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Comment aider les personnes en restriction cognitive. Gérard Apfeldorfer (médecin psychiatre, Paris).
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Maigrir est simple : il suffit de manger moins. Mais manger moins nest pas simple. Des appétits se réveillent et sexacerbent ; des peurs, des angoisses, jusque là souterraines, pointent le bout de leur nez ; des émotions se font jour, dont on craint la violence ; des pensées désagréables de tous ordres demandent à être enfouies sous une nourriture anesthésiante.
Et puis, ce gras, certes encombrant, mais aussi protecteur, veut-on vraiment le perdre ? Perdre : rien que le mot fait parfois déjà peur
Les personnes ayant des problèmes avec leur poids et leur comportement alimentaire se trouvent généralement au centre de difficultés de tous ordres interragissant les unes avec les autres, où causes et conséquences sentremêlent, dessinant un écheveau complexe.
Comment en réchapper ? Nous allons voir quil nexiste pas à ce jour de solution simple et élégante, qui trancherait le nud gordien les retenant prisonnières. Chaque cas est différent. Ce qui vaudra pour lun ne sera pas forcément adapté aux problème dun autre.
Ce que veut dire manger normalement
Commençons par rappeler la façon normale de se nourrir, dans une société telle que la nôtre, dans lquelle il est de bon ton de manger en compagnie deux à trois fois par jour, et de répartir les prises alimentaires majoritairement sur trois à quatre repas constitués de plusieurs aliments à chaque fois. Il nen reste pas moins quil convient de manger lorsquon ressent une sensation de faim. Si cela correspond à lheure dun repas, tant mieux. Et cest souvent le cas, pour les personnes ayant des habitudes régulières. Mais si on a faim entre deux repas, pourquoi se restreindre ? On mange alors un en-cas qui permet daller jusquau repas suivant.
À table, dès lors quon na plus faim, quon a atteint la satiété, pourquoi manger davantage ? Si on a face à soi une assiette trop remplie, on laisse lexcédent de nourriture. Si on a mal géré son repas et quon a mangé du plat principal au point de ne plus avoir faim pour le dessert, tant pis pour le dessert ! Des desserts, on en aura encore, au repas suivant ou à un autre repas
Que manger ? De préférence, des choses quon aime et qui nous font envie, là, maintenant. Lorsquon nest pas troublé par toutes sortes didées fausses sur ce quil convient ou non de manger, lorsquon nest pas bardé dinterdits, lorsquon ne pense pas à son poids toute la journée, lorsquon na pas recours à la nourriture pour éviter davoir à faire face à des problèmes dordre émotionnel ou relationnel, lorsquon sait écouter ses appétences, ce dont on a envie correspond, grosso modo, à ses besoins. Une salade de tomates nous paraît désirable en été, lors dune journée de farniente, tandis quune fondue savoyarde nous met leau à la bouche après une journée de ski.
Lidéal consiste à manger dès lors quon a modérément faim : attendre davantage ne fait que nous affamer et nous faire manger en excès au repas suivant, voire nous précipite dans des comportements compulsifs.
De même, on sarrête idéalement de manger dès lors quon est modérément rassasié : dans le monde dans lequel nous vivons, avec autant de nourriture à disposition, il nest nul besoin danticiper une faim future.
Bien entendu, ce style alimentaire na pas à être rigide : lors de repas de fête, dune sortie, dune bonne bouffe entre amis, ou tout simplement parce que tel est notre bon plaisir, on mange souvent en excès, cest-à-dire au-delà de sa faim. Dans dautre cas, lexcès provient de ce quon sest consolé dans la nourriture ou bien quon sest restauré dans les deux sens du terme après un stress. De tels comportements, sils restent ponctuels, sont normaux, banals. Une personne ayant une bonne régulation alimentaire en perd tout simplement lappétit et mange moins par la suite.
Fort heureusement, il existe encore des gens qui se comportent de cette façon avec la nourriture ! Un tel mode alimentaire est en fait gouverné par des mécanismes sophistiqués neuro-hormonaux, qui régulent notre appétit, oriente nos préférences alimentaires et maintiennent, si tout va bien, notre poids constant.
Quand les efforts damaigrissement constituent le problème
Une première façon de dérégler ce bel ordonnancement consiste à décider de maigrir en se privant. On entre alors dans ce quon appelle létat de restriction cognitive. Certaines personnes, sans être grosses, ne sont pas satisfaites de leur poids, qui ne répond pas aux critères de mode actuels. Dautres sont effectivement en surpoids, mais pour des raisons génétiques, parce que telle est leur nature. Ce sont en fait leurs efforts malencontreux pour être plus minces que nature qui constituent la véritable origine de leurs problèmes.
Pour parvenir à maintenir durablement la privation, il leur faut tout dabord faire des efforts permanents pour ignorer leurs sensations de faim. Les sensations alimentaires modérées ne sont alors plus perceptibles et seules les faims très intenses le restent. Et ce quon chasse par la porte a tendance à revenir par la fenêtre : les pensées tournant autour de la nourriture (ce quil faut et ce quil ne faut pas manger), du poids et des formes corporelles deviennent obsédantes.
