Feeders et feedees: enfin du neuf du côté de la perversion. Avril 2005 Certains admirateurs de grosses, des « fat admirers », FA pour les initiés, sont sous le charme de corps féminins, ronds, épanouis, bien en chair, à la Auguste Renoir. Comment ne pas trouver sympathique cette capacité à laisser libre cours à ses appétits, sans se laisser emprisonner par les stéréotypes esthétiques et moraux du moment ? Mais ceux-là, cependant, sont comme des marins de petit temps. Dautres FA veulent plus, bien plus. Ils veulent des corps de déesses paléolithiques, ils rêvent de la Vénus de Lespugue, de celle de Willendorf. Ils désirent des corps de matriarches toutes puissantes, devant lesquels ils tombent en adoration, tout comme nos ancêtres. Dans ces corps, les attributs féminins, seins, ventres, cuisses et fesses, sont proéminents, envahissants, géants. Il sagit là dune femme toute puissante qui engendre, domine, règne. Merci, les FA : ils donnent loccasion à de jeunes femmes aux rotondités exacerbées de prendre leur revanche. Elles ne sont plus condamnées à être de faibles femmes en mal damaigrissement, courant après une normalité hors de portée. Elles sont tout-à-coup comme des déesses, des surfemmes. La relation qui unit le feeder et sa feedee, le « nourrisseur » et sa « nourrie » me semble dun tout autre ordre. Certes, le nourrisseur est un FA, mais il ne se contente pas dêtre séduit par une déesse-femme. Il enracine sa jouissance dans la domination quil exerce sur sa partenaire. Le « nourrisseur » est une personne qui jouit de faire manger et dengraisser une autre personne, sa « nourrie ». Lobjectif avoué du nourrisseur, ou tout au moins son fantasme, est dengraisser sa nourrie jusquà ce quelle soit sous sa totale dépendance, c'est-à-dire jusquà sa complète immobilité. En cela, le nourrisseur jouit du pouvoir quil exerce sur sa nourrie, devenue objet à engraisser ; la nourrie, quant à elle, jouit de labandon de son libre-arbitre, dêtre totalement sous la coupe de son nourrisseur. Enfin, une nouvelle perversion ! Cest quon commençait à tourner en rond ! Voyeurs : mais nous le sommes tous ! Exhibitionnistes : quand lintime se fait extime, les regards se quêtent, et même, deviennent nécessaires pour ressentir son existence Le sado-masochisme ? Il ne sent plus guère le soufre, à lheure où menottes, martinets, cuirs et latex sont en vente en VPC ou dans les grands magasins. Cunnilingus, sodomie ? Une perversion, ça, laissez-moi rire Quant aux homosexuels, voilà belle lurette que les gays et les lesbiennes sont déclassés, extraits du champ de la perversion. Seule la pédophilie reste objet de scandale. À vrai dire, cest toute la vie sexuelle qui sest banalisée, desérotisée, jusquà être ravalée au rang dactivité hygiénique. Aujourdhui, cest du côté de lalimentaire que ça se passe! C'est dans ce champ-là que se situent les désirs exacerbés, les interdits sociaux, les discours moraux, les transgressions follement excitantes. Le XXIe siècle est malade de l'alimentaire comme le XIXe siècle aura été malade du sexe. On le voit bien avec le nourrisseur et sa nourrie, qui jouent les provocateurs en prônant limmoralisme alimentaire. Grossir démesurément, sans limite, quel scandale, à lheure du mannequin translucide, du yaourt à 0%, du trou de la Sécu quon creuse avec une fourchette, en même temps que sa propre tombe ! Le nourrisseur et sa nourrie érotisent et pervertissent la nourriture : il sagit de manger ou de faire manger le plus riche, le plus gras possible, de persister à engloutir alors quon est déjà plus que plein, de passer ses loisirs dans les restaurants, de grignoter devant la télévision, de faire des snacks avec de la junk-food, de rester le plus immobile possible afin de ne pas perdre une graisse bien méritée. Le nourrisseur et sa nourrie érotisent en pervertissent lobésité : la nourrie, passive, confite dans sa graisse, sabandonne à son nourrisseur qui la tient sous son emprise. Mais que fait donc la police ? Les Français semblent quelque peu en retard en ce qui concerne le feederisme. Pour en savoir plus, il faut lire langlais : http://www.dimensionsmagazine.com/Weight_Room/ http://www.feeder.co.uk/links.html http://www.rotunda.com/people/ |
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| La Vénus de Lespugue, époque Gravettienne (environ 21 000 av. JC) |
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L'Enfer des gros est pavé de bonnes intentions politiques. Mai 2005 Lobésité monte, paraît-il. Voilà donc nos politiques qui sen mêlent, qui semmêlent. Lobésité est-elle soluble dans la politique? Rien nest moins sûr. Car les gouvernements, le corps législatif, les municipalités, en France ou ailleurs, ne semblent guère savoir faire autre chose que réglementer, interdire, obliger, contraindre. |
