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Groupe de Réflexion sur lObésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901 |
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SOMMAIRE: Claude Fischler. Le syndrome des trois kilos. Non disponible.. |
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| Hors Série 60 millions de consommateurs, Institut National de la Consommation, N°107, Juillet-août 2002 | |||||||||||||
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60 millions de consommateurs |
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Sil est un instant où chacun ne peut compter que sur lui-même pour communiquer avec le contenu dun beau repas cest bien celui là. On ne peut charger un autre de le prendre à nitre place. Par contre on peut charger une tierce personne de regarder, écouter, démarcher pour nous
mais manger et boire est attaché au vécu permanent de chacun.
Le manger et le boire contribuent à nous nourrir en satisfaisant nos besoins nutritionnels et hygiéniques, mais il permet aussi à nous alimenter en nous faisant profiter deffets plurisensoriels qui sont sources de plaisir ou de déplaisir. Ceux ci vont rythmer nos choix et nos prises compte-tenu de notre état, de nos besoins, de notre humeur. Cet ensemble émotionnel se retrouve dans le vocable "goût".
Le goût correspond donc à des effets polysensoriels qui sans cesse viennent vers nous au travers des stimuli visuels, olfactifs, tactiles, gustatifs, chimiques, auditifs, thermiques. Le repas est donc linstant où notre corps sera globalement alerté par lémotionnel. Lon comprend alors pourquoi le repas entre dans une dimension "artistique" privilégiée puisque trois fois par jour il fera lobjet dacquisitions sensorielles multiples, plaçant alors cet instant en premier parmi lensemble des ressources culturelles. Profiter spontanément du goût des choses cest se construire une banque de données évolutive, cest favoriser le partage, inviter à la création, aider linsertion, éviter les dépendances.
Le goût est réellement la moelle sociale et culturelle dune société.
Les différentes stimulations
Elles sont rassemblées sur le tableau suivant et montre que lobjet les adresse à un sujet qui après analyse de lensemble des signaux en retiendra une image dont la justesse correspondra au style, à lorigine de lobjet annoncé. Lensemble lui apportant un plaisir.
(tableau non disponible)
Toutes ces stimulations viennent à nous en particulier lorsque nous nous alimentons; cest dire leur importance..
Cet ensemble de signaux se scinde en trois périodes distinctes. Lune de préparation à recevoir, la seconde est particulièrement active et la troisième conduit à la déglutition et au bilan hédonistique du vécu.
1) La première dite de reconnaissance
Elle permet à partir des stimulations visuelles, olfactives, voire tactiles de vérifier si lon a déjà rencontré lobjet émotionnel, si nous en avons gardé en nous un souvenir heureux, ou si cest une découverte compte-tenu de sa présentation ou des informations accompagnatrices qui nous feront faire le saut vers linconnu. Nous sommes donc totalement ouverts et le scénario est habituellement le suivant :
a) Lil
Cest lui qui va chercher les premières informations. Nous embrassons lobjet et allons identifier spontanément ses détails pour celui qui sait et avec certaines hésitations pour le consommateur qui manque dapprentissage.
- Les formes sont parlantes : Pour les fruits elles permettent de reconnaître les variétés, pour le poisson, un manque de netteté de la queue laisse supposer que le poisson est sorti depuis longtemps de leau (il restera à lolfaction de conclure). Pour la pâtisserie, chaque gâteau entre dans une forme et cette notion est encore plus forte pour les fromages puisque ce mot est dérivé de "forme".
- Laspect : Pour un liquide, champagne ou eau, la présence de petites bulles de gaz carbonique prévient de la présence dun liquide qui pétillera donc, apportera son piquant lors de la consommation. Laspect mat dun plat, le brillant dun autre nous renseignent en reconnaissant que plus le plat, le fruit, le liquide
se font beaux, plus ils doivent apporter de plaisir en bouche. Trop souvent laspect nous attire pour ensuite mieux nous tromper ou plutôt nous démontrer une incompétence marchande.
- Les couleurs : Elles vont à linfini et le bleu, le rouge, le vert de lun
ne sont pas forcément le bleu, le rouge, le vert de lautre. Jai observé que un Français sur deux associait le bleu à lété, lautre à lhiver. Ainsi la vue dune couleur na pas la même interprétation pour tous. Cest la couleur qui guide les préparations culinaires ; le blond meunière du beurre est précis, la cuisson rosée dune viande de même, un beurre blanc est blanc "beurre", le pourpre dun vin rouge est signe de jeunesse, alors que les notes grenat indiquent une certaine évolution dans le temps. A noter que pour un blanc, cest linverse, la jeunesse étant jaune pâle pour au fur et à mesure des ans devenir dorée voire ambrée. Ainsi lil nous apporte une foule dinformations qui nous permettrons de décider de notre choix et si lacceptabilité sinstalle, les signaux commencent à dessiner en nous les premiers contours de lobjet aliment ou boisson.
b) Le nez
Par voie directe en flairant comme sait le faire un chien de chasse, nous recevons via les fosses nasales les messages olfactifs là encore leur interprétation se faisant par analogie, léventail des odeurs rencontrées est très large voire infini. Quelle joie de retrouver une odeur, de lui donner un nom, dire elle me rappelle "lodeur du foin juste fané, oui mais cest du foin de montagne
la seconde coupe
" ou "la chair de ce poulet na aucune odeur, pourquoi lai-je acheté, pourquoi est-il arrivé chez le marchand, pourquoi a til un label ?
