Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901
SOMMAIRE:

La minceur, idéal de beauté. Annie Hubert
Les gros sous le regard des autres.Jean-Pierre Poulain
Nues et maigres font la une. Annie Lacuisse-Chabot et Cécile Nathan-Tilloy
Obésité : le modèle américain. Peter N. Stearns
La minceur ne fait pas le bonheur. Gérard Apfeldorfer
Le corps médical face à l'amaigrissement. Gérard Apfeldorfer

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Hors Série 60 millions de consommateurs, Institut National de la Consommation, N°116, avril-mai 2004

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Mis sur le net avec l'aimable autorisation de 60 millions de consommateurs

La minceur, idéal de beauté. Annie Hubert anthropologue, Marseille)

LA MINCEUR, IDÉAL DE BEAUTÉ
Annie Hubert
anthropologue, directeur de Recherche CNRS, Marseille



Les yeux rivés sur le mauvais exemple américain, perçu comme la menace suprême d’une société obèse et malade, spécialistes et médias nous enjoignent de mincir. Mais jusqu’où ? Et à quel moment l’esthétique dépasse-t-elle le bon sens ?

Si l’on en croit les médias et les discours officiels de santé publique, il faudrait que la totalité de la population française se fasse maigrir pour ne pas tomber dans l’effrayante épidémie d’obésité qui, dit-on, ravage les États-Unis.
Il y a là matière à réflexion : nos deux populations ne sont pas comparables, ni dans les modes de vie, ni dans les concepts basiques du quotidien, ni dans les traditions qui fondent la culture. Si les Américains deviennent obèses, cela ne veut pas dire que tous les Français sont en passe de le devenir. Même si, chiffres à l’appui, on nous confirme une montée galopante du “surpoids”, on oublie la plupart du temps d’indiquer que le problème de l’obésité se pose de manière bien plus aiguë et cruelle dans les pays en développement.
Dans notre obsession grandissante pour notre corps et son image, pour sa minceur valorisante, nous oublions les siècles qui ont formé notre culture, et les diverses manières que nous avons eues de percevoir la santé et la forme, au sens littéral du terme.
La grande question qui se pose est celle de la manière dont nous sommes passés d’une angoisse latente, profonde, millénaire, du manque de nourriture, de peur de la famine, qui permettait de valoriser le corps enrobé, enveloppé d’une graisse nourrissante, assurance vie pour les périodes de manque, à celle d’une crainte de la nourriture, d’une horreur du gros et du gras, du modèle idéal de la presque maigreur, alors que jamais auparavant, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons eu autant et aussi sûrement à manger. L’être humain est assurément un animal paradoxal. Certes, il y a eu de drastiques transformations dans nos manières de vivre. La nécessité d’efforts physiques a tellement diminué que l’on peut considérer que le véritable “travailleur de force” a disparu. De nos jours, les plus grandes dépenses physiques concernent plutôt les sportifs de haut niveau, et non plus le modeste paysan ou le manœuvre. Et nous avons dans le même temps considérablement transformé nos manières de manger. Notre régime alimentaire, aujourd’hui, ne ressemble guère à celui de nos grands-parents de la première moitié du XXe siècle. Nous mangeons moins, et moins calorique. Les statistiques nous le confirment : nous consommons beaucoup moins de féculents, de pain, de vin même, pour privilégier les sucres et les graisses.

Les femmes se voient toujours trop grosses
Pourtant, certains mangeurs tendent à manger au-delà de leurs besoins et finissent par développer un surpoids important, menant parfois à l’obésité. C’est l’origine du discours médical, qui, par souci de prévention, recommande une régulation de la consommation alimentaire au niveau individuel, de façon à réduire le nombre de pathologies graves liées à l’obésité. Ce discours, amplement relayé par les médias, est-il toujours bien entendu et bien compris ? Est-il efficacement conçu ? On peut se poser ces questions.
Car, pour la majorité de la population – féminine, bien sûr, mais les hommes y participent également –, c’est un souci d’esthétique qui prime. Une majorité de femmes de poids normal se voient toujours trop grosses. Elles sont à la recherche d’un corps toujours plus mince, plus ferme, plus dur, voire anguleux.

Quand embonpoint rimait avec bien-être
Cela n’a pas toujours été ainsi. Durant des siècles, la forme idéalisée du corps s’est transformée. Les travaux de l’historien Jean-Louis Flandrin l’ont bien montré. Pour des populations aristocratiques, d’une période, au Moyen Âge, de valorisation de la silhouette mince et élégante – femmes aux petits seins, fines tailles, jeunes hommes élancés –, correspondant par ailleurs à une alimentation pauvre en graisses et en sucre, on est passé à la valorisation d’une silhouette plus enrobée, tout en rondeurs, aux poitrines généreuses, aux ventres masculins signes de pouvoir… Cette mutation, au XVIIe siècle, correspondit à des changements politiques et à une cuisine transformée par un plus grand apport de lipides et de sucres.
Cette image d’embonpoint, reflet d’une bonne santé et d’une bonne alimentation, s’est totalement détériorée au début du xxe siècle. Le point culminant de cette évolution fut la Première Guerre mondiale, à la fin de laquelle les femmes revendiquèrent un corps masculin, mince, musclé, sans taille ni seins… Souvenir des rôles qu’elles avaient dû tenir dans la société durant l’absence de la majorité des hommes ? Les rondeurs et l’embonpoint n’avaient plus droit de cité chez les élégantes.
Les hommes également subirent cette transformation des normes esthétiques : le corps sportif, musclé et performant devint le signe de réussite. Au placard, les ventres sur le gilet desquels s’étalaient les grosses chaînes de montre en or…
Nous vivons depuis une dérive constante, et le corps, pour être beau, doit être aux limites de la maigreur. L’embonpoint n’est plus que du dangereux surpoids, avec l’image horrible de l’obésité en bout de course. Est-ce bien raisonnable ?
Certes, si la société d’aujourd’hui hait les gros, encore faut-il définir à partir de quelle forme – et non de quel poids – on est laid et gros.
Nous avons atteint le point culminant de la minceur – maigreur – comme idéal de beauté. Bien sûr, nous n’avons plus besoin de stocker des graisses pour pallier des pénuries alimentaires, mais ce n’est pas une raison pour rechercher la minceur à tout prix. Un bon équilibre, oui ; l’acceptation que les morphologies humaines sont extrêmement variées, oui ; que, dans cette variété, chacun a sa place, oui ; que l’embonpoint ne veut pas dire obésité, oui.
Cela nous évitera de tomber dans les pièges de la consommation de produits amaigrissants ou d’allégés divers et variés, de régimes sans effets durables, pour nous mettre sur la voie de la raison, de la construction d’un modèle de beauté moins agressif, permettant notamment aux plus âgés d’y trouver leur place et leur bien-être.




Les gros sous le regard des autres. Jean-Pierre Poulain (sociologue, Toulouse)


LES GROS SOUS LE REGARD DES AUTRES
Jean-Pierre Poulain
sociologue, Université de Toulouse le Mirail

Toutes les sociétés ne regardent pas les personnes corpulentes de la même façon. Celles-ci sont tantôt enviées et considérées comme de véritables modèles, tantôt rejetées de manière parfois extrême.