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Tours de cour. Juin 2005 Lexercice physique fait-il maigrir ? La cause paraît entendue: les sportifs sont minces et musclés, et les gros sont des patates de canapé. Prenons une patate de canapé, supprimons-lui la télévision (et le canapé), stimulons-la: hop, hop, hop, et la voilà qui maigrit! Un peu d'énergie, que diable! Ce n'est pas en restant couché que vous maigrirez! Telle est la façon dont nos hommes politiques, nos médecins, et trop souvent, le bon peuple, voient les choses Est-il besoin de le dire, rien n'est plus faussé que ce point de vue, qui fait des personnes en souffrance avec leur poids et leur comportement alimentaire des personnes sans volonté. Remarquons en premier lieu que faire du sport pour évaporer les calories surnuméraires quon aura consommé un peu plus tôt, c'est voir les choses à lenvers: quand on est en paix avec son corps, on ne fait pas du sport parce quon a trop mangé, mais on mange davantage parce quon aura fait du sport. À vrai dire, le sport intensif nest pas fait pour les gros qui veulent maigrir, mais plutôt pour les minces, quil empêche de grossir. Il ne sagit pas tant de la déperdition énergétique, effectivement assez importante chez ces sportifs qui se donnent à fond, car elle est compensée par un appétit qui se trouve lui aussi augmenté en proportion. Non, la vérité est que le sportif se rend vite compte que son niveau de performance est fortement dépendant de sa façon de salimenter: au moindre excès, il souffre, court moins vite, tape moins fort dans la balle. Si bien que, tant quil pratique son sport avec fougue et passion, il se montre attentif à ne pas faire dexcès, qui lui confisqueraient les joies du sport, auxquelles, souvent, il tient plus que tout. On conçoit que les anciens sportifs, qui ne sont plus bridés par la nécessité de posséder un corps affûté, se laissent aller quant à eux aux joies de la table, dont ils se sont privés si longtemps Il faut bien lavouer, les patates de canapé, comme on les nomme sans vergogne, ne sont pas vraiment douées pour les efforts intensifs et prolongés, qui sont les seuls qui soient coûteux sur le plan énergétique. Pour eux, les sports intensifs sont particulièrement aversifs, puisquils nengendrent que de la souffrance : souffrance physique tout dabord, souffrance morale de se trouver affligé dun corps aussi peu performant, souffrance sociale de se voir tourné en ridicule. On comprend quelles ne soient guère motivées. Quel dommage quon les dégoûte ainsi Car donner de lexercice à son corps est une excellente thérapie pour les personnes grosses. Cela permet de réhabiter un corps que lon aura immobilisé afin de ne pas le sentir, car on ne peut décidément plus le sentir, vilain comme il est, croit-on. On bouge, et ce corps existe à nouveau: voilà une bonne chose, car il est nécessaire davoir un corps à chérir, et cest en laimant, et non en le martyrisant, en le punissant, quon laide efficacement à maigrir. À linverse, un corps immobile, inexistant, insensible, conduit à fuir dans le rêve. La seule réincarnation possible passe alors par la bouche: manger devient le seul moment dexistence corporelle, et cest peu de dire que cela se passe sur un mode frénétique. Ce quil faut, donc, à notre "patate de canapé", cest de la douceur, de la patience, des exercices lents, qui produisent des sensations suffisamment agréables, des sensations qui donnent envie de s'incarner. On pense à laquagym, au stretching, à la danse africaine ou orientale, ou tout bêtement à la marche à pied, si la condition physique le permet. À moins quon ne fasse appel à un professionnel, pour pratiquer la relaxation, le massage, le yoga, pour renouer avec son corps en douceur. Nous sommes bien loin des demi-heures de sport quotidiennes et obligatoires, prônées par nos politiques(1)! Car ce sport obligé, cet embrigadement, qui se traduirait sans doute en pratique par des tours de cour au petit trot, rythmés au sifflet, ne saurait conduire quà la stigmatisation des gros: qui donc lambine, là, derrière ? Mais cest le gros Paulo, la grosse Paulette ! Du nerf, Paulo, Paulette, faites-moi fondre toute cette graisse! Paulo et Paulette, déprimés, honteux, sans plus un gramme destime de soi, courent, courent, dès la sortie de lécole, sacheter des friandises chez le boulanger. (1) Voir à ce sujet notre Lettre ouverte. |