" on se sent encore plus trompé par tous ceux qui on certifié seulement une forme, une ressemblance mais dénué dexpression, un poulet muet.
Lodeur des fruits au moment où on les coupe, lodeur des plats cuisinés, dune potée, dun uf au plat au beurre, dune tomate de jardin associée à une huile dolive si fruitée que certains peuvent y retrouver la note dartichaut frais.
c) Le toucher
Ce fruit est-il mûr, le toucher nous informe . Le toucher dune pêche nest pas supporté par tous. Le toucher d'un fromage informe sur son stade daffinage, a-t-il le moelleux que jattends ? Non ? alors je lattendrai deux jours à condition de le laisser mûrir dans une ambiance voisine de 10° de température, car à 4° je le "tue". Lorsque lon fait une pâte à pain ou un gâteau, le toucher nous fait passer dun collant à un lisse douillet qui amène la pâte faite à vous quitter, vous lavez fait naître, elle na plus besoin de vous, elle sen va vers son nouveau destin, la cuisson.
d) Laudition
En coupant une tranche de pain on est déjà prévenu sur son croustillant, pour une pomme ce sera par son croquant. En écoutant le bruit du cigare pressé entre les doigts on est informé sur son stade dhumidité ou de sécheresse. En faisant la cuisine on est guidé pour les préparations par les bruits, ceux de la préparation qui mijote, ne sont pas ceux qui bouillonnent ou de la friture.
Avoir conscience de tous ces signaux qui sont captés par nos sens qui les transmettent à notre cerveau en vue de reconnaissance est une démarche qui ne peut être faite que par nous-même, car cest nous qui allons boire et manger. Sen remettre aux autres pour ce choix , serait aliéner sa liberté. Evidemment si lon ne connaît pas, il ne faut pas hésiter à demander à quelquun qui lui sait, et ne demande quà nous apprendre.
Ces reconnaissances ne prennent que quelques secondes, mais combien dheures de plaisir nous offrent-elles ensuite.
2) La seconde période
Est lacte de consommer au travers de la manducation qui va vous amener à dilacérer, mâcher, saliver, déglutir, afin de profiter dun ensemble de stimulations gustatif, tactile, chimique commune, olfactive par voie rétro nasale auditive, thermique
Tout ce qui va se passer dans la bouche va alors confirmer les phases de reconnaissance précédentes. Cest la gorgée ou la bouchée de la vérité car chacun est un. Les stimulations en bouche vont vite et si lon ny a pas pris garde on se trouve avoir aval "é sans avoir goûté cest à dire profité du contenu émotionnel de laliment. Cest un peu comme si lon avait tourné les pages dun livre sans le lire. La phase de reconnaissance est bien là pour nous préparer à recevoir et éviter le gaspillage. Les stimulations arrivent dans un ordre dispersé. Parfois le tactile simpose, puis lolfaction ou cest le monde des saveurs qui parle en premier à moins que les structures chimiques les devancent. Mais ce qui est certain cest quelles composent un ensemble que nous allons présenter dans un ordre logique, sachant que parfois il est heureux que la réalité séloigne de la logique.
- Stimulations thermiques : Cest le contact du chaud et du froid sur le palais. Chacun possède un seuil dacceptabilité thermique . Ceux qui trouvent le contact trop chaud devront attendre, ceux qui le trouve trop froid doivent regretter de ne pas sêtre pressés pour arriver à temps. On connaît limportance de ce facteur en particulier dans le service des vins qui a un degré près proposera un registre différent. De même un potage froid sera entre autre plus épais que sil est chaud , paraîtra plus acide, mais sucré
Il y a donc une température optimale dexpression pour tout et une dacceptabilité pour chacun.
- Les saveurs : On parle le langage de la langue puisque cest sur celle-ci que les signaux sont perçus par lintermédiaires des bourgeons gustatifs qui y sont localisés. Lusage veut que nos attitudes alimentaires se retrouvent autour de quatre grandes familles de saveurs, le sucré, le salé, lamer, lacide. Quatre grandes tendances qui vont nous placer en plus ou moins dépendants de ces sensations, comme par exemple, celui qui a besoin de deux à quatre morceaux de sucres dans sa tasse de café ou celui qui resale sans avoir goûté. Ce qui est merveilleux cest que ces saveurs sont variées, lacidité du citron par son acide citrique nest pas celle de la pomme par son acide malique, celle du vin par son acide tartrique nest pas celle de loseille ou de la rhubarbe par leur acide oxalique. Il en va de même pour toutes les autres saveurs auxquelles on raccroche la saveur umami qui serait plutôt attachée au habitudes alimentaires asiatiques.
- Les stimulations chimiques "communes": Si les saveurs appartiennent également au monde chimique, il y a lieu de faire une place à part aux stimulations chimiques communes ou somesthésiques, ou encore trigéminales car ces sensations sont dues au nerf trijumeau qui se trouve à lintérieur de la bouche et derrière le bulbe olfactif. Ces sensations sont très importantes car elles apportent des stimulations astringentes, piquantes et brûlantes. On connaît lastringence de lartichaut frais, de fromages secs, et des vins en particulier rouges ; sous influence océanique ; on dit quils "râpent". Le brûlant se rapporte à une dominante alcool ou à leffet du piment qui brûle. A lopposé certains composés terpéniques plantes aromatiques, comme la menthe vont rafraîchir. Enfin le piquant est apporté par le poivre, le gaz carbonique contenu dans les boissons ou loignon. Ces sensations jouent un rôle très important dans la recherche des équilibres. Mais si leur absence se remarque, leur excès est encore plus pénalisant. Car il nest pas possible de revenir en arrière.