Dans de nombreuses cultures traditionnelles, la capacité de stocker des matières grasses est vue comme un signe de bonne santé et de vitalité, et, pour les femmes, comme la promesse d’une descendance. Les individus présentant une forte adiposité y atteignent des positions sociales de pouvoir et de prestige. Pourquoi, dans les sociétés modernes, les fortes corpulences sont-elles considérées comme inesthétiques ? Comment cette dévalorisation s’exacerbe-t-elle jusqu’à tourner parfois à un véritable “racisme anti-gros” ? Enfin, comment la découverte par la médecine de l’obésité de liens entre la corpulence et le développement de certaines pathologies contribue-t-elle à amplifier le désir de minceur en installant une équivalence minceur égale santé ?
L’université Yale rassemble, depuis 1949, les travaux publiés par les anthropologues du monde entier dans une formidable base de données ethnologiques, Human Relation Area Files. Travaillant à partir de ce fichier, deux sociologues américains, Peter Brown et Melvin Konner, ont mis en évidence que, dans plus de 80 % des cultures traditionnelles sur lesquelles on dispose de données relatives aux valeurs associées à la grosseur du corps, les hommes ont une préférence pour les femmes fortes, bien en chair. Dans des contextes où les périodes de manque alimentaire sont fréquentes, les femmes capables, pour des raisons biologiques ou culturelles, de stocker de l’énergie sous forme de matières grasses dans leur propre corps font pressentir des avantages adaptatifs. Moins soumises aux aménorrhées de manque, elles seraient plus fécondes, supporteraient mieux la grossesse et la lactation. Elles seraient donc recherchées pour leur capacité à assurer une descendance.
Depuis les ha’apori polynésiens, concours de beauté de femmes fortes qui se déroulaient encore à la fin du XVIIIe siècle, jusqu’aux maisons d’engraissement mauritaniennes, presque contemporaines, les exemples sont nombreux de cultures dans lesquelles on fait grossir les filles pour les mettre en valeur et où elles mettent autant d’énergie et d’espoir à grossir que les Occidentales d’aujourd’hui en mettent à maigrir. Mais, dans certaines cultures, les hommes sont aussi concernés. C’est le cas, décrit par l’anthropologue Igor de Garine, des Masa du Nord-Cameroun. Ils organisent des concours de beauté pour les hommes, desquels les plus gros sortent vainqueurs.
La figure du gros et sa valorisation varient également d’une culture occidentale à l’autre, et dans le temps à l’intérieur de chacune d’elles. L’effervescence que provoque chez les jeunes Japonaises l’arrivée d’un sumotori dans un bar de Ginza ou de Shibuya, les quartiers “branchés” de Tokyo, montre le relativisme du modèle d’esthétique de minceur au cœur même des sociétés développées.
Pour l’Europe, l’aristocratie médiévale valorise une image de la femme mince, menue, frêle, aux seins petits, dont les tableaux de Lucas Cranach sont exemplaires, au-delà des conventions de représentation, qui varient d’une époque à l’autre.
À partir de la Renaissance, le modèle d’esthétique corporelle se transforme, les “belles femmes” sont plus “enrobées”. La grosseur, l’embonpoint, voire l’obésité deviennent des signes de richesse et de succès. « Au XIXe siècle, un entrepreneur, un responsable politique se doit d’être gros : un homme de poids est un homme qui a du poids », explique l’écrivain et philosophe Jean-Paul Aron. Le mouvement se poursuit jusqu’au début du XXe siècle.

Le malheur des gros
Vers 1930, en France, les premiers signes d’une transformation apparaissent, mais ce n’est que dans les années 1950 que le modèle de minceur s’impose avec force et que l’on bascule de « l’embonpoint au mal en point », selon l’expression du sociologue Claude Fischler, ou « du bon beurre » à la « mauvaise graisse ». Le modèle d’esthétique de minceur émerge au moment où, de façon durable, s’installe l’abondance. Si, dans des univers sociaux où les aliments sont rares, être gros est une qualité positive, lorsque tout le monde peut manger à sa faim, ce n’est plus un signe de différenciation.
La valorisation d’une esthétique corporelle de minceur est concomitante de la prise de conscience tiers-mondiste et de la critique du capitalisme. Comme le capitaliste accumule le capital, le gros accumule l’énergie, sous forme de graisse dans son propre corps. L’imagerie traditionnelle de l’anticapitalisme des années 1960 représente le patron bedonnant, gros cigare à la main, billets de banque sortant du haut-de-forme, dévorant à pleines dents ses ouvriers “gullivérisés”.
La figure du gros sera mobilisée pour dénoncer à la fois le “capitaliste” exploitant ses ouvriers et les pays du Nord suralimentés, qui, à travers les organisations économiques coloniales ou post-coloniales, “affament” les pays du Sud.
Le surpoids est regardé non seulement comme inesthétique, mais plus encore comme immoral, le gros étant celui qui mange plus que sa part, qui n’accepte pas la logique de la redistribution.
Dès lors, l’obèse, comme le glouton, est vu comme celui qui ne joue pas le jeu du don réciproque, celui qui prend sans attendre le don, qui reçoit sans rendre ou qui reçoit plus qu’il ne donne, sans se sentir soumis à l’obligation du contre-don. La grosseur est, dans cette perspective, “moralement incorrecte”, elle signifie l’égoïsme, atteste une perte de contrôle de soi. La minceur devient alors un signe d’intégrité morale.

Des représentations ambivalentes
Cependant, Claude Fischler nous rappelle que, à toutes les époques – et cela même lorsque le modèle dominant est plutôt l’embonpoint –, les représentations sociales de l’obésité sont marquées par l’ambivalence. Il existe toujours une frontière, un volume au-delà duquel la figure positive de l’obésité se transforme et où le gros devient celui qui ne respecte plus les règles sociales, celui qui mange plus que sa part. « Il n’est pas exact de dire que, dans les pays développés contemporains, on est purement et simplement passé d’un modèle corporel pro-obèse à un autre qui serait anti-obèse. En réalité, le seuil socialement défini de l’obésité s’est abaissé. »

L’obésité vue comme une déviance
Toutes les cultures n’ont donc pas la même lecture de l’obésité et, dans les cultures occidentales, les fortes corpulences ont été, en d’autres temps, plus valorisées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pour passer d’un regard positif, ou relativement positif, à la condamnation, il a donc fallu que, dans les sociétés développées, et cela à l’échelle de la société tout entière, un certain nombre d’individus réussissent à persuader les autres que cette situation était vraiment problématique. L’obésité posée comme “anormale”, comme “déviance” par rapport à la norme, est donc, dans cette perspective, une construction sociale dont il convient de suivre les étapes.
Dans un premier temps, l’obésité a été posée comme un problème moral. Dans une seconde étape, l’obésité s’est peu à peu médicalisée. On est passé de la condamnation morale à la lutte contre l’obésité au nom des risques médicaux que courent les obèses eux-mêmes. La médicalisation de l’obésité substitue aux causes morales de dévalorisation du surpoids des raisons médicales. L’accroissement des facteurs de risques associés à l’obésité justifie alors la lutte contre celle-ci. D’un certain point de vue, la médicalisation peut apparaître comme un progrès, puisqu’elle libère le sujet obèse du poids du regard moralisateur et fait de lui un “malade”, ou quelqu’un qui risque de le devenir, et que l’on doit donc aider et soigner.
Cependant, la disjonction entre la lecture moralisatrice et la lecture médicale de l’obésité est encore incomplète. L’argument scientifique le plus fort qui étaie la médicalisation de l’obésité est la mise en évidence par l’épidémiologie de liens statistiques entre obésité et morbidité, et surtout entre obésité et mortalité. Le principal inconvénient est de voir la lutte contre l’obésité justifier la recherche obsessionnelle de la minceur. Le risque le plus grave est de donner une forme de légitimité scientifique à la stigmatisation des obèses et de les enfermer dans un nouveau ghetto diétético-psychologique.