Maintenir à distance les pensées de nourriture et les sensations de faim aboutit à jeter le bébé avec leau du bain : on néglige aussi ses sensations de rassasiement, on se ferme à ses émotions, ses sentiments qui, craint-on, pourraient être à lorigine de comportements alimentaires plus ou moins compulsifs. À la longue, on en vient à perdre le contact avec soi-même.
Le vide engendré par cette fermeture à soi-même est rempli par un intérêt exacerbé pour le monde extérieur : on sétourdit dactivités, on se passionne pour les autres, on va même jusquà vivre leur vie par procuration. Cette hyperempathie se nourrit de la piètre opinion quon a de soi-même, de la haine quon porte à son corps. Mieux vaut soublier, se passer par profits et pertes, sintéresser au monde extérieur et aux autres.
La grande peur de la personne en restriction cognitive est de perdre le contrôle de son comportement alimentaire. En fait, le plus souvent, peu de choses suffisent à cela : la présentation dun aliment tentateur, une festivité à laquelle il est difficile déchapper, mais aussi un stress, une émotion, de la fatigue, certaines périodes du cycle féminin
Pour éviter que cela ne se produise, le mangeur fait appel à toutes sortes de règles alimentaires rigides, dinterdits stricts. Les régimes organisés, planifiés sur des semaines ou davantage, comme par exemple les régimes Atkins ou Mayo, ou bien les « programmes nutritionnels » tels quils sont prescrits par nombre de médecins, correspondent à des efforts dorganisation destinés à tenir à distance les désirs alimentaires. On sait que ces méthodes ne marchent quun temps
Lorsque la personne ne suit pas ce type de régime structuré, elle combat ses désirs alimentaires au jour le jour, dheure en heure, au moyen de croyances défensives irrationnelles : manger beaucoup le matin ne peut pas faire grossir, mais ce qui est mangé le soir se transforme en graisse, la moindre bouchée daliment gras, ou daliment gluicidique, annule tous les efforts précédents, il faut boire beaucoup, mais uniquement entre les repas, etc.
Transgresser son régime, manger quelque chose dinterdit, consommer plus dune certaine quantité dun aliment « grossissant », mélanger deux aliments qui ne doivent pas lêtre déclenchent ce quon appelle un effet de transgression de labstinence (Abstinence Violation Effect) caractéristique de la restriction cognitive.
Bien sûr, dès lors quon a perdu le contrôle, il faut, tôt ou tard, expier et remettre en place des interdits encore plus stricts, qui aboutissent à un effacement aggravé des sensations alimentaires et une fragilisation exacerbée face aux événements susceptibles dentraîner la perte de contrôle.
Les problèmes ne restent pas cantonnés dans la sphère alimentaire : le fait de ne pas parvenir à maîtriser son poids et ses appétits est vu comme une incapacité à maîtriser sa vie. La personne doute delle-même, de sa valeur, et se déprime. Ce qui la conduit à se centrer encore davantage sur son poids et son alimentation
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Marine embarque pour Cythère sans biscuits
Pour bien me faire comprendre, rien ne vaut sans doute quelques exemples concrets.
Nous commencerons par Marine, 32 ans, assistante de direction, célibataire vivant seule, qui lutte contre ses rondeurs depuis son adolescence. Elle fait environ une fois lan un grand régime et a déjà ainsi essayé les régimes Montignac, dissocié, « TGV » (le régime Très Grande Vitesse du Dr Jacques Fricker), un régime équilibré proposé par un médecin nutritionniste et, lan dernier, a fait une diète protéique à base de produits en sachets vendus en pharmacie. A chaque fois, elle a perdu de 5 à 10 kilos, quelle a repris peu après.
Le reste du temps, Marine, sans faire de régime organisé, obéit à toutes sortes de croyances concernant les aliments et la façon de se nourrir, et se restreint en permanence : le matin et à midi, elle se surveille de près et consomme force produits diététiques, souvent allégés ; à la cantine, elle évite les pommes de terre et autres féculents, les plats en sauce et se rabat sur les crudités, le poisson ou la volaille (sans la peau
), accompagnés quand cest possible de grandes assiettées de légumes. Mais le soir, à peine est-elle arrivée chez elle quelle se précipite sur tout et nimporte quoi : elle « tombe » le plus souvent sur les biscuits et le chocolat, mais ne dédaigne pas les fromages ou les fruits secs, sil y en a. Bref, Marine est dans un état permanent de restriction cognitive, et alterne sans discontinuer hypercontrôle et perte de contrôle.
En fait, selon des critères médicaux, Marine nest pas obèse, ni même en surpoids : elle pèse 67 kg pour 1,67 m, soit un indice de masse corporelle de 24 . Au début du XXe siècle, Marine aurait même été un peu trop maigre pour que Renoir la prenne pour modèle, mais selon les standards de la mode actuelle, peu sportive et peu musclée, avec du bedon, des hanches larges et un peu de cellulite sur les cuisses, elle se voit grosse et est intimement persuadée de ne pas pouvoir plaire.