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Un monde sain, sain sain! Octobre 2005 Tout avait commencé par linterdiction des distributeurs de friandises dans les établissements scolaires. Lobésité infantile qui sévissait de lautre côté de lAtlantique menaçait désormais la France, l'Europe, le monde. Les médecins nutritionnistes pétitionnaient, il fallait agir et le Parlement avait entrepris de légiférer. Mais pourquoi sarrêter en si bon chemin? Il existe tant doccasions de consommer des produits gras, trop sucrés, trop salés, qui font grossir, qui détruisent la santé, non seulement de nos têtes blondes, mais aussi de leurs parents! Un mouvement vertueux se fit jour, criant haro sur lindustrie agro-alimentaire, qui nous pousse à manger toujours plus afin de faire du lard sur notre consommation. Il fallait manger sain, des produits naturels qui ne pourraient pas faire grossir, afin de rester éternellement jeunes, minces et beaux. Certains tentèrent bien de résister: on en appela aux traditions culinaires ancestrales des Français, au devoir civique pour défendre une industrie agro-alimentaire nationale florissante, mais rien ny fit. Les distributeurs de friandises furent cassés à coup de barres de fer par des foules déchaînées, les pâtissiers mirent la clef sous la porte, les charcutiers se suicidèrent en masse, les MacDonalds furent démontés, et on élit comme Président de la République un célèbre et charismatique médecin nutritionniste, qui était aussi le chef du PO, le Parti Orthorexique. Mais la prohibition appelle le marché noir: les barres chocolatées et les saucissons commencèrent à circuler sous le manteau. On se réunissait en cachette afin de consommer des pommes de terre frites et des plats en sauce. Quelle délectation, pour certains, de consommer de linterdit! Mais quelle nécessité pour dautres: car, malgré les centres de désintoxication aux matières grasses et aux sucres rapides présents dans chaque préfecture et chaque mairie, les toxicos de la bouffe devenaient chaque jour plus nombreux. Ces mauvais citoyens, ces marginaux pourchassés qui ruinaient leur santé et leur portefeuille, couraient après cette drogue dure quest le saccharose graisseux. Certes une minorité était accro au gras salé, aux biscuits apéritifs ou à la charcuterie, mais la plupart aspirait à son shoot pluriquotidien de chocolat, de croissant au beurre (et aux amandes) ou de macarons à la crème. La majorité, légaliste, se shootait toutefois aux produits sains. De nombreux citoyens sétaient curieusement mis à consommer des volumes daliments diététiquement corrects de plus en plus grands. On commençait par manger non plus cinq fruits ou légumes comme le recommandait le gouvernement, mais dix, quinze, vingt! On se remplissait la panse de fromage à 0% de matière grasse, on consommait les produits allégés à la pelle. Tout cela sans la moindre culpabilité, lesprit serein: en consommant davantage de produits sains, ne sassainissait-on pas plus encore? Sans doute, mais aussi, on grossissait. Les plus atteints se mettaient à boire de lhuile dolive à la bouteille et de la margarine aux oméga 3 à la petite cuillère, ce qui était loin darranger les choses sur le plan pondéral. Les industriels de lagro-alimentaire, qui avait paniqué dans un premier temps, se frottaient les mains: jamais on navait consommé autant de nourriture que depuis la promulgation des lois sur la restriction alimentaire. Fort heureusement, le fait quon soit passé au quinquennat raccourcit la pénitence. Le Parti Orthorexique perdit les élections et la prohibition du sucre et du gras fut levée. Ouf ! Qu'est ce que l'orthorexie? Lorthorexie est un trouble du comportement alimentaire qui consiste en une obsession de lalimentation saine. Lorthorexique nest pas anorexique, boulimique ou obèse: ceux-là ont surtout un problème avec la quantité, tandis que lui est obnubilé par la qualité. Manger, cest se soigner, et tout aliment est un alicament. Le goût, le plaisir pris à manger apparaissent secondaires. Lorthorexique consacre plusieurs heures par jour à réfléchir à son régime alimentaire, ne tolère pas le moindre additif, conservateur, colorant, assimilés à des poisons. Il sangoisse aussi à propos du bon et du mauvais gras, des sucres lents et rapides, des sels minéraux, de la moindre trace de polluant. Le corps de lorthorexique est un temple. Lorthorexique est intimement persuadé que tout ira bien pour lui dès lors quil parviendra à se nourrir idéalement, en préservant sa pureté corporelle sans jamais déroger. On aurait tort de prendre les orthorexiques à la légère, car ils ne rigolent pas. Ils sont la manifestation dun nouveau puritanisme, dune intolérance aux plaisirs gratuits, aux petites joies simples et sans prétention de lexistence. Du «manger droit» au «marcher droit», il ny a quun pas ! Références : Steven Bratman, David Knight. Health Food Junkies. Orthorexia Nervosa: Overcoming the Obsession with Healthful Eating. Broadway Ed, NY, 2001 http://www.orthorexia.com/ |