De l’éducation nutritionnelle à l’éducation alimentaire
La bonne question est sans doute plus complexe. Dans un texte de synthèse de l’expertise Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) sur l’obésité de l’enfant, le Pr Arnaud Basdevant adopte une position claire : « Préconiser la maigreur pour éviter l’obésité serait une proposition irréaliste, sans fondement et dangereuse. Il n’existe aucun argument pour définir un poids théorique auquel chacun devrait se référer de manière univoque : la zone de poids recommandable est large. Au risque d’être caricaturaux, nous proposons de “démédicaliser” les messages de prévention, c’est-à-dire de ne pas faire référence à la maladie, mais plutôt au bien-être. Il faut valoriser la culture culinaire et les aspects positifs des modèles alimentaires qui ne favorisent pas l’obésité. »
Démédicaliser la prévention ne veut pas dire se priver des connaissances des sciences de la nutrition dans les programmes d’éducation, mais, au contraire, les articuler aux dimensions socioculturelles de l’alimentation. Ce qui invite à passer de l’éducation nutritionnelle à l’éducation alimentaire pour prendre en charge les différents horizons de l’acte alimentaire : son lien à la santé et au plaisir, ses dimensions sociales et symboliques... dans le respect des processus de socialisation et de construction des identités qui articulent les particularismes alimentaires sociaux, régionaux et religieux.

Plus d’info
• Sociologies de l’alimentation, de Jean-Pierre Poulain, éd. Puf, 2002, 21 E.
• Penser l’alimentation, entre imaginaire et rationalité, de Jean-Pierre Corbeau et Jean-Pierre Poulain, éd. Privat, 2002, 20 E.



L’OBÉSITÉ RITUELLE
En Polynésie, le “ha’apori” est une institution sociale qui semble avoir un double but : faire grossir (les femmes ou les hommes) et faire blanchir la peau. Il concerne les jeunes aristocrates, et la période d’engraissement se termine par une sorte de concours de beauté où le champion est le plus gras. L’existence de cette institution traduit le fait que, dans la société polynésienne, jusqu’à la fin du XIXe siècle, les fortes corpulences – voire les très fortes corpulences – sont des signes positifs de positionnement social.
Les conditions d’engraissement travaillent sur deux leviers : une suralimentation et une activité physique extrêmement réduite, nous donnant ainsi à voir en négatif les ressorts du contrôle pondéral.




DES INDICES À MANIER AVEC PRÉCAUTION
Le lien entre obésité et mortalité prend la forme d’une courbe en “U” pour les femmes et en “J” pour les hommes. Cela signifie que la mortalité augmente à la fois avec des indices de masse corporelle (IMC) bas (la maigreur) et élevés (le surpoids). Il y aurait donc une fourchette de valeurs de l’IMC comprise entre 18 et 25 que l’on pourrait qualifier d’“idéale”. Celle où les risques sont les plus faibles. Si ces statistiques sont précieuses pour les chercheurs et les cliniciens, en revanche, la diffusion des valeurs d’IMC auprès du grand public présente des inconvénients que l’on ne saurait sous-estimer. Cette variabilité introduite à l’échelle anthropologique devrait conduire à utiliser cet outil avec la plus grande prudence, pour éviter qu’il ne se transforme en norme dans l’esprit du grand public. À l’échelle de la planète, tous les hommes n’ont pas le même type physique. Or, même si les spécialistes de l’obésité rappellent que l’IMC n’est valide que pour, selon leur expression, les “caucasiens”, les tendances à la généralisation reprennent souvent le pas. Des travaux parmi les plus sérieux proposent de relativiser les valeurs de l’IMC et de redéfinir les classes de corpulence pour les populations asiatiques en abaissant le seuil de l’obésité de 30 à 28 et pour les populations océaniennes de le déplacer vers 31 ou 32.


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Nues et maigres font la une. Annie Lacuisse-Chabot (endocrinologue, Paris) et Cécile Nathan-Tilloy (Paris)


NUES ET MAIGRES FONT LA UNE
Dr
Annie Lacuisse-Chabot (médecin endocrinologue)
Cécile Nathan-Tilloy (diplômée de Sciences-Po, Paris)



Étude présentée au symposium de l’Observatoire de l’harmonie alimentaire (OCHA) “Corps de femmes sous influence”, qui s’est tenu le 4 novembre 2003 à Paris

L’idéal minceur est entretenu et amplifié depuis une trentaine d’années par les médias, en particulier les magazines féminins. Inondées d’images de mannequins filiformes, les femmes se voient toujours trop grosses.
Depuis une vingtaine d’années, des jeunes filles ou jeunes femmes dont la silhouette semble strictement normale consultent pour maigrir. Ce phénomène, anecdotique dans les années 1980 et qualifié alors de «dys-morpho-pondéro-phobie», est devenu un phénomène de société. Il touche des filles de plus en plus jeunes, les premières “manœuvres de régime” commençant dès la classe de cinquième dans certains lycées parisiens.

La poupée Barbie comme modèle
Cela fait trente ans qu’est institué un “idéal minceur”, d’abord prôné par les magazines, puis par les médias en tout genre, et sans doute amplifié par le phénomène des top models. Cernées par des images de mannequins filiformes et de plus en plus dénudés, sur les kiosques, les panneaux publicitaires, les bus ou encore dans les couloirs de métro, les femmes se voient trop grosses. Pourtant, leurs silhouettes peuvent correspondre à la normalité classique de la femme occidentale. Les images de soi de la jeunesse féminine actuelle sont perturbées. Car celle-ci n’a vu, depuis son plus jeune âge, que des silhouettes d’une maigreur identifiée comme étant la norme.
L’un des modèles de cette génération est la poupée Barbie, qui contribue à normaliser cette maigreur.
Ce phénomène serait sans importance s’il n’entraînait, chez de nombreuses femmes, des mesures qui prennent l’allure d’un “syndrome de restriction chronique”. Pour désigner cet impérialisme de la minceur, on a pu employer le mot fort «tchador». Fatema Mernissi, sociologue marocaine, parle, quant à elle, de la « taille 38 de la femme occidentale, équivalent du port du voile pour les musulmanes ». C’est dire si le phénomène est important.
Le problème s’intensifiant ces dernières années, nous avons lancé avec sept étudiants de l’Institut d’études politiques de Paris une analyse des couvertures des magazines féminins de 1980 à nos jours pour voir si celles-ci incitaient à plus de maigreur, et ainsi à plus de demandes de restrictions. Nous avons aussi essayé de mettre en lumière une “distorsion de l’image de soi”, et de voir si elle était mesurable.
Il ressort de cette étude intéressante que le nombre de couvertures sur lesquelles les femmes sont dénudées (c’est-à-dire photographiées en sous-vêtements, en maillot de bain ou dans d’autres tenues dévoilant leur corps) a été considérable dès le début des années 1980 et n’a cessé d’augmenter.