Après quelques séances dévaluation, nous décidons de nous attaquer en premier lieu à son état de restriction cognitive. Marine doit apprendre à identifier ses sensations de faim modérée (ce quon appelle avoir de lappétit, ou un « petit creux »), pour savoir à quel moment il convient de manger ; lorsquelle mange, elle doit parvenir à repérer une sensation de rassasiement modéré (le moment où on se dit : « je pourrais manger davantage, mais cest déjà bien comme ça »). Il lui faut parvenir à faire la paix avec ses aliments-problèmes, ceux sur lequels elle craque, et ceux quelle a évacué de son alimentation alors quelle en appréciait le goût, sous prétexte que « ça fait grossir ». Différents exercices, le repérage de croyances infondées sur les bonnes et mauvaises façons de se nourrir, lui permettront dy parvenir. Elle apprendra par exemple à déguster lentement un biscuit, à en jeter (afin dapprendre à renoncer à un aliment à sa disposition et faire lexpérience de la perte), ou encore à faire des repas centrés sur un aliment-tabou.
À ce stade, on ne se préoccupe ni des horaires socialement préconisés, ni de la diététique. Le mode dalimentation ressemble à celui dun nourrisson, qui mange quand il a faim et sarrête de manger dès quil na plus faim. Ce ne sera quun peu plus tard quon en reviendra à une alimentation dadulte, capable de se débrouiller pour avoir faim aux bonnes heures et aux bons endroits.
Ce travail sur la restriction cognitive porte bientôt ses fruits : comme la peur de manquer et davoir faim sestompent, que Marine craint moins de perdre le contrôle, les problèmes alimentaires deviennent moins obsédants. Marine réapprend progressivement à manger des aliments nourrissants aux repas dans des quantités correspondant à son appétit du moment et à profiter des biscuits quelle mange sans en être rongé de culpabilité ; désormais, elle se satisfait de quantités bien moindres.
Certes, les compulsions alimentaires de la soirée sont moins virulentes, mais nont pas disparu pour autant. Et même, sous dautres aspects, Marine va plus mal : elle se plaint dêtre parfois angoissée, et même déprimée. Depuis quelle mange moins, sa situation déchec sentimental lui pèse davantage et elle y pense plus souvent.
Entre autres choses, nous abordons la véritable phobie sociale quelle a développé : non seulement Marine ne peut pas envisager de se mettre en maillot de bain, mais elle rase les murs, évite de passer dans des espaces découverts où certains pourraient jauger sa silhouette. Elle est aussi affligée de ce que jai appelé le syndrome de Groucho Marx : à linstar de Groucho, qui avait proclamé, « jamais je naccepterais de faire partie dun club qui voudrait dun individu tel que moi pour membre », elle se dit quelque chose comme : « jamais je ne pourrais aimer quelquun qui aurait mauvais goût au point de maimer. »
Je lui propose donc des exercices daffirmation de soi, destinés à accepter le fait dêtre regardée : passer devant des terrasses de café avec un port de reine, avoir de la présence et de la prestance. Nous passons en revue ses croyances concernant la séduction, lamour et les relations humaines en général, et entamons de petits exercices de séduction, de lordre de la vie quotidienne : faire du charme à un commerçant, attirer lil dun voisin.
Marine mange désormais plus ou moins comme tout le monde : tout et nimporte quoi, plutôt aux horaires des repas, mais aussi souvent entre les repas. Ça tombe bien, parce que cest tout de même plus pratique pour manger au restaurant avec son nouveau petit ami. Le poids ? Oui, elle en a un peu perdu, mais qui sen préoccupe encore ?
Pas de légumes pour Julienne
À première vue, le cas de Julienne ressemble fort à celui de Marine. Elle aussi est en restriction cognitive et alterne des régimes organisés avec des périodes dans lesquelles privations et excès se succèdent plus ou moins frénétiquement.
Julienne, la quarantaine, est une (encore) jeune cadre dynamique parisienne et hyperactive, mariée et mère de deux enfants. Elle affirme avoir un bon coup de fourchette, mais à la cantine du bureau, choisit les plats minceur, comme du reste la majorité de ses collègues de sexe féminin
Elle laisse cependant les légumes de côté, car elle ne les a jamais aimé. « Cest ennuyeux, nest-ce pas, docteur, de ne pas aimer les légumes : comment maigrir, dans ces conditions ? »
Rentrée chez elle, elle grignote tout en préparant le dîner des enfants (« cest mal, nest-ce pas, docteur, mais je ne peux pas men empêcher
») puis consomme un repas très raisonnable en compagnie de son mari.
Deux à trois fois par semaine, elle craque sur le coup des 22 à 23 heures et dévalise frigo et placards de leurs aliments gras, quils soient sucrés ou salés. Il peut sagir de chocolat ou de biscuits, ou encore de tarama et de saucisson, en principe achetés pour les enfants et le mari.