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| Le déclic Janvier 2006 Docteur, il y a urgence : je dois maigrir et je narrive pas à trouver le déclic. Il faut dire que dhabitude, cest au printemps que je lai : assaillie par les mannequins anorexiques, les petites robes légères et les maillots de bains de lété, il suffit que je passe devant une agence de voyage où une nymphette caramel se la joue vahinée devant les cocotiers et crac, je ne me supporte plus et je commence mon régime illico. Avant le déclic, je narrive à rien, je nai pas de volonté, je mange sans pouvoir marrêter. Et puis, tout à coup, je sens que ça y est, le déclic sest produit. Tout devient facile, je suis sur un petit nuage, je nai plus envie de manger. Enfin, pas tout à fait : des fois, il marrive de baver devant un gâteau à la crème, mais je lui résiste car je suis devenue forte, invincible. Quimporte le truc, pourvu quon ait le déclic : lan dernier, cela a été Sveltimince Plus, un institut de beauté où on ma tartiné de crème, enveloppée dans de la cellophane et mise à cuire sous une lampe infra-rouge. Ça a été radical : jai eu tellement honte que le soir même, je cessais de manger. Lannée davant, javais maigri aux sachets. Génial : javalais mes poudres hyperprotidiques, je ne mangeais rien et javais une pèche denfer. En fait, je crois avoir essayé un peu tout : les pilules et les appareils de gym, les régimes à la mode et les diètes universitaires, les acupuncteurs et les hypnotiseurs. Y a pas à dire, tout marche, du moment que je lai, ce fameux déclic. Mais là, je ne sais pas pourquoi, je fatigue. Cest comme si je ny croyais plus. La mauvaise saison, sans doute : je dois faire de la dépression saisonnière Alors je compte sur vous pour me remettre la tête à lendroit et me le donner, le top-chrono, la force, lénergie, le truc qui va me faire fondre : le déclic, quoi. Comment ça, vous ne voulez pas ? Vous avez des principes et vous pensez que ce nest pas me rendre service que de maider à maigrir par déclic ? Pour vous, avoir le déclic, cest basculer dans un état dhypercontrôle, typique de létat de restriction cognitive ? On se met dans un état spécial dans lequel toutes ses énergies sont mobilisées en direction dun seul but : nier sa faim, ses envies de manger, mettre de côté toutes les pensées, tous les sentiments qui pourraient, si on ny prenait garde, raviver les désirs de nourriture. Pour saider, on demande à un gourou de nous conférer lénergie mentale nécessaire, on saccroche à un régime ou un autre, à une drogue miracle, on maigrit sur un mode magique. Mais il suffit dun rien pour nous déstabiliser et alors, tout bascule et on se remet à manger. Bref, certes on maigrit, mais on est assuré de reprendre ses kilos tôt ou tard. Vous avez sans doute raison, docteur, mais tout de même, vous ne pourriez pas me le donner, le déclic, pour une fois, juste une ? Gérard Apfeldorfer |
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| La chasse aux obèses fera grossir tout le monde! Février 2006 En Grande-Bretagne, lun des pays dEurope où lobésité a le plus augmenté, le NIH, National Institute of Health, propose darrêter le traitement des personnes obèses qui se refusent à changer leurs habitudes alimentaires. Les hôpitaux dEst Anglie annoncent quant à eux quils ne pratiqueront désormais plus dopération de la hanche chez les personnes obèses. Le gouvernement britannique envisage de faire apposer sur les produits gras ou sucrés des étiquettes du même ordre que ceux qui figurent sur les paquets de cigarettes : « produit nuisible à la santé ». On surveillera aussi davantage les enfants, qui seront fréquemment pesés, et le cursus scolaire comprendra des leçons obligatoires de diététique. (1) Selon vous, quels seront les effets de ces mesures ? a) Ces mesures permettront de faire régresser lobésité en Grande Bretagne. b) Ces mesures nauront pas deffet sur le poids des Britanniques. c) Ces mesures conduiront à laugmentation des problèmes pondéraux en Grande Bretagne. Je prédis quant à moi que c'est la réponse c qui savérera exacte. La stigmatisation des aliments gras et sucrés, tout dabord, par lapposition détiquettes condamnatrices, conduit inéluctablement à stigmatiser ceux qui, croit-on, sont gros parce quils ont mangé ces aliments. On dénonce les biscuits, les chocolats, les crèmes glacées, les pizzas