400 ml de lait de vache par jour.
| . Dominique-Adèle Cassuto (médecin nutritionniste, Paris) |
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Page créée le 10 août 2006
Dernière Mise à Jour le 10 août 2006