- Le toucher : Cest une stimulation de confort qui intéresse lensemble de la paroi buccale. Les sensations tactiles rassemblent un ensemble avec un vocabulaire étendu allant du mou au ferme voire au dur, de laqueux au sirupeux du mince au gras. La mastication va jouer un rôle important car la stimulation mécanique longue et pénible qui serait attachée à un aliment difficile à dilacérer ôterait une part du plaisir attendu. Lensemble du toucher après mastication conduira à une texture molle, facile à avaler et à déglutir.
- Lolfaction : La mastication va permettre également de libérer les arômes de notre alimentation par voie rétronasale du fait de la communication qui existe entre les cavités buccales et nasales. On détectera alors des arômes alors que par voie directe, en flairant on détecte des odeurs. On notera lintérêt de prendre son temps pour manger afin de profiter de ces caractères aromatiques.
3) La troisième période
Elle apparaît après la déglutition et nous propose une image globale du vécu composé de la flaveur de laliment, cest-à-dire de tout son contenu émotionnel, de son "goût".
On saisit alors que si :
- Le consommateur est un simple avaleur qui recherche seulement à satisfaire sa satiété physique, à remplir sa panse, il ne profite pas du contenu émotionnel de son aliment.
- Laliment ou la boisson nont pas de goût, ils sont muets, ils ne peuvent procurer deffets psychosensoriels cest à dire de plaisir.
- Enfin si laliment est maquillé, rehaussé de caractères odorants ou autres, ne servant quà le farder, le goûteur se construit une banque de données fausses, parce quil aura été trompé ; par contre si le consommateur a profité de son aliment ou de sa boisson, sil a pris le temps den faire le tour, de lécouter lui dire "je suis juteux, tendre, vif, piquant
" il naura pas mâché pour rien. Aussi au moment de la déglutition alors que lensemble des signaux reçus sont rassemblés et acquis dans le cerveau, il pourra profiter dune image sensorielle aux contours précis. Celle-ci est alors reliée à notre centre du plaisir. Cest alors que sur notre visage une mimique traduira notre niveau de plaisir ou de déplaisir. Et en définitive, cest ce plaisir que nous essayerons de retrouver. Car nous savons que chaque instant ne peut être revécu mais que la force de nos vécus nous permettra de retrouver le plaisir mémorisé.
- Il est donc clair que pour savoir manger et boire, pour distiller lensemble du contenu émotionnel des aliments et des boissons il est nécessaire de savoir goûter. Je nai jamais rencontré une personne enfant ou adulte qui ait regretté davoir appris à goûter car cest ainsi quils sont redevenus eux-mêmes, quils ont profité du goût des choses sapercevant que les propriétés organoleptiques des aliments représente la valeur principale des boissons ou des aliments ceux-ci devant évidemment satisfaire aux propriétés basiques naturelles et hygiéniques attendues.
Natalie Rigal, Maître de conférences en Psychologie de lEnfant à lUniversité de Paris-X-Nanterre est l'auteur de « La naissance du goût - Comment donner aux enfants le plaisir de manger » Editions Noesis
Quest-ce que le plaisir ? Lidée circule largement quil sagit dune émotion forte et insaisissable qui fait perdre à lhomme le sens des réalités. Freud lui-même nopposait-t-il pas le principe de plaisir à celui de réalité ? Comme si le plaisir, incarnation du mal, semparait de nous et, à notre insu, nous emmenait vers la faute et la déraison.
Dans le domaine alimentaire, on connaît limpact dune telle représentation du plaisir : sentiment de ne pas contrôler nos aliments ; honte de consommer ce qui est bon ; croyance dune rédemption par le sain. Une des figures les plus prégnante dans notre société est celle du « bon qui nous contrôle pour nous nuire », avec comme référence centrale le gras et le sucré. Cette figure soppose à celle « mauvais que nous contrôlons pour notre salut » avec les légumes verts dans le rôle principal.
Cest contre cette idée du plaisir que je voudrais minsurger. Non pas à laide darguments religieux ou moraux. Mais en mappuyant sur des faits scientifiques issus de la littérature scientifique. Nous devrions arriver à la conclusion que non seulement le plaisir peut sapprendre mais peut de plus revêtir une valeur hautement adaptative en guidant efficacement lhomme et son petit dans leurs choix alimentaires. Les enfants sont capables dapprendre le plaisir de consommer des légumes verts. Pour vous convaincre de cela, répondons à différentes questions.
Les enfants ont-ils la sagesse du corps ?