et les hamburgers-frites, et on regarde de travers ceux qui, apparemment, en ont abusé. Car, selon cette logique, on est forcément gros parce quon mange mal, et si on est gros, cest forcément quon aura mal mangé. La chasse aux obèses qui se met en place a toutes chances de faire grossir ceux-ci encore davantage, en leur faisant honte, en les culpabilisant de manger. Car la honte de ce quils sont, la culpabilité davoir fauté, les conduisent à se réfugier dans la nourriture. Mais aussi, cette chasse aux obèses ne peut que terroriser les pas-encore-gros, les personnes de poids normal. «Contrôlez-vous, surveillez-vous, faites attention à ne pas manger les mauvais aliments, car si vous mangez ce quil ne faut pas manger, alors vous deviendrez gros et vous serez mis au ban de la société. Vous ne serez plus soignés, vous deviendrez un paria!» Tel est le message délivré. Tout un chacun doit donc se mettre illico au régime, avant même de grossir. Car si on ne mange pas droit, le poids ne pourra quaugmenter, indéfiniment. Cette moralisation de lalimentation, cette angoissante surveillance alimentaire et pondérale, cette mise au régime de toute une population, n'est-ce pas justement en cela que consiste la restriction cognitive? Sans doute allons-nous assister à une augmentation des troubles du comportement alimentaire et, en définitive, à une augmentation de l'obésité! LOccident, aux prises avec le phénomène obésité, semble entré dans une spirale infernale : les mesures prises ne font que jeter de lhuile sur le feu. Il y a pourtant dautres choses à faire (À suivre). Gérard Apfeldorfer (1) Haro sur les calories au pays des « fish and chips ». Le Monde, 20/1/2006.
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| Faut-il obéir à son corps ou bien le discipliner? Mars 2006 Face à ce quon a appelé « lépidémie dobésité », qui frappe le monde occidental et les pays qui adoptent les mêmes valeurs et les mêmes modes de vie, il est convenu de diaboliser les aliments les plus énergétiques, et de recommander de faire davantage dexercice physique. Mais diaboliser les aliments gras et sucrés revient à reprocher à la nourriture dêtre nourrissante. Les nourritures les plus nourrissantes sont aussi celles qui apportent le plus de plaisir, dès lors quon a suffisamment faim. Et pouvoir être rassasié avec peu nest pas, comme on voudrait nous le faire croire, un inconvénient, mais bel et bien un avantage. Quel plaisir de manger une nourriture qui a du goût! On en mange peu, puisque quelques bouchées suffisent à contenter! Mais vous en mangez beaucoup, dites-vous? Et lorsque vous commencez, vous ne parvenez plus à vous arrêter ? Alors, vous avez trouvé comme solution de ne pas commencer, et de ne manger que des aliments peu caloriques, que lon peut boulimiser sans risque. La vérité est que votre comportement alimentaire est bien perturbé: vous êtes en restriction cognitive et mangez sur le mode de la boulimie ! Quant à nous, nous préconisons dautres solutions que la restriction obligée et réglementée, qui débouche en fait sur la boulimie universelle. Car on commence par boulimiser des légumes, et on finit par boulimiser chocolat, gâteaux, fromages et tutti quanti. Ce quil faut bien appeler le puritanisme diététique, qui saisit le corps médical, qui est désormais repris par le monde politique, a une longue histoire, qui remonte aux doctrines puritaines du XVIe siècle. Rappelons que ce sont ces mêmes Puritains qui ont fondé les États-Unis dAmérique, ainsi que le rappelle Jean-Philippe Zermati dans sa chronique de novembre 2005. Les Puritains, de même que nos Jansénistes de la même époque, estimaient quil faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. Selon eux, cest à lesprit de commander à lestomac et non linverse. Nous croyons quant à nous quil convient de faire confiance à son corps, à ses systèmes de régulation, de savoir les écouter. Pour être bien dans son corps, dans sa peau, il nous revient découter attentivement les signaux que nous adresse ce corps, et dy répondre du mieux que nous pouvons. En somme, à linverse du discours puritain, cest le corps qui commande, et cest à lesprit dobéir ! Lalimentation est alors contrôlée par la sensorialité. Pour pouvoir écouter les messages de faim, de rassasiement, pour pouvoir tenir compte des appétits spécifiques qui nous orientent, à un moment donné, vers tel aliment plutôt que vers tel autre, il nous faut créer les conditions matérielles et psychologiques permettant cette écoute. Car suivre ses appétits, ce nest pas faire nimporte quoi, cela na rien à voir avec lanarchie ! Cest même tout le contraire. Il faut que nous