Ces hyperphagies boulimiques (en anglais, « binges ») sont souvent en relation avec des problèmes professionnels : ce ne sont pas les conflits qui manquent, dans une entreprise performante, de nos jours. Mais il est rare que Julienne exprime ses désaccords. Elle préfère ne rien dire, motus et bouche cousue, et un peu plus tard dans la journée, se fermer encore un peu plus la bouche en mangeant. Il savérera un peu plus tard que, si elle évite soigneusement de manifester son point de vue personnel, cest essentiellement parce quelle craint que « ses nerfs ne lâchent », et quelle en vienne à dire et faire des choses définitives et irrémédiables. Qui sait, après avoir copieusement insulté ses supérieurs, elle serait bien capable de leur coller sa démission
Les premiers entretiens nous conduisent aussi à évoquer ce qui se passerait en cas de succès de son amaigrissement. La réponse fuse : « si je perdais enfin sérieusement du poids, si javais une silhouette présentable, je me demande si je ne quitterais pas mon mari ! Pour le moment, bien quavec lui, on fasse juste semblant, je ne me vois pas séduire qui que ce soit dans mon état. Alors, à quoi bon ? »
Armand, le mari de Julienne est plutôt bel homme, mince et sportif. Mais il a ce quon appelle une personnalité évitante. Il exprime peu de sentiments, aime rester chez lui, avoir le moins possible de contacts avec ses congénères, sauf par Internet interposé. Bref, un monsieur gentil mais plutôt bonnet de nuit, tout le contraire de notre pétulante patiente.
Tout en reprochant à son épouse et ses kilos, et son manque flagrant de volonté, Armand ne répugne pas à la tenter. Comme il aime à consommer quelques friandises durant la soirée, après son jogging, il en offre gentiment à son épouse, pour ensuite lui reprocher de trop en manger et de ne rien faire pour perdre son poids excédentaire.
Les premiers entretiens me permettent aussi de me faire une idée de la tonalité de ce que doivent être les relations de Julienne avec ses proches : vis-à-vis de moi, elle se montre à la fois désireuse de me plaire, et en même temps opposante, ne faisant rien de ce que nous convenons ensemble. Le carnet alimentaire ? Je lai oublié
Le petit exercice que vous mavez proposé : cela mest sorti de la tête
Le problème du poids est posé comme insoluble. Maigrir, ce nest pas pour elle, elle le sait bien, et elle ne vient me voir que par acquis de conscience, pour pouvoir se dire quelle aura tout essayé.
Je lui propose donc que nous ne nous centrions pas sur son comportement alimentaire dans un premier temps, mais plutôt sur ses relations interpersonnelles.
Ce que nous faisons en mixant deux techniques adaptées à ce type de problème : la thérapie cognitive et lentraînement aux habiletés sociales. Le comportement social de Julienne est de type passif-agressif et elle apparaît souvent comme étant une personne paradoxale et peu compréhensible aux yeux des personnes quelle fréquente : elle ne réagit pas aux situations problématiques
jusquà ce quelle éclate et provoque une crise dépassant de loin la situation du moment.
Julienne, au moyen de petits exercices daffirmation de soi (poser une foultitude de questions idiotes à des vendeurs dappareils électroménagers, essayer un tas de paires de chaussures dans une boutique sans rien acheter
) se frotte à lagressivité de ses semblables dans des situations de la vie quotidienne, apprend à saffirmer sans être agressive à son tour, et prend de lassurance.
Puis les exercices portent sur des situations davantage en rapport avec ses problèmes quotidiens : il sagit de parvenir à convaincre son patron du temps que lui a pris lépluchage de tel dossier, de demander à une collègue de bien vouloir échanger des dates de congé.
Nous en arrivons à sa relation maritale et nous planchons sur ce sujet brûlant : comment exprimer à son conjoint quelle se morfond chez elle, quelle aimerait voir du monde, avec ou sans lui. Peut-être pourrait-elle reprendre contact avec de vieilles amies perdues de vue depuis son mariage ?
Ce travail porte ses fruits : Julienne, qui avale moins de couleuvres, se met aussi moins en colère et a moins de comportements alimentaires compulsifs. Mais, à vrai dire, elle ne perd pas de poids pour autant.
Il est désormais temps de soccuper des comportements alimentaires proprement dits. Désormais, Julienne, plus en phase avec lobjectif, tient sans problème un carnet alimentaire, devient attentive à ses sensations de faim et de satiété, apprend à faire la paix avec le chocolat et le tarama. Elle devient capable den manger avec plaisir, sans culpabiliser, dans des quantités qui correspondent à son appétit.
Peu à peu, son comportement alimentaire se normalise : à la cantine, au déjeuner, elle ne compose pas son plateau en fonction de la valeur calorique supposée des aliments, ou encore de leurs connotations morales. Elle se tient moins de discours fondés sur des croyances du genre : « les personnes qui mangent des matières grasses sont moins estimables que celles qui consomment beaucoup de produits végétaux, de poissons maigres et de céréales complètes ». Julienne nhésite plus à choisir des plats en sauce et des pommes de terre lorsque lenvie lui en prend, et elle en mange à sa faim et pas davantage, en laissant le plus souvent dans son assiette.
Reste malgré tout le grignotage incoercible qui prend Julienne chaque soir, lorsquelle arrive chez elle. Et même, il semble que celui-ci se soit même aggravé, comme si se cristallisaient là désormais toutes les frustrations.