Le sacre du ventre plat
Les tenues sont toujours plus légères ou suggestives : bodies, pantalons moulants, décolletés profonds ou encore tops laissant apparaître le ventre. Ce type de vêtements laisse deviner des filles minces, au ventre plat, aux salières plus ou moins creuses, mais toujours marquées.
Les numéros “d’hiver” ont progressivement disparu. Généralement, entre 1980 et 1983, ceux de septembre et d’avril affichaient des filles très habillées, voire emmitouflées, avec notamment des manteaux de fourrure, de grosses écharpes et des bonnets ou chapeaux, ce qui ne permettait pas d’apprécier leurs silhouettes.
Les années 1990 voient disparaître les épais manteaux, laissant la place aux robes du soir décolletées évoquant les fêtes de fin d’année. Par la suite, il n’est plus rare de voir des filles dénudées en octobre comme en février.
De plus en plus exposés, les corps sont aussi de plus en plus minces, voire maigres. Un phénomène surtout sensible entre 1999 et 2001, et en particulier dans quelques magazines comme Vital et 20 Ans. Dans le magazine de mode l’Officiel, les mannequins de haute couture étaient déjà extrêmement minces dès le début des années 1980. Le nombre des incitations au régime a augmenté de façon considérable dans 6 magazines féminins, passant de 17 régimes par an au cours de la période 1980-1982 à 60 régimes par an entre 1999 et 2001. Il faut toutefois noter quelques différences entre tous ces magazines. Si Elle et Top Santé multiplient ces incitations de manière continue, le mouvement est moins marqué du côté des autres magazines. Marie Claire est assez caractéristique, avec une augmentation des incitations au régime entre 1980 et 1982, puis entre 1990 et 1992, mais avec une diminution par la suite. Les messages de ce magazine sont même originaux : « Mangez pour être heureuse », « Arrêtons de maigrir » ou encore « Les rondeurs : les muscler, les assumer. » Mais il s’agit de messages particulièrement contradictoires avec les images de filles très minces qui figurent en couverture. Biba et Elle publient quant à eux chaque année des numéros spéciaux consacrés aux régimes. Leurs titres évoluent de façon significative : on passe, par exemple, de « Spécial minceur » à « Spécial maigrir ». Il faut noter qu’un magazine, Top Santé, incite particulièrement au régime avec, depuis le début de 2002, un article consacré à ce sujet dans chaque numéro !
L’étude sur les magazines menée par les étudiants de Sciences-Po a été complétée par une enquête auprès de la population féminine de cet établissement.

Attirées par l’image du mannequin anorexique
Le premier but du questionnaire visait à évaluer la sensibilité des jeunes femmes aux impacts visuels auxquels elles sont soumises de manière récurrente. Le second but était d’estimer l’ampleur des manœuvres de régime auxquelles ces jeunes femmes pouvaient se plier. Le questionnaire était construit autour de trois outils : tout d’abord, un test sur le BMI (pour Body Mass Index, ou indice de masse corporelle, IMC) ; ensuite, un test visuel sur une couverture de magazine ; enfin, des informations sur les manœuvres de régime réalisées par la jeune femme sondée. Les résultats de cette enquête, qui reposent sur 142 questionnaires traités, sont parfois inquiétants.
Quand on leur a présenté la photo d’un mannequin indéniablement anorexique, 39 % des étudiantes ne l’ont pas trouvé maigre, mais mince, voire normal. 18 % ont même avoué qu’elles aimeraient lui ressembler. Lorsqu’on leur a demandé si elles se trouvaient trop grosses, 49 % des sondées ont répondu par l’affirmative. Mais seules quatre d’entre elles avaient effectivement un problème de légère surcharge pondérale au sens médical. La plupart des jeunes femmes savaient qu’elles n’étaient pas “trop grosses” médicalement parlant, mais qu’elles se considéraient ainsi sur le plan esthétique. De manière plus générale, il semble bien que les représentations sociales du corps ne correspondent plus aux réalités médicales. Le test BMI est intéressant sur ce plan de la représentation. Le BMI est un indice calculé à partir de la taille et du poids. Pour simplifier, on retiendra ici que le BMI normal se situe, en France, entre 21 et 23, et que l’on entre dans une zone de surcharge pondérale à partir de 25. Les étudiantes interrogées n’avaient donc pas de réel problème de poids, puisque 97 % avaient un BMI inférieur à 25. Un quart d’entre elles pouvaient même être considérées comme minces. Pourtant, lorsqu’on leur a demandé le BMI qu’elles estimaient être le leur, seules 8 % d’entre elles ont indiqué un chiffre proche de la réalité. L’erreur moyenne était de 2 points et se traduisait par le fait que, lorsqu’elle était maigre, la jeune fille se voyait mince, lorsqu’elle était mince, elle s’imaginait normale, et ainsi de suite. La différence entre les jeunes femmes qui ne sont pas en restriction chronique et les autres tient au fait que les premières mélangent l’échelle sociale et l’échelle médicale, et elles ont ainsi une difficulté à se représenter leur corps, tandis que les secondes ne font pas cette confusion, mais se réfèrent uniquement à l’échelle sociale. Si ces dernières ne manquent pas de repères, ceux-ci sont déformés.

Peu à peu, la maigreur a été assimilée à la minceur
À la lecture des deux études, celle sur les couvertures de magazine et celle sur la représentation du corps, on peut se demander si les médias n’ont pas une responsabilité dans cette distorsion de l’image. Car, d’une part, les couvertures de magazine ont glissé vers une représentation idéalisée de la maigreur – progressivement assimilée à la minceur –, modifiant par effet de dominos tous nos schémas mentaux. D’autre part, le nombre d’incitations au régime a été multiplié par quatre en vingt ans. Dans la tête du public visé, la légende ne correspond pas à la photo. C’est le regard qui dérape, puis le corps.



L’ÉVOLUTION DES UNES DE MAGAZINES FÉMININS DE 1980 À 2001
Sept étudiantes de l’Institut d’études politiques de Paris ont étudié les photos les couvertures des magazines féminins L’Officiel, Marie Claire, Biba, 20 ans, Vital, Vogue et Elle depuis 1980. Elles ont analysé l’évolution de la morphologie des femmes photographiées, leur habillement et la mise en valeur de la minceur par l’image sur trois périodes charnières : 1980-1982, 1990-1992 et 1999-2001. Ces graphiques montrent ainsi le pourcentage de couvertures présentant des femmes dénudées. L’évolution sensible, dès le début des années 1990, devient particulièrement marquée à la fin de ces années et au début des années 2000. Dans ces mêmes périodes, les corps sont de plus en plus minces, voire maigres.




ERREURS DE LECTURE
Y a-t-il un lien entre la perception de leur poids par les jeunes filles et leur lecture des magazines féminins ? La réponse, si elle semble positive, est inattendue. Car, paradoxalement, les résultats de cette étude montrent que les jeunes filles ne lisant jamais la presse féminine se trompent plus fréquemment que celles qui déclarent la lire très souvent, quand il s’agit d’estimer leur BMI (Body Mass Index). En effet, 80 % des premières le surestiment de plus de 2 points, contre 56 % pour les secondes. La fréquence de lecture ne semble pas avoir un effet quantitatif, mais plutôt qualitatif.
Il semble qu’une exposition répétée à des images de mannequins maigres, présentés comme références de beauté et de normalité pondérale, “formate” l’erreur. Ces jeunes femmes ont donc construit leur image du corps en référence aux corps des mannequins.
À l’inverse, les jeunes filles ayant une lecture peu fréquente se situent d’emblée à la limite de la normalité, se trouvant trop grosses tout en sachant qu’elles ne sont pas en surpoids. Elles n’associent pas forcément d’image derrière la normalité.