Une étude menée dans les années 40 en Angleterre a souvent servi dargument pour affirmer que les enfants font preuve dune sagesse innée dans leurs choix alimentaires. Des nourissons recueillis en orphelinat ont été observés depuis leur sevrage jusquà lâge de 1 an. A chaque repas, ils se trouvaient en situation de self-service : ils devaient choisir pour lentrée, le plat et le dessert entre différents aliments. Leur poids et taille, enregistrés à la fin de létude, sont compatibles avec les normes actuelles de bien-être : ces enfants ayant pendant 6 mois effectués leurs propres choix alimentaires ne se montraient ni trop gros ni trop petits. Ces résultats sont certes riches denseignememt : ils nous poussent à laisser nos enfants autonomes en matière de consommation alimentaire. On oublie cependant trop souvent de mentionner le caractère trompeur de cette étude : aucun aliment type de « junk food » nétait proposé, ni frites, ni bonbons. La conclusion savère alors difficilement transposable aux petits occidentaux du XXIème siècle.
Il semble cependant que les enfants sachent mieux que les adultes réguler leur consommation en fonction des signaux biologiques de faim et de réplétion. Ce que les adultes consomment au cours d'un repas dépend peu de ce qu'ils ont consommé à l'apéritif : contrairement à la majorité des enfants, leur appétit se trouve stimulé par ce que contient leur assiette, même sils néprouvent plus véritablement de sensations de faim.
Les enfants se démarquent des adultes également sur le plan de la régulation entre repas. Cest la conclusion à laquelle a mené une étude réalisé aux Etats-Unis auprès de 15 enfants âgés de 2 à 5 ans dont on a observé toutes les prises alimentaires pendant 6 jours. Les résultats montrent que, dune journée à lautre, les variations énergétiques sont peu importantes, de lordre de 10 %. Mais la grande majorité des enfants présente selon les jours une variation très importante dun repas à lautre. Ce qui signifie par exemple que sils ont beaucoup déjeuné, ils goûteront moins. Il faut respecter cet ajustement naturel, et pour cela, ne pas les inciter à finir systématiquement leur assiette.
Au-delà de cette capacité générale des enfants à ajuster leurs prises alimentaires, il existe en ce domaine encore de grandes différences interindividuelles que nous allons évoquer à présent en référence aux sujets dits "internes "ou "externes".
Qui sont les internes et les externes ?
On dit quun sujet a une forte norme dinternalité quand il reconnaît très facilement les signaux biologiques envoyés par son organisme. En dautres termes, quand il sadapte très bien à sa faim et à son rassasiement, n'entamant son repas que lorsqu'il a faim et cessant de manger lorsquil est repu. Dautres personnes présentent au contraire des normes dexternalité fortes. La quantité de ce quils ingérerent est largement conditionnée par des signes extérieurs aux repas : des pressions sociales ("à table !") et culturelle (l'heure habituelle du repas), ou le contenu de leur assiette. Sils ont sous les yeux des aliments quils apprécient, ils n'hésiteront pas à les consommer, alors même qu'ils nont déjà plus faim depuis un quart dheure. Il s'agit de sujets qui laissent toujours leur assiette vide et ne refusent jamais un dessert, même après un repas copieux.
Bien quon ne sache pas répertorier les individus internes et les externes dans une typologie particulière, on a longtemps cru que lobésité serait due à une externalité forte. Birch a entrepris en 1994 une étude pour répondre à cette question. Elle a mesuré la capacité d'ajustement calorique de 77 enfants âgés de 2 à 4 ans dont certains présentaient une surcharge pondérale importante. Elle n'a pas trouvé de lien significatif entre les deux variables "ajustement" et "surcharge pondérale". Cependant, les enfants les plus gros sont ceux qui présentent la moindre capacité d'ajustement (dans cette étude, les filles ont en moyenne de moins bonnes performances que les garçons).
Birch a également évalué le style de nourrissage des mères et estimé son effet sur la capacité d'ajustement calorique. Il est apparu que les mères qui exercent le contrôle le plus fort sur les prises alimentaires (obligation de ne manger qu'à table, plutôt qu'en réponse à une sensation de faim, de finir son assiette) ont des enfants moins sensibles à la densité calorique des aliments.
De cette étude originale, on pourrait tirer la conclusion qu'un contrôle parental trop puissant entraîne une diminution de la capacité d'ajustement calorique des enfants, et par conséquent une surcharge pondérale. Ne tirons pas cependant de conclusion hâtive. D'une part, ces résultats mériteraient être confirmés par des études plus nombreuses. D'autre part, on connaît la forte composante héréditaire de l'obésité.
Toujours est-il que lon peut conseiller aux parents de ne plus se focaliser sur le fait que leurs enfants doivent finir impérativement leur assiette. Quand les enfants ont déjà mangé la moitié de leurs haricots verts, ou de leurs pâtes, ils doivent avoir la liberté de dire : Jarrête, je nai plus faim. Il faut apprendre aux enfants à rester sensibles à leurs sensations de faim et de réplétion, et donc renforcer leur norme dinternalité plutôt que dexternalité.
Lessentiel est cependant de rester vigilant : on peut à la fois ne pas forcer un enfant à finir son assiette, si vraiment il na plus faim, mais bien veiller à ce que ce ne soit pas un prétexte continuellement utilisé pour ne pas finir ce quon na pas envie de manger, et éventuellement se rattraper sur le dessert. Il faut surtout inciter son enfant à goûter ce qui lui est proposé car cela participe à l apprentissage du plaisir alimentaire.
Le plaisir est-il inné ?