soyons si possible avec des convives sympathiques, au calme, dans une atmosphère sereine, et avec du temps devant soi pour manger. Il faut que nous choisissions le bon moment pour nous nourrir, celui où nous avons suffisamment faim. Il faut que nous consommions une nourriture aimée damour, qui est porteuse de sens, dune histoire, dune géographie, qui peut donc nous inspirer confiance. Il faut que nous sachions que cette nourriture nous nourrira, et quêtre nourri est ce que nous voulons à ce moment-là. On peut donc manger de tout ce qui est bon. On nen mange pas trop, puisquon sait bien quon ne risque pas den être privé. Point nest donc besoin de diaboliser certains aliments, les meilleurs, sur un mode puritain et moralisateur. Pour lutter contre lobésité, notre première recommandation consistait à rappeler que faire la chasse aux obèses était un bon moyen pour faire grossir les gros, et faire aussi grossir les pas-encore-gros, tous ces gens qui ont une corpulence normale, mais qui sont terrorisés à l'idée de sombrer dans l'Enfer du surpoids et de l'obésité. Notre seconde recommandation est la suivante: pour mettre un terme à lobésité occidentale, il convient de redonner à lacte alimentaire toute son importance, et de manger sur un mode civilisé. Dans ce cadre qui valorise laliment, ainsi que lacte alimentaire, il faut être attentif à ses sensations alimentaires, ce qui permet de manger au plus juste de ses besoins. Bien évidemment, voilà qui est nécessaire, mais qui ne sera pas suffisant. (C'est pourquoi je vous dis: à suivre). Gérard Apfeldorfer Petite publicité personnelle: Les idées développées ici sont regroupées dans le livre que nous venons de publier, Jean-Philippe Zermati et moi, aux éditions Odile Jacob, intitulé "Dictature des régimes, attention!" (mars 2006) |
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| Les gros et leur assiette Jean-Philippe Zermati, avril 2006 Si les gens grossissent, nous dit-on, cest que le contenu de leur assiette a beaucoup changé au cours de ces dernières cinquante années. Les nouveaux gros seraient ainsi lavant-garde dun immense peloton quon ne tardera pas à voir venir si lon ne change rien à notre alimentation. Celle-ci serait trop grasse et trop sucrée. Voilà ce qui nous ferait grossir. Lexplication est tentante. Elle aurait lavantage de la simplicité et laisserait entrevoir des solutions faciles. Malheureusement, elle ne cadre pas avec les données épidémiologiques que nous possédons. Ainsi, par exemple, ne permet-elle pas de comprendre pourquoi dans certains pays où lalimentation est très lipidique lobésité se développe moins quailleurs. Ni pourquoi dans certains pays où lalimentation est devenue moins lipidique lobésité a continué à progresser. Faut-il alors chercher une autre explication ? Nous le pensons. Plus que le contenu de nos assiettes, cest le rapport avec notre alimentation qui a profondément muté. Sans prétendre à lexhaustivité, voici quelques changements qui nous paraissent expliquer le phénomène. La pression consumériste : nous vivons dans la société de consommation où consommer se conçoit comme un devoir civique au service de la croissance des entreprises dans lintérêt supérieur de la nation et des citoyens. Les produits alimentaires néchappent pas à cette loi. Pour soutenir la croissance du secteur agroalimentaire, il faut vendre plus et consommer plus. Que la qualité des produits augmente serait de bonne guerre. Mais on constate plutôt une augmentation de la quantité, comme en atteste laugmentation de la taille des portions. La médicalisation de lalimentation au détriment des savoir-faire : savoir manger est devenu une affaire de spécialistes. Il nest plus possible de se laisser aller à la spontanéité. Il faut manger scientifique. Et sassurer avant daller se coucher que lon a bien ingéré la quantité adéquate de vitamines, dacides gras trans, domega 3 ou 6, sans trop avoir forcé sur les lipides ou les sucres rapides. Tout cela est si compliqué que certains en sont venus à imaginer des moyens de simplifications à base de code couleur ou de regroupement des aliments en catégories (diététique, classique, gourmand). En réalité tout cela aboutit à disqualifier les savoir-faire traditionnels (voir la chronique de novembre 2005: French paradox contre paradoxe américain) dont on pense quils jouent un rôle dans la prévention des problèmes de poids et à rendre les mangeurs dépendant du savoir des médecins. La pression sur les corps : lobligation de minceur nest plus à démontrer. Elle complique un peu plus notre rapport à lalimentation. Nous sommes tous effrayés à lidée de grossir et nos nouveaux