Obésité, le modèle américain. Peter N. Stearns (historien, Fairfax, USA)

OBÉSITÉ : LE MODÈLE AMÉRICAIN
Peter N. Stearns



Communication faite au symposium de l’Observatoire de l’harmonie alimentaire (OCHA) “Corps de femmes sous influence”, qui s’est tenu le 4 novembre 2003 à Paris


L’obésité progresse partout dans le monde. Les États-Unis représentent le cas extrême. La France est gagnée par le phénomène. Mais rien ne dit que le même scénario soit inéluctable, comme le montre un siècle d’histoire comparée de nos deux pays.
Aux États-Unis comme en France, on commence à se soucier de son poids vers la fin du XIXe siècle. Mais c’est en France que naissent de nouvelles modes exigeant des femmes plus minces. Le début du XXe siècle y voit ainsi la grande offensive contre le corset. Durant la seconde moitié du XXe siècle, les femmes américaines prennent, en moyenne et à taille égale, environ un demi-kilo par décennie. Quant aux Françaises, elles perdent en moyenne un kilo durant une partie de cette période, notamment durant les années 1970 et 1980. Autrement dit, dans un contexte médical et esthétique équivalent, les Américaines s’éloignent, bien que modérément, du but affiché, tandis que les Françaises semblent l’avoir intégré et mis en pratique.

Quand la France se met à grossir
En 1990, 9 % des Françaises sont considérées comme obèses, contre 19 % des Américaines. Les choses se compliquent alors légèrement. Car les Français commencent à leur tour à grossir. Si, aux États-Unis, le taux d’obésité va connaître jusqu’à 100 % d’augmentation entre 1980 et 2002, selon certaines études, il augmente en France, dans le même temps, mais principalement après 1997, de 17 %.
Chez les enfants toutefois, la situation est plus inquiétante, puisque l’augmentation du taux d’obésité atteint chez eux 50 % en France, même si cette augmentation reste deux fois moins élevée que celle qui a été enregistrée aux États-Unis sur la même période.
Pourtant, globalement, les populations des États-Unis et de la France présentent des similitudes. On y est plus “gros” à la campagne qu’en ville, et dans les milieux modestes plus que dans les milieux aisés. Dans les deux pays, on se rebiffe contre les exigences d’une mode qui impose des modèles corporels et des contraintes alimentaires impossibles. Mais la France s’est montrée plus à même de changer que les États-Unis. Si, plus tôt au XXe siècle, le poids est plus élevé au sud du pays que la moyenne, l’influence grandissante des citadins et des touristes inverse la tendance. Au contraire, plusieurs états ruraux américains, en tête desquels figure le Mississippi, ont moins donné prise aux influences extérieures. Il faut prendre également en compte, mais dans une certaine mesure seulement, les particularités ethniques de la population américaine.

Incitation irresponsable à la consommation
Il ne fait aucun doute que la situation américaine – et, par extension, mondiale – est liée aux évolutions de l’industrie agroalimentaire. La taille des plats dans les restaurants a augmenté. Depuis 1971, l’utilisation d’un nouveau sirop de maïs a augmenté le nombre de calories dans de nombreux aliments pour enfants. Les points de vente ou distributeurs automatiques de “snacks” sont partout. La France n’échappe pas à ce phénomène, avec la propagation étonnamment rapide des fast-foods à partir des années 1970, qu’il s’agisse de chaînes américaines ou de versions locales. Toutefois, l’industrie alimentaire américaine a sans doute été plus active dans ce domaine, et elle a fini par susciter une réaction qui va jusqu’aux poursuites en justice contre certains, tel McDonald’s, pour incitation irresponsable à la consommation, selon un raisonnement analogue à celui qui vise l’industrie du tabac.
Mais à qui revient la responsabilité première ? Pourquoi les Américains ont-ils si aisément accepté de plus grosses portions, préférant manger plus que payer moins ? Si l’on veut comparer l’évolution de la France et celle des États-Unis, il faut probablement plus chercher du côté des modes alimentaires. Car l’exemple d’Eurodisney démontre bien l’échec d’une tentative d’imposer les habitudes alimentaires américaines au public européen. À la longue, bien sûr, l’industrie alimentaire saura sans doute vaincre cette résistance des consommateurs. Mais ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.
De part et d’autre de l’Atlantique, les tendances au consumérisme se rejoignent, les signes d’abondance se
ressemblent, et les préoccupations concernant le régime alimentaire s’accordent. Pourtant, les Français et les Américains se distinguent les uns des autres sur des points fondamentaux.
Prenons la manière de se déplacer. Le développement des banlieues américaines à partir de la fin des années 1940 a rendu la voiture presque partout indispensable, réduisant les occasions de marcher. Le contraste avec la situation française est saisissant. Cette vie “banlieusarde et motorisée” des Américains s’est révélée une cause majeure et durable de prise de poids. Et l’apparition de formes passives de loisirs, comme la télévision, n’a fait qu’accentuer le phénomène.

Manger pour célébrer la prospérité familiale
Autre différence cruciale : l’attitude vis-à-vis des enfants. Aux États-Unis, pendant plus de 70 ans, presque aucun expert ou parent ne s’inquiète du fait que les enfants puissent trop manger. Et ce n’est que dans les années 1970 que les commentaires médicaux se concentrent sur le sujet. Les parents américains s’accommodent de critères de rondeur synonymes de bonne santé.
Plus tard, l’anorexie, plus répandue aux États-Unis qu’en France, maintient l’attention des esprits sur le “bien-manger”, au détriment de l’étude du “trop-manger”. Dans un tel contexte, finir son assiette apparaît comme un devoir, puisque l’on meurt de faim ailleurs dans le monde ; se resservir fait honneur à la prospérité familiale ; l’argent de poche est généreusement distribué aux enfants pour qu’ils s’achètent bonbons et sodas ; la nourriture, en tant que telle, est une récompense pour les enfants sages et une diversion pour ceux qui ne le sont pas.

La France à l’heure du “snacking”
Les postulats diffèrent complètement en France durant la plus grande partie du XXe siècle. Dès les années 1920, les spécialistes affirment que si les enfants doivent avoir assez à manger, il est également nécessaire de contrôler l’alimentation des plus petits, encore incapables de s’autoréguler. Portions calibrées, repas à heures fixes, limitation du grignotage en dehors du goûter, telles sont les bonnes habitudes prônées, y compris dans les familles qui ont les moyens de manger plus.
Le début du XXIe siècle voit le schéma américain se détériorer davantage, tandis que la façade française commence à se fissurer. De part et d’autre, la consommation de nourriture est en augmentation constante, avec chez les jeunes Français un engouement accru pour les sodas, et cette tendance se combine avec des modes de vie de plus en plus sédentaires, étant donné l’omniprésence de la télé et d’Internet. Les parents, surtout les mères, travaillent de plus en plus et ont des difficultés à maintenir une discipline alimentaire. Ils autorisent souvent le grignotage, car ils se sentent coupables de ne pas être assez présents par ailleurs. L’obésité gagne du terrain, chez les garçons comme chez les filles. La France va-t-elle rattraper les États-Unis, ou peut-elle sauver ses particularismes ?
La socialisation française reste globalement très différente du schéma américain. Les Français s’attachent aux repas, notamment aux dîners, comme à des moments de vie familiale cruciaux, ce qui contraste avec le fonctionnement des Américains. Les repas à heures fixes auxquels sont présents les deux parents et les enfants sont beaucoup plus courants en France qu’aux États-Unis, où les emplois du temps des enfants et le laxisme des parents poussent à un fonctionnement beaucoup plus informel. De plus, les horaires de travail et les temps de trajet des parents fournissent peu d’occasions de partager des repas. Il faut également noter que les Américains préfèrent dîner tôt, ce qui complique encore le contrôle familial.
Deux traits caractérisent traditionnellement l’Amérique moyenne : la quantité et la rapidité. Cette tendance n’a pas eu de conséquences sur le taux d’obésité tant que le travail physique est resté très exigeant. Dès le xxe siècle, cette culture est bien établie et engendre des innovations telles que les fast-foods et les offres “à volonté” dans d’autres restaurants. C’est le creuset idéal pour les “snacks”, qui font leur apparition aux États-Unis dans les années 1880. Puis viendront les portions plus grosses, qui joueront un rôle important dans la prise de poids durant les années 1990. Cette culture s’oppose à celle d’un pays comme la France, où l’on préfère encore prendre son temps et privilégier la qualité plutôt que la quantité.