Quels sont les critères qui président nos choix alimentaires ? Pour nous adultes, le coût, la practicité, la saisonnalité, tout un ensemble de représentations dont le prestige ou les aspects santé sont autant de facteurs conceptuels qui prédominent la plupart de nos actes dachat et de consommation. Ainsi, la valeur ajoutée « santé-naturel-exotisme » de la tomate-mozzarelle permet dexpliquer la consommation de ce plat en hiver malgré le peu darôme qui sen dégage.
Les choix des enfants sont en revanche largement déterminés par le goût (au sens large) des aliments. Leur plaisir est plus directement associé aux caractéristiques sensorielles des produits qui leur sont proposés. On a pu ainsi mettre à jour lexistence dune relation pratiquement linéaire entre lappréciation et la consommation chez des enfants âgés de 3 à 5 ans : dans 8 cas sur 10, le plaisir ou déplaisir à goûter laliment prédisait la quantité de produit consommée.
Si le goût détermine si étroitement les choix des enfants, une question simpose alors : existent-ils des caractéristiques sensorielles appréciées, ou au contraire rejetées de tous ? Cette question a été posée indirectement par Fischler et Chiva qui ont demandé à 321 français âgés de 4 à 18 ans de donner leurs appréciations pour 96 aliments (cf. tableau 1). Des résultats obtenus il se dégage tout dabord une liste daliments qui font lobjet dun fort consensus positif : il sagit massivement daliments à la flaveur peu développée, gras et / ou sucrés et de texture molle. Par ailleurs, ces aliments sont généralement nourrissants : leur consommation répétée permet en effet au sujet détablir un lien entre le goût quils suscitent et leurs effets positifs sur lorganisme.
A lautre bout de la liste, du côté des aliments rejetés par le plus grand nombre, on retrouve des aliments dont la plupart présentent une flaveur développée et un caractère peu rassasiant, avec comme prototype la classe des légumes.
Petits et grands manifestent cependant des goûts différents. En grandissant, les enfants surmontent leurs dégoûts : les légumes et les aliments forts en goût sont de mieux en mieux acceptés. Une dernière question reste donc à poser : comment les enfants apprennent-ils à apprécier la consommation de produits au départ rejetés ?
Comment apprendre le plaisir ?
Les enfants se montrent particulièrement néophobes dans le domaine alimentaire : ils hésitent à goûter tout produit qui leur semble inconnu. La néophobie peut être atténuée, voire dépassée, par apprentissages (pour un exposé détaillé des méthodes attestées par des observations systématiques, voir Rigal, 2000). Le processus de familiarisation semble le plus efficace à cet égard car il permet à lenfant de (re)connaître ce quil introduit dans son corps. La familiarisation peut se faire à court terme, autour de la préparation du repas, ou à plus long terme, par exposition répétée.
A court terme, il sagit de développer tout contact entre lenfant et laliment avant que celui-ci ne soit présenté dans lassiette. Il est par exemple montré que lenfant acceptera plus volontiers de goûter un produit quil aura lui-même cueilli ou cuisiné, que tout plat prêt à consommer. Léducation sensorielle, qui consiste essentiellement à parler avec lenfant de ce quil mange autrement quen termes hédoniques (« jaime » ou « je naime pas ») ou normatifs (« cest bon ou mauvais pour la santé ») est également un moyen par lequel les sujets peuvent sapproprier des produits au départ inconnus.
La familiarisation à plus long terme consiste en une consommation du produit répétée dans le temps. De nombreuses recherches ont montré que la répétition permet une augmentation du goût pour le produit, à moins que le produit procure un véritable dégoût ou que ses caractéristiques sensorielles soient très éloignées de son univers familier. Certaines conditions renforcent en revanche les effets positifs de lexposition répétée. Sur le plan nutritionnel, un produit peu rassasiant sera dautant plus apprécié quil sera associé à un féculent. Sur le plan social, il semble que lenfant qui partage son repas avec dautres personnes ayant une attitude favorable vis-à-vis des produits servis, dans un contexte affectif chaleureux et non-instrumental développera progressivement une préférence durable pour les produits ainsi consommés.
Finalement, il semble préférable de développer auprès de lenfant une éducation sensorielle dont lobjectif est de lamener à apprécier le goût des légumes par exemple, que de déployer des conseils nutritionnels, souvent difficiles à intégrer, donc finalement peu efficaces en matière de prévention. Lenfant retrouvera ainsi, en tout plaisir, le goût de ce quil mange.
"Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger." professait Molière par lentremise du Bourgeois Gentilhomme. Qui songerait à contester la sagesse de la maxime ? Chacun dentre nous est convaincu quil a mieux à faire dans sa vie que de ne penser quà " ça " ! Et pourtant, par-delà sa vocation nutritive, biologique et vitale, lalimentation infiltre tous les secteurs de lexistence humaine, individuelle et collective. La nourriture alimente les corps des hommes autant que leurs rêves, qui les égarent parfois !
I-Lalimentation, cest la vie
Manger cest vivre
Animal ou végétal, tout être vivant doit se nourrir pour ne pas périr. Lhomme néchappe pas à la règle. Mais lui a conscience dêtre mortel. Il sait que sa vie est assujettie à sa nourriture. Cest pourquoi en Egypte ancienne, les termes utilisés pour désigner la " vie " et la " nourriture " étaient souvent synonymes.