comportements sont dominés par ce leitmotiv : «Je fais attention». Les mangeurs sexcusent de manger et quand ils commettent des excès, ils promettent de se racheter. La diminution des systèmes anti-stress : autrefois quand les gens étaient stressés, ils pouvaient indifféremment calmer leurs nerfs en se gavant de chocolat, en grillant une cigarette, en sirotant un verre dalcool, en roulant à toute vitesse sur lautoroute ou même en sen prenant à leur femme, leur mari, leurs enfants, collègues, subalternes Hormis le chocolat, et encore, tout cela nest plus très bien vu. On se rabat donc sur les seuls moyens qui soient encore licites. Et comme les choix se restreignent, les pathologies qui en découlent deviennent moins variées et plus massives. Une alimentation plus anxiogène : Nous éprouvons dorénavant en mangeant anxiété, culpabilité, frustration, honte, colère désespoir Le temps est loin où Jacques Puisais, le fondateur de lInstitut du Goût, nous parlait du contenu émotionnel positif des aliments. Laffaire est grave. Car ce sont ces émotions positives qui participent aux mécanismes du rassasiement et nous donnent la possibilité de manger en fonction de nos besoins. Sans elles, les processus de régulation sont mis hors-jeu. Et le mangeur est livré à lappréciation quil fait de ses besoins. Quand on sait quune erreur de 25 calories par jour (un demi yaourt à 0%) entraîne une prise de poids de 9 kg tous les 10 ans, on comprend quil se fasse du mouron. Si notre nouveau rapport à lalimentation est la cause de nos désordres actuels, aucune politique de prévention basée sur le changement du contenu des assiettes naura de chance de connaître le moindre succès. Cela mérite quon y réfléchisse. JP Zermati |
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| Mincir à mort Gérard Apfeldorfer, mai 2006 Un médecin, ou peut-être plusieurs médecins, qui prescrivent sous le manteau de la minceur sous forme de gélules amaigrissantes, un pharmacien, qui prépare ces gélules illégales dans son officine, sont responsables de la mort dune acheteuse de minceur, décédée à Paris le 18 avril 2006. Quatorze personne sont hospitalisées à ce jour et cinq sont dans un état grave; plusieurs centaines de consommateurs de minceur en gélules, en fait, auraient été empoisonnées. Les pouvoirs publics sémeuvent et le Pr Didier Houssin, directeur général de la santé, qualifie l'affaire de "très préoccupante". Merci, Professeur Houssin, de vous préoccuper enfin du scandale des cocktails amaigrissants, par exemple sous couvert de traitement homéopathique, que nous dénonçons depuis des années, nous égosillant dans le vide! Et, pendant que vous y êtes, allez faire un petit tour dans une pharmacie, nimporte laquelle. Trouvez-vous normal, Professeur, que jusqu'à la moitié de la surface des officines, qu'une bonne partie des devantures, soient consacrées au marché de la minceur, faisant la promotion de produits faisant au mieux perdre quelques pauvres kilos de façon toute temporaire, au pire dangereux? On fait librement dans nos pharmacies la promotion de sachets pour diètes protéinées, de mucilages, d"extraits de plantes coupe-faim, d'édulcorants, de thés et des tisanes prétendument amincissantes, de "brûleurs de graisses", des produits contenant des laxatifs et des diurétiques, eux aussi souvent à base de plantes et présentés comme "produits naturels", de crèmes amincissantes qui font surtout maigrir les portefeuilles, d'appareillages amincissants de toutes sortes, de pèse-personnes angoissants à force de précision inutile. Voilà tout un bric-à-brac qui nest certes pas toujours aussi dangereux que les gélules à base dhormones thyroïdiennes et damphétamines ou déphédrine, mais tout de même, comment peut-on tolérer un tel charlatanisme dans des officines tenues par des docteurs en Pharmacie, dépendant d'un Ordre des Pharmaciens censé veiller au respect de bonnes pratiques, sans visée mercantile, conformes aux données de la science? Car on le sait, la minceur en sachet, en gélule, en comprimé, en bouteille, est une minceur factice, au mieux temporaire, qui à la longue, fait prendre du poids. Car même si on sallège quelques heures, quelques jours, quelques mois, on reprend plus quon na perdu. Et surtout, et cest là à mon sens le plus grave, le plus délétère, lestime de soi, le respect quon se porte, baissent dun cran. Non seulement on est incapable de maigrir par soi-même, mais on sest transformé en pigeon pour margoulins patentés. Il ny a pas de quoi être fier. Et que penser de ces médecins soi-disant sérieux, prescrivant des régimes dits équilibrés, homologués par la faculté, qui nont