« Que dois-je faire en rentrant chez moi pour ne pas boulotter, demande anxieusement Julienne. Faire le vide daliments, priver alors mes enfants et mon mari de nourritures avec lesquelles eux nont pas de problème ? Ou bien, pour parvenir à me contrôler, faut-il que je ne rentre plus chez moi, que je quitte ma famille et que je vive seule ? »
Mais désirer contrôler son comportement alimentaire sur un mode volontariste et considérer que le problème se situe le soir en rentrant sont des visions de myope : les excès alimentaires vespéraux ne sont que laboutissement de journées vécues sur les chapeaux de roues, dans un oubli de soi quil faut bien payer à un moment donné.
« Dans la journée, vous êtes dans la situation dune personne qui tombe du cinquantième étage dun immeuble et qui, à chaque étage, se dit que pour linstant, tout va bien. Mais le soir, vous touchez le sol et vous vous écrasez ! En loccurrence, vous entrez en collision avec le contenu de votre réfrigérateur », lui dis-je, pour tenter de lui faire percevoir le problème.
Julienne convient que, durant la journée, elle na guère le temps de penser à elle-même. Il lui faut travailler, et beaucoup. Comme elle est de nature sociable, les rares moments où elle ne travaille pas sont consacrés à des échanges amicaux. Hormis le travail, il lui faut aussi penser à ses enfants, aux tâches ménagères
Elle na plus une minute à elle.
Vraiment, plus une minute à elle ? En fait, si : en fin de soirée, les choses finissent par se calmer. Les enfants sont couchés, le mari est branché sur Internet, elle peut souffler. Comme cest bizarre : cest à ce moment là quelle compulse. Et puis, il y a les week-ends : là encore, elle a quelques minutes de libre. Et là encore, elle mange compulsivement.
Quelle conclusion en tirer ? Cela signifie-t-il quil lui faut occuper ce temps libre et quune fois tous les vides colmatés, elle sera délivrée dune nourriture qui naura plus despace par où sinflitrer ? Puisque ce sont les vides qui posent problème, il lui faut remplir davantage : telle est la première idée qui lui vient.
La seconde, après discussion, va sécarter notablement de ce mode de raisonnement ; mais plusieurs entretiens seront nécessaires pour que Julienne touche du doigt ce en quoi consiste cette impasse dans laquelle elle se trouve. La vérité est que sa vie savère être exclusivement centrée sur le monde extérieur et les autres. Il y a son travail, qui accapare une bonne partie de ses pensées. Il y a ses collègues, ses subordonnés, ses supérieurs hiérarchiques, il y a ses enfants et son mari, il y a sa famille et ses amis, et elle se préoccupe de ce que tout ce petit monde désire et pense. Mais elle-même, que désire-t-elle, que ressent-elle, que pense-t-elle ? Hyperempathique, elle soublie et simmerge dans le monde extérieur.
Les rares moments où elle aurait théoriquement la possibilité davoir des pensées personnelles
sont remplis par des compulsions alimentaires. Cest que, quand on soublie à ce point, penser à soi finit par constituer un danger.
Pour sortir de ce cercle infernal, je propose à Julienne de faire régulièrement des pauses dune dizaine de minutes durant la journée et, à chaque fois, de noter quatre type déléments. Tout dabord, faire le point de ce quelle ressent physiquement : se sent-elle fatiguée ou en forme, a-t-elle chaud ou froid, a-t-elle faim ou soif, a-t-elle besoin de satisfaire un besoin naturel, a-t-elle mal quelque part ? Julienne, en effet, oublie son corps durant la journée au point dêtre parfois surprise par un besoin pressant qui simpose alors à elle
Elle notera aussi les événements survenus depuis la pause précédente : travail effectué, échanges interpersonnels. Puis, pour chacun, elle se demandera ce quelle aura ressenti, et enfin ce quelle en aura pensé, ce quelle se sera dit à ce propos.
Ces pauses, Julienne a beaucoup de difficulté à les mettre en place : comme le temps nest pas extensible, il faut bien, pour parvenir à prendre du temps pour soi, sacrifier une autre activité. Puis elle se rend compte que sil lui est assez facile de repérer les événements qui se succèdent dans sa vie quotidienne, les demandes et les réponses, les coups de téléphone, elle ne sait ni ce quelle ressent à leur propos, ni ce quil convient den penser.
Mais, peu à peu, au fur et à mesure quelle devient davantage consciente des ses émotions et de ses discours intérieurs, se met en place ce quon appelle habituellement un travail de recadrage, et que jappelle, en ces circonstances, « digérer son quotidien au fur et à mesure pour quil ne vous reste pas sur lestomac ».
Julienne se rend compte que jusque là, elle ne se demandait jamais ce quelle ressentait, mais plutôt ce quelle pensait quon doit ressentir dans telle ou telle circonstance. Par exemple, léchec dune amie, qui aurait dû la peiner, la remplit en réalité dune joie perverse. « Suis-je donc mauvaise ? » me demande-t-elle. Je lui explique que les sentiments et pensées intérieures ne peuvent pas se commander, que chacun nen est que le spectateur. À linverse, chacun est responsable de ses paroles et de ses actes. Depuis Freud, tout un chacun sait bien que se cachent au fond de nous toutes sortes de sentiments troubles. Le mieux que nous puissions faire est den prendre conscience, ce qui nous permet de faire le tri et de nassumer cest-à-dire de transformer en paroles ou en actes que ceux qui sont conformes à lidée que nous nous faisons de nous-mêmes.