Les régimes, une nouvelle industrie nationale
Dès les années 1950, empêtrés dans la surconsommation à l’âge adulte et pourtant très conscients du handicap social et médical que constitue l’obésité, les Américains se lancent à corps perdu dans les régimes, qui, de ce fait, deviennent une industrie nationale majeure. À tout moment, plus de la moitié des Américains adultes se considèrent comme étant dans une certaine phase de régime – y compris bien sûr celle qui consiste à songer à l’entreprendre. L’objectif “minceur” a tôt fait de s’installer en tête de liste des résolutions du Nouvel An.
Outre son statut d’obsession nationale, du moins en principe, quelques caractéristiques de la pulsion de régime des Américains méritent d’être commentés. Le fossé entre leur corps et les idéaux qu’on leur assène est énorme. Les images de top models se superposent aux critères toujours plus draconiens. Les gros sont suspectés de manquer de caractère et de volonté, voire de souffrir de troubles psychologiques. Dans une culture axée sur la responsabilité individuelle, être gros devient une faute. Cette dimension est le moteur de nombreux groupes d’entraide, comme les Weight Watchers, qui s’inspirent de programmes conçus à l’origine pour vaincre l’alcoolisme. Cette façon d’aborder le régime pour lutter contre l’obésité est manifestement un échec.
Un dernier facteur reste à mentionner : l’augmentation du temps de travail et la réduction du temps libre que subissent les Américains depuis vingt ans, contrairement à la situation que vit, par exemple, le Japon. Ce facteur les rend particulièrement dépendants des sources d’énergie et de réconfort simples et rapides, d’où la multiplication des points de vente de nourriture dans les zones de travail et de loisirs. Voilà pourquoi les Américains sont les premières victimes, dans le temps et en ampleur, de la nouvelle crise d’obésité, ce qui ne veut pas dire que d’autres ne la subiront pas.



BON À SAVOIR
Au cours des années 1980, les féministes et les libertaires américains lancent une contre-attaque de grande ampleur contre les campagnes relatives au poids et à l’obésité. Ils dénoncent l’injustice des pressions exercées sur les femmes à travers les canons de beauté et la morale, complot masculin dans lequel les médecins sont dûment impliqués.



LE BRASSAGE MULTIETHNIQUE N’EXPLIQUE PAS TOUT
Dès 1991, la moitié des Afro-Américaines et 48 % des Hispano-Américaines souffrent de surcharge pondérale, contre 33 % des femmes blanches. Ces écarts sont dus à d’importantes disparités en termes d’alimentation, d’accès aux soins, d’attitude face à la médecine et de canons de beauté.
La France ne connaît pas de tels écarts. Toutefois, il ne faut pas exagérer l’impact de ces spécificités américaines. Par exemple, la tendance récente à la prise de poids y touche plus les femmes blanches. que celles des minorités, bien qu’elles n’aient pas encore atteint le même taux global d’obésité et d’excès de poids.
Il faut remarquer également que ces femmes blanches américaines présentent un taux de prise de poids supérieur à celui des femmes françaises.




La minceur ne fait pas le bonheur. Gérard Apfeldorfer (médecin psychiatre, Paris).


LA MINCEUR NE FAIT PAS LE BONHEUR
Dr Gérard Apfeldorfer



Les canons de la beauté physique évoluent avec les valeurs successives de la société. L’idée couramment admise que notre corps doit répondre à une esthétique parfaite pour accéder à une existence radieuse risque, à terme, de constituer un marché de dupes.
Nos pensées sont sous-tendues par des schémas mentaux dont nous sommes rarement conscients. Pourtant, ils gouvernent en grande partie nos actions et nos sentiments. La majorité de ces schémas est transmise par nos parents, nos éducateurs, nos semblables: nous ne pouvons penser et agir qu’en fonction des croyances de notre culture, de notre milieu, de notre temps. En somme, nous ne pouvons concevoir le monde qu’à travers le filtre de ces idées reçues.
Par exemple, nous autres, Occidentaux du début du XXIe siècle, croyons que le but de la vie est d’atteindre le bonheur. Pour y accéder, il convient que nous nous réalisions pleinement. Et, pour cela, nous devons disposer d’un corps beau et vigoureux.

De la beauté diabolique à la beauté naturelle
Ces idées apparaîtront sans doute au lecteur comme allant de soi. Il n’en est rien, et elles sont en fait des a priori caractéristiques de notre époque et de notre culture. Il existe une multitude d’autres points de vue. Par exemple, pendant longtemps, le but de l’existence a été de vivre dans l’obéissance de Dieu, sans espoir de bonheur sur cette Terre, qui n’était assurément pas faite pour cela.
Les Manichéens puis les Cathares considéraient la beauté charnelle comme une tromperie d’essence diabolique. Lorsqu’on voit les choses ainsi, la beauté devient un fardeau. Dans ses relations aux autres, il faut se défier des apparences, s’essayer à ne pas les prendre en considération. Seule l’âme, d’essence divine, peut être véritablement belle, et c’est à la beauté intérieure, cachée, celle des sentiments, qu’il faut s’attacher.
Une autre croyance, apparemment contradictoire mais somme toute peu éloignée de cette vision des choses, car elle aussi fondée sur l’antinomie de l’âme et du corps, consiste à concevoir la beauté du corps comme un reflet de la beauté de l’âme. La beauté physique signifie l’innocence, la vertu, la bonté, la sérénité, l’intelligence et la bonne santé. Et, vice versa, la laideur corporelle est malsaine. Elle trahit la méchanceté, la stupidité, la bestialité, elle est une anticipation de la maladie et de la mort.
Dans cette perspective, la beauté naturelle n’est plus une croix à porter, mais un don de Dieu destiné à signaler celles et ceux dont l’âme est pure. Mais la beauté acquise par le fard, les belles vêtures, la sorcellerie ou tout autre moyen reste un mensonge, une tromperie. Ces artifices ne sauraient d’ailleurs résister à l’œil exercé, qui se fera fort de distinguer la beauté authentique de la beauté artificielle, celle d’une âme vile qui se sera déguisée pour abuser les autres, et peut-être s’abuser elle-même.
Ces conceptions, issues des débuts de l’ère chrétienne et du Moyen Âge, popularisées par les contes de fées, reprises par le mouvement romantique, constituent encore aujourd’hui des filtres actifs au travers desquels nous décodons le monde. La concurrence est rude, à l’intérieur de notre psyché, avec de nouvelles idées reçues: nous croyons de moins en moins à l’existence d’une âme pure prisonnière d’un corps impur, et même en la pertinence de la distinction corps-esprit chère à Descartes. Nous nous plaisons maintenant à imaginer notre esprit comme une fonction de notre corps. C’est notre corps qui pense, à l’aide d’une machinerie neuronale constituée en dernière analyse de chair et de sang.