Depuis que lespèce humaine est apparue sur terre, se procurer la nourriture et la rendre consommable a été la préoccupation primordiale, voire exclusive, des individus. Pendant des millénaires, la survie était précaire puisque la subsistance était incertaine et toujours menacée. La famine étant le premier fléau des premiers humains, ils nont eut de cesse daugmenter les ressources nutritives et de les diversifier. Pour assurer la subsistance des membres de la horde, ils ont inventé des outils, développé lagriculture, exploré et conquis des territoires inconnus et chassé les animaux prédateurs au péril de leur vie. La quête alimentaire est à lorigine de linvention des premières technologies et de lexploration du monde. Le partage de la nourriture les meilleurs morceaux attribués aux meilleurs chasseurs et aux femmes en charge de progéniture est à la base des premières règles de la vie en société. Dès le néolithique, lalimentation ne se limite pas à sa fonction nutritive ; elle devient progressivement un facteur essentiel de lorganisation des groupes, donc de laffirmation identitaire, et elle est à lorigine de la pensée symbolique.
Langoisse du manque
La peur de manquer découle de la conscience du besoin. Les humains ont cherché à sen prémunir par toutes sortes de rituels symboliques qui se retrouvent dans les rites religieux ou les coutumes populaires. En chine, où la famine est familière, " as-tu bien mangé ? " équivaut à notre " Bonjour, comment vas-tu ? ". Chaque religion comporte des sacrifices et des prières destinés à inciter les dieux à procurer labondance des récoltes et le " pain quotidien " pour leurs fidèles. La terre promise par Yahvé aux Hébreux est " un pays où ruissellent le lait et le miel ", dans lequel " tu mangeras et tu te rassasieras ", à condition dobserver les commandements révélés à Moïse. Sachant quil fallait considérer " lhomme qui a le ventre vide " comme un " accusateur potentiel ", les pharaons veillaient à " assurer à chacun la nourriture en quantité suffisante " pour garantir lordre social. Pour avoir omis de respecter ce principe, Louis XVI a provoqué la révolte des français contre le " boulanger, la boulangère et le petit mitron ".
" Ventre affamé na pas doreille " dit le dicton populaire. La faim, que " les hommes libres ne connaissent pas " selon Primo Levi, obnubile et empêche de penser. Dans des situations extrêmes, elle peut conduire à des comportements prohibés par la civilisation tels que lanthropophagie.
Si les mangeurs occidentaux sont délivrés de la peur du manque grâce aux applications des techno-sciences dans le domaine agro-alimentaire, une majorité de la population du globe reste menacée dinanition et de malnutrition par des catastrophes écologiques ou politiques et continue dêtre obsédée par sa subsistance élémentaire.
Langoisse de lincorporation
Une fois résolu le problème de la quantité suffisante, se pose la question de la qualité des aliments. Lespèce humaine est omnivore. Manger de tout permet de multiplier les aliments, mais la diversité oblige à faire des choix, cest-à-dire à prendre des risques. Plus large est le choix, plus grand est le risque derreur. La peur de sempoisonner en consommant des produits impropres est un autre volet de langoisse alimentaire originelle.
Incorporer un aliment, cest le faire entrer en soi, cest incorporer ses qualités et devenir un peu lui. " Lincorporation fonde lidentité " précise le sociologue Claude Fischler. Le " principe dincorporation ", qui régit lalimentation humaine se résume dans la formule : " on est ce quon mange ". Les aliments absorbés nous transforment de lintérieur en apportant au corps les composants essentiels à son fonctionnement et à sa structure. Le physiologique se répercute sur limaginaire. Le langage populaire en témoigne, nous assimilons les propriétés nutritives mais aussi symboliques et morales des aliments : " il a mangé du lion ", " cest un carnassier ". Les guerriers anthropophages mangeaient le cur de leurs ennemis tués aux combats pour sen approprier la force et le courage. Le lait était emblématique de pureté pour Jean-Jacques Rousseau.
Les mangeurs ont très vite appris à observer les effets spécifiques des divers aliments sur eux. Ces " connaissances empiriques [...] accumulées à travers des générations, constituent un immense corps de connaissances et de techniques " qui, daprès le sociologue Jean-Pierre Poulain, sont " lorigine de la science ".
Jusquau XVIII° siècle, labsence dhygiène alimentaire était responsable dun taux de mortalité par ingestion daliments contaminés qui était aussi élevé dans toutes les classes sociales. Ce phénomène a contribué à enraciner solidement la crainte de lempoisonnement par la nourriture qui persiste dans linconscient collectif et individuel.
Lanxiété alimentaire qui naît de lobligation de distinguer le bon du mauvais, préfigure la morale. La capacité de faire les " bons choix " alimentaires pour soi et pour les siens cest donc être " quelquun de bien ". Les chefs et les mères ont longtemps été jugés sur leur capacité à " bien nourrir " leur peuple ou leur progéniture, et les détenteurs du savoir alimentaire sont toujours valorisés par leurs condisciples.
II - Lutopie pour parfaire lhumanité
Le rêve, cest lHomme
Tout autant que le rire, la capacité de rêver est le propre de lHomme. Cest parce quil rêvait déchapper à sa condition misérable et mortelle que lhomme a changé le sort de lhomme. Les pouvoirs, politiques ou religieux, se sont organisés autour de la grande cause des jours meilleurs de lhumanité, qui est aussi le ressort de la quête de connaissances des savants et des sages. Les moyens employés ont évolué au fil des époques, au gré des savoirs et des techniques, mais lobjectif na pas varié : repousser la mort en éradiquant les fléaux de lhumanité que sont la faim et les maladies depuis que le péché originel a chassé les humains du paradis.