Julienne se rend compte aussi que ses commentaires intérieurs sont le plus souvent critiques à légard delle-même : elle est rarement satisfaite de ce quelle fait, culpabilise de ressentir ce quelle ressent, se trouve « nulle », « pas aimable ». On comprend pourquoi elle fait limpasse sur ses discours intérieurs
Mais, bien quardu, ce travail porte peu à peu ses fruits : Julienne sapaise, de même que ses soirées. Elle est plus détendue au bureau et moins agressive avec son mari, quelle ne compte pas quitter dans limmédiat. Les compulsions régressent et le poids, lui aussi, se met à diminuer. Nous sommes en bonne voie.
Faisons le bilan du travail fait avec Julienne : elle est venue me voir pour un banal problème de poids quelle attribuait à un défaut de volonté, une incapacité à contrôler son comportement alimentaire. Pour la plupart des médecins, la réponse habituelle à ce type de problème est la prescription dun régime, accompagné dencouragements à faire preuve de constance et de volonté. Cette expérience, Julienne la dailleurs vécue à de multiples reprises : après une période de perte de poids, à chaque fois, elle a regrossi.
Au contraire, ensemble, nous navons pas attaqué de front le problème de lalimentation et du poids, mais travaillé tout dabord sur les difficultés relationnelles de Julienne. Puis, lorsque cela nous a paru possible, nous avons commencé un travail sur la restriction cognitive. Les progrès obtenus nétant pas décisifs, nous en sommes arrivés à aborder le vécu intime de Julienne, ou plutôt le problème posé par son absence de vécu intime. Enfin nous nous sommes recentrés sur son comportement alimentaire. Dans la vie, il est bien rare que ce soit la ligne droite qui constitue le meilleur chemin
Le corps de Deli
Deli sera mon troisième exemple. Elle a 35 ans, nest pas simplement en surpoids, comme Marine ou Julienne, mais est obèse : elle fait 117 kg pour 1,67 m, soit un indice de masse corporelle de 42. Sa demande et ses problèmes sont peu éloignés de ceux de Marine et Julienne : certes son poids fait souffrir ses articulations et elle craint quà la longue, sa santé, actuellement bonne, ne finisse par se détériorer. Mais sa souffrance principale réside dans son incapacité à nouer des relations sentimentales. Comment séduire, avec ce corps-là ? Mais, malgré toute sa bonne volonté, Dieu sait pourquoi, les régimes ne la font pas maigrir. Elle songe maintenant à une opération de gastroplastie qui, dit-on fait merveille. Dailleurs, elle a déjà pris rendez-vous avec un chirurgien. Elle vient surtout me voir par acquis de conscience : on ne sait jamais
La mère et les tantes maternelles de Deli sont obèses. Sa sur lest aussi. Les hommes de la famille sont au contraire très minces. Quel dommage de ne pas être un homme, me dit Deli. Dautant plus que
Dautant plus que quoi ? demandai-je. Oh rien. Parlons plutôt du comportement alimentaire. Cest de cela que je suis spécialiste, non ? Eh bien voilà : le comportement alimentaire ne va pas. Ce nest pas que Deli grignote ou ait des boulimies. Non, ce serait plutôt quelle mange ce quil ne faut pas, et plutôt deux fois quune. Plus cest gras et plus cest sucré, mieux cest.
Bien sûr, Deli a fait des régimes : ce nest pas si difficile. Mais dès quon lui fait remarquer quelle a maigri, quon la félicite, elle se dépêche de reprendre du poids.
Nous parlons donc de ce poids, et tentons de comprendre sa fonction. Deli me parle de son corps comme dune provocation : elle na pas à être belle, les autres nont quà laimer telle quelle est. Que signifieraient dailleurs une affection, un amour qui seraient fondés sur les apparences ? Ils ne sauraient être authentiques. La seule solution à son problème serait quon laime en tant que crapaude, à la suite de quoi elle naurait sans doute guère de difficulté à se transformer en Princesse.
Mais voilà, personne ne laime. Il faut dire que Deli ne fait rien pour ça, cest le moins quon puisse dire. La plupart du temps, elle se montre agressive et déplaisante. Ce quelle fait dailleurs aussi avec moi, lui fais-je remarquer : elle arrive en retard aux séances, se montre caustique, doute que je me souvienne de ce quelle dit, me pose des questions pièges pour vérifier
En psychiatrie, cest ce quon appelle un comportement abandonnique : la personne, qui craint perpétuellement quon ne labandonne, passe son temps à tester ses interlocuteurs, vérifier jusquoù elle peut aller trop loin avant de se faire rejeter.
Quattends-je, dailleurs ? Si je ne peux pas laider, je nai quà le dire. Elle a un chirurgien à aller voir
« Peut-être avez-vous peur quon vous aime », dis-je. Elle seffondre en larmes.