guère de meilleur résultat que les régimes à la mode qui fleurissent chaque printemps ? On connaît les résultats sur le long terme : 9 personnes sur 10 reprennent le poids perdu, et à la longue, de régime en régime, grossissent ! Monsieur le Professeur Houssin, penchez-vous donc sur ce scandale-là et diligentez une étude officielle sur les véritables résultats des approches diététiques de lobésité et du surpoids. Noubliez pas dévaluer ces résultats, non pas sur six mois ou un an, mais sur cinq à dix ans. Noubliez pas de prendre en considération le coût psychologique, le coût social de ces méthodes, les souffrances engendrées par les faux espoirs, par la moralisation des comportements alimentaires, par la culpabilisation de manger et dêtre gros, par langoisse de grossir, tout cela soigneusement entretenu par les acteurs sociaux, et last but not least, par la stigmatisation de lobésité. Et puis aussi, cher professeur, posez-vous quelques questions sur le bien-fondé des campagnes de santé publique destinées à faire entrer la totalité de la population dans les normes pondérales, alors quon ne dispose pas de traitement efficace, simple et durable de lobésité. Est-ce là une attitude cohérente ? Expliquer quon maigrit en mangeant des fruits et des légumes, que lon grossit en mangeant des produits gras et sucrés, cest implicitement dire que les gros sont ceux qui nont pas mangé droit, quen quelque sorte, ils sont responsables de leur état. À force de stigmatiser les obèses dans les cabinets médicaux et dans les discours de santé publique, à force de diaboliser certains aliments et den magnifier dautres, on jette de lhuile sur le feu, on angoisse les pas-encore-gros, on désespère les gros, et on les pousse dans les bras du business de la minceur. Parfois jusquà ce que mort sensuive. |
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| Le travail d'être soi Gérard Apfeldorfer, juin 2006 Résumé des chapitres précédents: Nous avons vu que la chasse aux obèses qui sévit actuellement dans le monde occidental ne constituera pas un moyen efficace pour amincir les populations ! (voir chronique de février 2006). Ne croyons pas non plus que son corollaire, la diabolisation des aliments gras et sucrés, y aidera. Bien au contraire, de telles mesures ne peuvent que faire grossir les uns et les autres, les déjà-obèses, et les pas-encore-gros. Nous avons vu que, pour faire son poids, et pas davantage, il convient tout dabord de prendre lacte alimentaire au sérieux, de lui redonner toute son importance. Notre organisme possède en lui des mécanismes de régulation de la prise alimentaire hautement sophistiqués, que les travaux scientifiques explorent désormais dans le détail. N'entrons pas en lutte avec eux, c'est-à-dire avec nous-mêmes! Il faut pour cela faire confiance à ses sensations alimentaires, à ses appétits spécifiques pour guider notre conduite. Et pour pouvoir être réellement à lécoute de nous-mêmes dans ce temps si important quest lacte alimentaire, il est nécessaire davoir suffisamment de temps devant soi, dêtre au calme, dans un climat serein, et de baigner si possible dans une atmosphère conviviale (voir chronique de mars 2006). Examinons maintenant les effets désastreux de cette croyance: «le corps est un objet malléable et chacun peut être tenu pour responsable du poids quil fait». Le corps médical, tout dabord, se fondant sur cette croyance, nhésite pas à faire la morale aux gros, et exige de tout un chacun quil ait un indice de masse corporelle «convenable», sans se préoccuper de son héritage génétique, de sa biologie, de sa psychologie. Nous avons déjà parlé des effets désastreux de cette pression à maigrir, qui pousse les gros et les pas-encore-gros à la restriction cognitive et à la prise de poids! Ensuite, comme tout un chacun est persuadé que la minceur sobtient par la maîtrise consciente du comportement alimentaire, et que, donc, le degré de minceur est un témoin fidèle du degré de maîtrise quon a sur sa vie et sa destinée, comment ne pas en conclure que la valeur personnelle de chacun est inscrite dans sa chair, et quelle est inversement proportionnelle à son poids? Ne pas parvenir à maîtriser son comportement alimentaire, et par là même son poids, signifient quon est une personne sans valeur aux yeux des autres et à ses propres yeux. Quelles que soient ses réussites, intellectuelles, artistiques, sportives, elles sont annulées par léchec corporel. Est-on aimable, bon vivant, sympathique, facile à vivre, généreux, sociable? Ces qualités sont des artifices visant à compenser ce péché originel, son obésité! Décidément les gros ne sont guère aimabl |