Les artifices servent à révéler notre nature
Concevoir les choses ainsi modifie profondément notre vision du monde: comme il n’y a rien au-delà de ce que nos yeux voient, il ne saurait y avoir de beauté mensongère ou révélatrice.
On n’a donc plus à se défier des apparences, ni à s’y fier, puisque nous sommes désormais ce que nous donnons à voir, ni plus ni moins. Bien au contraire, améliorer son corps, son apparence, est un comportement légitime, puisqu’il aboutit à améliorer la nature même de son être.
Ces nouvelles croyances ne sont pas sans conséquences: elles confèrent une légitimité au culte de la beauté. Pour une femme, se maquiller ne sert plus à tromper l’autre en masquant ses défauts, mais à révéler sa nature. La chirurgie esthétique cesse d’être un moyen de tromper en se transformant en ce que l’on n’est pas, pour devenir un moyen d’améliorer ce qui constitue l’essence même de la personne. En somme, une femme qui se fait refaire la poitrine non seulement ne trompe personne, mais elle est davantage elle-même avec cette nouvelle poitrine qu’elle ne l’était avec l’ancienne...
Mincir, dans cette même perspective, devient une seconde nature. Chacun, convaincu que lorsqu’on laisse les choses aller on est forcément (trop) gros, en vient à considérer qu’il est normal de faire des efforts permanents afin de contrôler son poids. Il convient donc de se défier de ses goûts spontanés, qui font préférer tel aliment à tel autre, de l’écoute de ses sensations alimentaires. Il faut au contraire discipliner ses appétits dans le respect des règles de la diététique moderne.

La laideur et la vieillesse sont désormais des fautes
Si autrefois la laideur et la difformité étaient des caractéristiques qui, quoique regrettables, étaient à dépasser afin de prendre en considération la nature profonde de la personne, sa beauté intérieure, celle de son âme, elles deviennent aujourd’hui des fautes impardonnables. Les gens laids n’ont plus de beauté cachée qui serait à explorer; ils sont laids, un point c’est tout ! On leur pardonne d’autant moins d’être laids que, dorénavant, c’est leur faute. Car une autre idée reçue consiste à croire que l’on fait désormais ce que l’on veut de son corps, que celui-ci est totalement malléable, qu’en se donnant un peu de peine chacun peut parvenir à atteindre l’idéal esthétique du moment.
Il n’y a rien, croit-on, qui, par la volonté ou par l’argent, ne puisse s’obtenir. La nature mal faite est réparable: les nez tordus, les oreilles décollées, les mentons en galoche, les yeux trop bridés, les seins trop petits ou trop gros, les genoux disgracieux, tout cela s’opère.
Il en va de même de la jeunesse, qui s’achète et se travaille. On soigne tout d’abord l’apparence: par exemple, les rides se gomment par la chirurgie ou par les injections de toxine botulique, des dents éclatantes s’achètent chez le chirurgien-dentiste.
La bonne santé voire l’immortalité s’obtiennent quant à elles par un travail de chaque instant: pour conserver indéfiniment un cœur jeune, des artères souples, des muscles toniques, une taille fine, on mènera une vie saine et sans stress exagéré, on fera régulièrement de l’exercice, on mangera diététiquement correct.
Quant à la graisse qui infiltre le corps, à la bedaine proéminente, aux fesses et aux cuisses cellulitiques, ce que l’on nomme pudiquement les rondeurs, le surpoids, plus crûment l’obésité, modérée ou morbide… tout cela constitue une addition de fautes impardonnables. Car, la plupart du temps, un peu de volonté suffit, ne cesse-t-on de nous seriner de tous côtés !

Le corps ne fait pas nos quatre volontés !
Soyons clairs: rien de tout cela ne correspond à la réalité. Cette conception d’un corps à la fois parfaitement malléable, soumis au bon vouloir de son propriétaire, et en même temps réifié est de l’ordre de la croyance, tout comme la conception d’un corps diabolique et mensonger léguée par les Manichéens.
Toutes ces conceptions sont en fait des formes de consolation, car la vérité qu’elles servent à masquer est moins reluisante: l’être humain est périssable; il n’est beau que de façon fugace. Son corps, qui est un objet biologique, est sujet à des dysfonctionnements et tombe malade, se fane et vieillit, et, tôt ou tard, il meurt.
La graisse excédentaire, qui semble pourtant a priori si aisée à gommer, s’incruste et résiste avec une vigueur qui surprend les intéressés et leurs médecins. Changer sa façon de manger afin de maigrir, faire un régime ne sont pas des idées neuves, tant faut. Eh bien, contrairement à toute attente, cela ne marche pas. Les aliments que l’on s’interdit deviennent de plus en plus désirables au fur et à mesure que l’on perd du poids. L’effort à faire prend des allures de travail herculéen. Ou plutôt de travail de Sisyphe, car le poids perdu se reprend dès que l’on relâche un tant soit peu son effort, et il n’y a alors qu’à tout recommencer.

Un bonheur de plus en plus insoutenable
La laideur et l’obésité sont donc aujourd’hui considérées comme des effets de la pauvreté, du laisser-aller, d’une carence de la volonté. La maladie et les effets de l’âge ne sont pas loin d’être considérés de même. Mais pourquoi tout cela nous révulse-t-il tant? Sans doute parce que, ayant le sentiment d’être seuls responsables de notre destin, nous nous croyons tenus de réussir notre vie, c’est-à-dire d’en faire quelque chose de beau. Nous sommes là possédés par un nouveau mythe, une belle histoire: la vie vaut la peine d’être vécue dans la mesure où elle obéit à un idéal esthétique. Sans doute, dès lors que Dieu est mort, est-ce la seule solution...
Cet idéal esthétique implique que nous nous accomplissions, que nous allions au bout de nos potentialités physiques et mentales. Avoir une vie longue, active, bien remplie, tissée de succès de toute sorte n’est plus de l’ordre du souhait, mais de la nécessité. Un corps beau, admiré est tout à la fois la preuve de notre réussite et la condition de sa réalisation. Et, bien entendu, la minceur, indispensable à tous ces succès, obtenue par une attention sans relâche, est aussi la preuve que nous méritons notre successfull story.
Le premier problème, avec cette vision esthétisante de l’existence, est qu’elle implique un niveau d’exigence vis-à-vis de soi-même confinant à l’infini: la vie n’est jamais assez belle, assez réussie. Il s’agit là d’un monde sans pitié, dans lequel notre insatisfaction et notre déception de nous-mêmes ont tôt fait de nous conduire à l’autoaccusation, puis à ce que les psychiatres nomment les troubles narcissiques: la dépression, les troubles du comportement alimentaire, les toxicomanies et certaines formes de passages à l’acte.
Le second problème est qu’une telle vie n’a d’autre débouché que celui d’un bonheur autodéfini, égoïste et solipsiste. Car les autres, dans cette perspective, ne sont que des comparses, dont le rôle est d’admirer notre corps, sa minceur, la persistance de sa jeunesse, notre personne et notre vie dans leur ensemble. Les succès professionnels et amoureux, pièces essentielles du tableau de la réussite, sont justement conditionnés par notre degré de beauté et de minceur. Lorsque l’amour frappe à notre porte, nous examinons scrupuleusement les candidats, car nous méritons les meilleurs. Nous voulons un amour zéro défaut, esthétiquement parfait !