La séance daprès, Deli ne vient pas. La suivante, elle vient, mais me prévient que ce sera la dernière. « La semaine prochaine, je commence à passer les examens en vue de la gastroplastie, me dit-elle.
Puisque cest la dernière séance, vous navez donc rien à craindre : dites-moi de quoi vous avez peur.
Quon me viole, comme mon frère la fait. »
Lhistoire que Deli finit par me raconter nest pas vraiment celle dun viol, mais plutôt dattouchements incestueux entre frère et sur. En fait Richie est son demi-frère du côté paternel, de trois ans plus âgé. Quoi quil en soit, cest à la suite de ces événements, survenus à lâge de 14 ans, quelle sest mise à grossir.
La graisse dont Deli sest enveloppée constitue une carapace protectrice. Certes, il lui a été facile de se la constituer, puisquelle y était génétiquement prédisposée. Mais on voit bien, aussi, comment elle la entretenue avec soin. Se faire opérer de lestomac et, après cette opération, ne plus pouvoir faire autrement que maigrir serait à mon sens une profonde erreur, et je le lui dis.
En définitive, Deli renonce temporairement à la gastroplastie et nous poursuivons les entretiens. Ils dureront une bonne année et porteront sur les rapports entre êtres humains, la séduction, le sexe, la violence. Déli met en pratique différents exercices dentraînement aux habiletés sociales : il sagit de tester la réciprocité des relations interpersonnelles, de sessayer timidement aux relations de séduction.
Parallèlement, Deli a des séances avec un kinésithérapeute, qui laide à habiter son corps, à faire le constat quil peut être le siège de sensations et démotions parfaitement supportables.
Un peu plus tard, nous nous intéressons à des sensations comme la faim. Il semble à Deli quune telle sensation est redoutable. Dailleurs, elle sarrange pour ne jamais la ressentir, mangeant toujours en excès, par mesure de précaution. Je lui demande de sauter le petit-déjeuner, dattendre davoir faim avant de consommer un petit en-cas quelle aura apporté avec elle à son travail. Lexercice, à sa grande surprise, se passe sans anxiété particulière et Deli est bien obligée de constater que la faim ne la pas fait mourir, et même, que manger son en-cas sest avéré plus agréable que ne létait son petit-déjeuner habituel.
Nous travaillons donc sur le plaisir alimentaire. Force est de constater que Deli na jusque là pas mangé par plaisir, mais afin de rester grosse. Le goût des aliments, lorsquils sont consommés lentement et avec attention, est pour elle une découverte. La sensation de rassasiement modérée aussi.
La conjonction de tout cela permet à Deli, lentement et avec précaution, daccepter de laisser certains de ses kilos sévaporer. Pas tous. On nest jamais trop prudent.
Que vient faire la cas de Deli dans cet article conscré à la restriction cognitive ? Deli semble ne se restreindre en rien, puisque bien au contraire, elle mange sciemment tout ce qui fait grossir. Mais cest justement en cela que Deli est en restriction cognitive : elle a bel et bien intériorisé les interdits alimentaires, sait que manger des légumes et des laitages allégés est « bien », que manger du gras et du sucré est « mal ». Et comme, justement, elle désire faire mal et se faire du mal, elle transgresse sciemment les règles de la bonne nutrition telles quelle les a intériorisé.
Comme par ailleurs, tout plaisir corporel est vécu comme dangereux et que Deli évite de trouver du plaisir dans ce quelle mange, il ne lui est guère possible davoir une alimentaire régulée par les sensations alimentaires. Cest pourquoi, au-delà du travail psychothérapeutique et du travail sur le corps, un travail sur le comportement alimentaire savère lui aussi nécessaire.
Lintrication des problèmes
Disons-le clairement : il nexiste à ce jour aucune méthode simple, efficace et peu dangereuse qui permette de perdre du poids de façon durable. Les méthodes diététiques classiques, mais aussi bien les programmes comportementaux stéréotypés, en groupe ou en traitement individuel, sils enregistrent des succès sur le court terme, sont des échecs lorsquon évalue les résultats sur 4 à 5 ans. Quant aux psychothérapies classiques, il nest pas grand monde pour prétendre quelles constituent des méthodes amaigrissantes
Il est aussi établi que létat de restriction cognitive induite par la pression amaigrissante ambiante et les régimes amaigrissants génère sa propre pathologie. Le cycle de la restriction cognitive constitue une porte dentrée dans le cycle des réponses alimentaires émotionnelles et dans celui du corps mal aimé. De véritables troubles du comportement alimentaire apparaissent, la perte de lestime de soi et la dépression sont habituelles et, en définitive, le poids est à la hausse.
Bien que ces faits soient clairement établis, le monde médical continue à pousser à lamaigrissement et préconiser des régimes amaigrissants ou des « programmes diététiques », le business de la minceur poursuit ses coupables activités comme si de rien nétait.