Les utopies sont des " projets dont la réalisation est impossible " qui sélaborent dans limagination des hommes qui rêvent un monde où lhomme pourrait devenir meilleur pour mériter un sort meilleur. " Impossible " affirme le dictionnaire en dépit des leçons de lHistoire des civilisations et des connaissances ; et pourtant, combien de réalités daujourdhui sont des utopies dhier qui jalonnent les étapes de lHistoire ?
Projets imaginaires dun monde bonifié, les utopies poursuivent lespoir de délivrer lhomme de la souffrance, de la peur et du mal. Un monde où lhomme puisse manger à sa faim, voir grandir ses enfants et naître ses petits-enfants sur plusieurs générations, vivre en bonne intelligence avec les pays voisins, échapper à la pesanteur et se déplacer dans les airs, cette idée qui a fait rêver les visionnaires et ricaner les réalistes pragmatiques dhier est aujourdhui devenue notre réalité quotidienne.
Même lorsquelle savère irréalisable, lutopie permet à lhomme déchapper à sa triste condition, au moins par la pensée.
Mens sana in corpore sano
Qui na pas rêvé de la santé de lâme avec celle du corps, la seule requête que " lhomme vraiment sage " est censé adresser au ciel ? Quel parent nen rêve pas en nourrissant son enfant ? Lharmonie du corps et la sérénité de lâme exigent toutes deux la santé. Lalimentation constitue la voie royale pour accéder à cette humanité idéale puisque la nourriture transforme le mangeur de lintérieur en garantissant la santé. Dotés dun savoir millénaire, les parents sont avertis quune mauvaise alimentation, carencée ou insuffisante, peut rendre malade et provoquer des atteintes visibles et irréversibles du corps et de lesprit. Au XIX° siècle, la pellagre, le rachitisme, le nanisme, les goitres, le crétinisme ont été scientifiquement identifiés comme les stigmates de la malnutrition endémique qui affectait les classes défavorisées. Il est aujourdhui prouvé que laugmentation moyenne de la taille des occidentaux tient à laugmentation de leur ration moyenne de protéines animales.
" De la nourriture, tu feras ta médecine " prescrivait le médecin grec Hippocrate au troisième siècle avant notre ère. Dans lAntiquité, la diététique est une branche importante de la médecine ; elle ne se limite pas à lalimentation, mais se définit comme une hygiène de vie générale. La place de lalimentation y est dautant plus importante que les connaissances médicales sont limitées et que la prescription alimentaire est bien souvent le seul recours efficace du médecin. La modération et la variété au service de léquilibre sont prônées par la médecine antique. La santé qui repose sur le contrôle des instincts devient alors une garantie de vertu.
La supériorité de la race aryenne, proclamée par lAllemagne nazie, reposait sur cette utopie qui prédisait lavènement dun homme plus fort, plus beau et plus résistant, à la fois plus intelligent, et plus sage, dont lapparence sans défaut ne dissimulerait aucun vice intérieur. Le rêve devient cauchemar lorsque lutopie imagine un futur meilleur pour quelques uns qui ne veulent pas partager.
La science moderne au service de "la grande santé"
Le rêve éternel dune humanité délivrée du mal et des maux est intact. Conçue pour rendre possible limpossible, lutopie sappuie toujours sur la science et la technique. Le développement des techno-sciences et laccélération des connaissances au XXe siècle a fait quitter léchelle humaine au rythme du changement. Alors que lévolution des savoirs se transmettait autrefois de génération en génération, les individus voient aujourdhui le cours de leur existence infléchi par la minorité qui détient les clés de la connaissance et du pouvoir de la science.
Le politologue Lucien Sfez reconnaît la figure dune inquiétante idéologie nouvelle dans lutopie technologique du XXI° siècle de type bio-écologique ", celle de La santé parfaite, qui aspire à la maîtrise absolue sur la vie et la santé. Laspiration à une âme saine dans un corps sain est insensiblement détournée au profit de la santé du corps au service de la santé de lâme.
La médecine scientifique moderne, éblouie dêtre enfin libérée de son impuissance millénaire, na pas encore mesuré les limites et les dangers de son pouvoir neuf. Elle promet aux humains sa protection contre la maladie et la mort, la " grande santé ", à condition quils observent les règles scientifiques de conduite, lesquelles garantissent de surcroît la moralité des murs.
Lalimentation qui nourrit, façonne et soigne les corps depuis la nuit des temps, apparaît comme le sésame privilégié pour accéder à cet idéal de santé. La nourriture se voit ; elle se dose, se pèse, sanalyse et se décompose ; elle va procurer les " chiffres du dehors " qui vont pouvoir être mis en relation avec la multiplicité des " chiffres du dedans ", les constantes biologiques du corps dont les statistiques ont dressé linventaire, pour parvenir à lélaboration dun modèle dalimentation idéale auquel les individus sont appelés à se conformer quels que soient leurs goûts et leur appétit, pour mériter la santé et la longévité, dont les contrevenants seront menacés dêtre privés.