Des relations humaines sur le modèle d’un casting
En tant que professionnel de santé mentale, je suis confronté à toutes ces idées reçues et à leurs conséquences. Idolâtrer le corps, croire à la minceur, la beauté, la jeunesse et la santé au mérite sont des marchés de dupes. Croire que le bonheur est une denrée qui s’obtient par l’activisme, qu’il soit méditatif ou de l’ordre du business, aboutit en fait au désespoir. Et s’imaginer que le Grand Amour nous tombera dessus, que la personne en question correspondra forcément à un idéal, parce que, n’est-ce pas, on le vaut bien, conduit à concevoir les relations humaines sur le modèle du casting de cinéma ou du monde de la publicité.
Le bonheur, quant à lui, ne s’achète pas, et quand on le voit comme le résultat d’un travail, ce laborieux bonheur mérite-t-il encore son nom? Comme le dit avec élégance l’écrivain Pascal Bruckner, le mieux à faire, question bonheur, est de ne pas le rechercher, de ne pas le refuser, de ne pas le retenir.

Séduire ou entrer en empathie avec l’autre
Abandonner toutes ces croyances est en fait extraordinairement reposant. Lorsque l’on cesse de considérer l’existence comme une course d’obstacles avec le bonheur comme premier prix, on a alors le temps de flâner, le nez au vent, et de tisser avec ses semblables des liens qui, sait-on jamais?, feront peut-être notre bonheur.
Ces relations interpersonnelles se construisent selon deux modalités très différentes: dans la première, la communication est fondée sur la séduction. Séduire, c’est fasciner, avoir de l’empire sur l’autre, du pouvoir. Toute séduction est donc violente par nature, puisqu’elle consiste à s’imposer à l’autre. La séduction est un jeu, souvent dangereux, et ô combien excitant ! De la séduction naît parfois le désir, qui autorise les rapports sexuels.
On a tendance à croire, aujourd’hui, que les relations de séduction nécessitent une plastique parfaite. Mais, s’il est vrai que la beauté constitue une aide pour entrer en relation, ne retombons pas dans le piège esthétisant dénoncé plus haut. En fait, ce qui permet de séduire, c’est la présence d’un individu. La beauté y aide, mais la laideur tout autant. Pour séduire, il convient de se faire plus dense, plus intense, et pour cela de mettre en scène ce que l’on est, qui que l’on soit. Bien des personnes obèses et fières de l’être se révèlent de grands séducteurs, de grandes séductrices, ce qui n’est pas le cas des obèses honteux.
Le second mode de communication consiste en une relation empathique, où l’on comprend les sentiments et les pensées de l’autre, ce qui permet de donner quelque chose de soi. Lorsque l’empathie est réciproque, on partage une intimité, on est amis dans la durée. Si l’apparence corporelle joue un rôle moindre dans ce mode relationnel, ce qui risque de l’entraver, c’est le désamour que l’obèse a vis-à-vis de lui-même, qu’il s’efforce en général de dissimuler tant bien que mal. Là encore, ce n’est pas l’obésité qui pose problème, mais la honte et la culpabilité qu’elle engendre. Les gros qui s’aiment sont aimables plus aisément.
Ces deux modes de communication, la séduction et l’empathie, sont concurrentiels: il n’est guère possible de les mener à bien dans le même moment. Ce qui n’empêche pas de les alterner et de faire prendre ainsi la vinaigrette du sentiment amoureux. Tout cela me conduit à une conclusion d’un optimisme tempéré: même si l’on n’est ni aussi riche, ni aussi jeune, ni aussi beau, ni aussi talentueux, ni aussi mince qu’on le voudrait, rien de cela n’empêche que l’on établisse avec les autres des relations amicales et amoureuses, qui peuvent faire son bonheur et celui des autres. Il faut pour cela considérer les gens pour ce qu’ils sont, et être soi-même avec conviction, ce qui n’est pas une si mince affaire…


Bon à savoir
Si environ trois quarts des personnes qui commencent un régime perdent du poids dans les six premiers mois, les neuf dixièmes l’auront repris voire auront grossi plus qu’elles n’auront maigri si on considère une période de quatre à cinq ans.


Bon à savoir
Nous ne sommes pas responsables de notre apparence corporelle, qui tient en très grande partie à notre héritage génétique. Certes, nous avons davantage de libre arbitre concernant notre mode de vie et notre plus ou moins grande sédentarité. Nous ne restons pas jeunes toute notre vie, ni en permanence dans une forme éblouissante, et il arrive que nous soyons malades, sans que qui que ce soit puisse en être tenu pour responsable.





Le corps médical face à l'amaigrissement. Gérard Apfeldorfer (médecin psychiatre, Paris).

LE CORPS MÉDICAL FACE À L’AMAIGRISSEMENT
Dr Gérard Apfeldorfer.


Les problèmes de santé engendrés par l’obésité conduisent les médecins à la prévenir massivement. Les praticiens sont partagés dans leur exercice entre la préconisation du “maigrir à tout prix” et la prise en compte du patient dans sa globalité.
Face à l’excès pondéral, le corps médical est confronté à une situation bien inconfortable. Les répercussions physiques, psychologiques et sociales de l’obésité, le fait qu’elle constitue un facteur de risque, conduisent les médecins à préconiser l’amaigrissement de leurs patients en surpoids ou obèses. Les personnes sans surpoids réel, influencées par une esthétique du corps mince, demandent elles aussi instamment qu’on les aide à maigrir.

Une louable intention
Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions: tout d’abord, force est de constater que l’on ne dispose pas à ce jour de traitement de l’obésité efficace, mais sans danger, et permettant de maintenir un poids satisfaisant dans la durée. Dans environ 30 % des cas, maigrir n’est tout simplement pas possible. Dans les autres cas, les mesures diététiques habituellement préconisées, qui consistent aujourd’hui pour l’essentiel en une éviction des corps gras de l’alimentation, si elles permettent souvent de perdre temporairement du poids, elles ne permettent pas de maigrir durablement. Comme on sait mal soigner une obésité aux allures épidémiques, le corps médical et les instances chargées de la santé publique sont donc tentés de la prévenir. Mais que penser de cette louable intention lorsqu’elle se conclut par une mise au régime de la totalité de la population? On connaît mal les conséquences des actions diététiques préventives sur le long terme, et certains les soupçonnent de favoriser certains troubles du comportement alimentaire et, en dernière analyse, l’obésité elle-même.

L’obésité, une maladie chronique
Face à cette situation, les médecins adoptent des stratégies diverses. Certains, naïfs ou cyniques, ne voulant rien connaître de la difficulté ou de l’impossibilité qu’il y a à maigrir durablement, font de l’activisme, interpellent leurs patients en surcharge pondérale, les pressent de maigrir, allant jusqu’à adopter des positions sadisantes. Une petite minorité des médecins s’efforce de considérer l’obésité comme une maladie chronique, qu’il convient de prendre en charge dans la durée, que l’on doit considérer dans un cadre plus vaste, celui de la problématique psychologique et sociale de la personne.
Il serait bon que cette minorité fasse des émules. Car, dès lors que le médecin voit les choses ainsi, sa perspective se renverse. Il ne se pose plus en moralisateur, il accepte son impuissance à “faire maigrir”, ce qui le met en situation de soigner au mieux les maladies provoquées ou aggravées par l’obésité sans y mettre de conditions, c’est-à-dire sans exiger d’amaigrissement préalable. Il est aussi plus à même de faire comprendre au patient qu’un travail psychothérapique, un travail corporel, un travail sur le comportement alimentaire pourront l’aider à se réconcilier avec lui-même, son corps, les aliments. Il arrive que, après ces utiles détours, la personne perde du poids…



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Page créée le 15 décembre 1999.
Dernière Mise à Jour le 10 juillet 2004.