Pourquoi ? Parce quêtre mince est devenu un impératif social auquel il nest plus possible de déroger. Médecins bien intentionnés mais inconséquents, margoulins ayant repéré des pigeons à plumer, gros qui en souffrent et minces qui se croient gros, tous sont convaincus que sans minceur, point de salut. La complexité des problèmes, leur variété, sont niés. Les gros sont gros et sils mangaient moins, il maigriraient, un point cest tout ! Personne, absolument personne, ne tient à prendre conscience de linefficacité et de la dangerosité des méthodes proposées.
Bon, je vous prie de bien vouloir mexcuser : mes nerfs ont lâché : il y a des choses qui finissent par ménerver un brin.
Cest que la réalité est loin dêtre si simple. Madame Dupond nest pas grosse pour les mêmes raisons que madame Durand et il nest pas sérieux de proposer à toutes deux un traitement standard. Qui plus est, pour une personne donnée, plusieurs facteurs se cumulent : madame Martin peut par exemple avoir une prédisposition génétique à grossir, qui ne se serait pas révélée si elle avait vécu dans un pays de moindre abondance alimentaire. Et même, vivant dans un pays de cocagne, elle aurait été simplement un peu ronde si elle ne sétait pas mise en tête de contrôler son poids en faisant des régimes restrictifs qui, à la longue, lauront rendue hyperphage boulimique et auront engendré une véritable obésité.
Mais lhistoire de mademoiselle Dubois est foncièrement différente : comme elle ne sestime guère, quelle pense que les autres ne peuvent lapprécier telle quelle est, mademoiselle Dubois pense cest dans lair du temps quon laimera davantage si elle devient plus mince. Une fois entrée dans le cycle de la restriction cognitive et échouant à maigrir durablement, et même grossissant de régime en régime, elle tente de contrôler son poids sur un mode de plus en plus frénétique, de plus en plus volontariste. Mais plus cela va, plus elle mange sous le coup démotions et plus elle déteste son corps et elle-même.
Quant à madame Wolf, qui a été mise au régime dès lâge de sept ans (alors quelle était à peine ronde) par des parents obsédés par le poids et les formes corporelles, elle a fini par prendre son corps en grippe. Quoi de plus logique puisque ce corps était ce que lui reprochaient ses parents ? La restriction cognitive, elle est donc tombée dedans quand elle était petite, et très vite elle y aura ajouté les cycles du corps mal aimé et de la réponse alimentaire émotionnelle.
Disons encore un petit mot de monsieur Carreira, qui arrête de fumer sur les conseils de son cardiologue. Il était un peu rond et prend 10 kilos de plus. Son médecin le met donc au régime. Il maigrit bien, mais regrossit tout de suite après. « Un peu de volonté, lui dit son cardiologue, sinon vous allez mabîmer ce cur que jai déjà tant de mal à maintenir en état ! » Et voilà notre monsieur Carreira précipité dans le cycle de la restriction cognitive, puis bientôt dans celui des réponses alimentaires émotionnelles, et quon ne tardera pas à mettre aux antidépresseurs
Je pourrais poursuivre longtemps de petit jeu, mais à quoi bon : on aura compris que les façons dont les cercles vicieux de la restriction cognitive, de la réponse alimentaire émotionnelle et du corps mal aimé sentremêlent et saggravent mutuellement sont infinis.
Comment en sortir ?
Il convient en premier lieu
de ne pas se précipiter, de prendre son temps, de comprendre les tenants et les aboutissants des problèmes de chacun. Le problème du poids est exceptionnellement de lordre de lurgence : lobésité est une maladie chronique, à prendre en charge sur la durée.
Comme on la vu au travers des exemples que jai développé, il est souvent nécessaire daborder successivement ou parallèlement les différents cercles vicieux dans lesquels se débat la personne en difficulté avec son poids et son comportement alimentaire : on travaillera donc sur le cycle de la restriction cognitive, sur celui des réponses alimentaires émotionnelles et du corps mal aimé dans des ordres variables.
Fréquemment mais pas toujours, un travail sur la restriction cognitive simpose en premier lieu. Lobsession du poids et des formes corporelles, de la nourriture, la lutte contre ses désirs alimentaires, occupent tout lespace mental. Il ny a alors plus de place pour ses émotions et ses sentiments, pour des discours intérieurs hors du champ alimentaire. Mais rappelons que cest aussi ce qui est recherché : on est ainsi débarrassé dune vie intérieure insatisfaisante.
Ce nest quaprès, lorsquon sera parvenu à trouver une relation en partie apaisée avec la nourriture, quon pourra aborder les autres difficultés qui se posent : les problèmes affectifs et relationnels, le désamour profond avec son corps et soi-même.
Mais, dans dautres situations, il nest pas très astucieux de sobstiner sur le comportement alimentaire, alors que la personne témoigne dune profonde ambivalence à lidée de maigrir, ou bien lorsquelle est aux prises avec des problèmes plus urgents. Dans des cas-là, on laissera lalimentation de côté, pour peut-être y revenir un peu plus tard.
Dans tous les cas, la préoccupation du thérapeute nest pas le poids, mais la qualité de vie et lépanouissement personnel. Se réconcilier avec son corps, avec soi-même, avec les aliments, oser vivre sa vie, tels sont les objectifs.
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