III - Les dangers de lutopie pour lalimentation et la santé
Les nouvelles peurs alimentaires
A force de courage et dingéniosité, les mangeurs étaient parvenus à sélectionner et à multiplier un capital alimentaire riche et diversifié quils se transmettaient, avec son mode demploi, de génération en génération. Lhumanité avait survécu aux disettes et appris à identifier les parasites alimentaires, ténia, ascaris, douve, etc., qui menaçaient sa santé pour sen protéger. En respectant les principes dhygiène alimentaire, puis en adoptant les méthodes et le matériel de conservation modernes (stérilisation, réfrigérateurs, etc.) nés des progrès des techno-sciences, les mangeurs du XX° siècle pouvaient se croire enfin préservés à la fois du manque et des risques de lincorporation.
Le répit fut de courte durée. Avec la prospérité, sont apparus les nouveaux risques alimentaires. Dans les années 1950, après avoir découvert le rôle du cholestérol, dans les troubles cardiaques, les médecins dénonçaient les méfaits de certains aliments, en particulier les matières grasses et le sucre, accusé pour sa part dêtre une drogue pour les enfants et dêtre la cause de multiples maladies, du cancer à la schizophrénie.
En 1960, des statistiques révèlent un taux de mortalité plus élevé chez les sujets les plus lourds. La lutte contre lobésité devient alors, un objectif de santé majeur, qui fournit un argument supplémentaire pour stigmatiser les dangers de lalimentation et encourager la pratique des régimes, qui se généralise chez les occidentaux.
Depuis un demisiècle, les calories, le sucre, les féculents, le pain, la viande, les graisses ont été scientifiquement dénoncés et proscrits, puis tout aussi scientifiquement réhabilités ; la multiplication des informations contradictoires, auxquelles sajoutent les scandales de lindustrie agro-alimentaire, poulet aux hormones, listéria, vache folle, maïs transgénique et autres, ont provoqué le désarroi des mangeurs, qui ne savent plus à quel expert se fier pour retrouver la sécurité alimentaire.
La dérégulation du comportement alimentaire et du corps
La rhétorique diététique et médicale qui souligne les dangers alimentaires à renforcé lincitation à la minceur. Le comportement de restriction cognitive nest plus une mode mais il est devenu la norme, le code de bonne conduite alimentaire que le mangeur doit suivre sil veut mériter la santé pour lui et les siens. Malheurs à ceux qui sen écartent, ils seront jugés déviants vis-à-vis de la morale ou la santé mentale.
Les efforts de régulation du comportement alimentaire des mangeurs occidentaux obtiennent paradoxalement des résultats opposés à ceux qui étaient recherchés. Il est prouvé que les mangeurs américains qui appliquent les principes diététiques se sentent plus coupables et anxieux vis-à-vis de la nourriture que ceux qui, comme les français, privilégient encore le plaisir et la convivialité à table.
La grande majorité des occidentaux est plus ou moins au régime dès son plus jeune âge pour éviter lobésité. Les obèses sont pourtant de plus en plus nombreux, de plus en plus gros et le deviennent de plus en plus jeunes et ce, dautant plus quils ont fait davantage de régimes et quils les ont entrepris plus jeunes.
A force de choisir ses aliments en fonction de leurs vertus diététiques supposées, au lieu dobéir à sa faim, ses goûts et son appétit, le mangeur occidental a désorganisé sa régulation physiologique spontanée. Laugmentation de la boulimie et des troubles du comportement alimentaire, qui affectent même des enfants de cinq ans mis au régime par leurs parents, en sont la manifestation.
Les utopies naissent de lespoir des hommes déchapper à leur destinée de mortels. Elles risquent daggraver le sort quelles cherchaient à conjurer lorsquelles disposent de réels pouvoirs mis au service de raisonnements aberrants. Le modèle pseudo-scientifique au service de lutopie de lalimentation idéale repose sur une méconnaissance de lextraordinaire complexité de la fonction alimentaire humaine, par laquelle le sujet affirme son identité et sa différence au milieu de ceux avec lesquels il écrit son histoire. Les normes sanitaires de comportement réduisent lalimentation humaine à sa seule fonction nutritive, au mépris de ses fonctions adaptative, socialisante et civilisatrice ; cest ainsi quelles contribuent à sa désorganisation, et quelles aggravent langoisse alimentaire des mangeurs.
Les nutritionnistes à lécoute de leurs patients ont pris conscience des effets négatifs de leurs efforts de prévention. Cest pourquoi ils sattachent à ajuster les principes scientifiques sur la réalité du fonctionnement humain pour que la sécurité alimentaire devienne enfin une réalité...
Bibliographie
Aries Paul, La faim des mangeurs, Desclée de Brouwer, 1997.
Fischler Claude, LHomnivore, Odile Jacob, 1990.
Flandrin Jean-Louis et Montanari Massimo, Histoire de lalimentation, Fayard, 1996.
Le Barzic Michelle et Pouillon Marianne, La meilleure façon de manger. Les désarrois du mangeur moderne. Odile Jacob, 1998.
Levi Primo, Si cest un homme, (1958), Julliard, 1987.
Poulain Jean-Pierre, Sociologies de lalimentation. PUF, 2002
Sfez Lucien, La santé parfaite. Critique dune nouvelle utopie. Seuil, 1996
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Dernière Mise à Jour le 10 juillet 2004