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Groupe de Réflexion sur lObésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901 |
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| Les abstracts des 2èmes Rencontres du GROS | Symposium 1: Lobésité est-elle une maladie de la volonté ? Symposium 2: La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ? Symposium 3: Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue? Symposium 4: Régulation, dépense énergétique et conscience du corps Symposium 5: la théorie du set-point. Comment le trouver? Symposium 6: Beauté, séduction, amour Les 1ères Rencontres du GROS du 14-15-16 novembre 2002: comptes-rendus et abstracts La vie du GROS |
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25-26-27 novembre 2004.
PROGRAMME ET RÉSUMÉ DES COMMUNICATIONS
Voilà, notre congrès est terminé et s'est fort bien déroulé. De l'avis général, ces 2èmes Rencontres ont été passionnantes. Les communications ont été éclairantes et d'un haut niveau scientifique, les échanges ont été riches, tout cela dans une atmosphère sympathique et passionnée. Chaque symposium aura été précédé par un épisode du petit feuilleton proposé par Allegro Fortissimo, venant illustrer chaque thème. Rien d'aride!
Vous trouverez ci-dessous les résumés des communications. D'ici peu, nous y ajouterons, pour chaque symposium, un résumé qui tentera de traduire sur le mode subjectif les échanges ayant eu lieu.
Jeudi 25 novembre 2004:
Journée de formation pré-congrès
Alternative à la prise en charge diététique de lobésité et du surpoids.
Matin 10H 12H :
1) Approche cognitivo-comportementale et biopsychosensorielle. Drs G. Apfeldorfer et JP Zermati.
La régulation pondérale et le comportement alimentaire dépendent étroitement des sensations alimentaires. des cognitions et des émotions. Comment débuter une prise en charge cognitivo-comportementale? L'analyse fonctionnelle du patient.
Après-midi 14H 18H00 :
2) Approche psychodynamique. Drs B. Waysfeld et F. Duret-Gossart
La psychanalyse au secours des obèses. Dans quels cas et dans quels cadres la psychanalyse est-elle une réponse?
3) Approche corporelle. M. P. Dalarun
La difficulté première des personnes en souffrance avec leur poids (réel ou maginaire) est de vivre dans leur corps. Quelle réponse leur apporter? Quand et comment un travail corporel peut-il se proposer? En quoi un travail centré sur l'écoute du corps peut-il retisser des liens entre notre corps et notre psychisme?
Vendredi 26 et samedi 27 novembre 2004: 6 symposiums
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Symposium 1: Lobésité est-elle une maladie de la volonté ?
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Symposium 2: La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ?
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Les patients en souffrance de surcharge pondérale consultent pour que le médecin leur donne un régime. Ils cherchent le soulagement de leur souffrance, cette souffrance de se sentir " hors norme" auprès d'un autre "supposé savoir».
Comme tout être humain, il est plus simple de croire que la solution à la souffrance se trouve à l'extérieur de lui-même, et qu'un autre , que ce soit le médecin ,la méthode ,le gourou ,le coach apportera la bonne réponse.
Ces patients pensent qu'il n'y a pas de salut dans ce bas monde tant qu'ils n'appartiendront pas au groupe social des minces. Ils se sentent rejetés du paradis, se vivent au purgatoire voire en enfer.
Le médecin est promu le grand réparateur de cette infortune, il va prescrire les règles de bonne conduite. Mais les règles, basées le plus souvent sur des résultats de perte de poids à court terme, divergent, et se fondent sur des croyances plus ou moins scientifiques. ,
Même s'ils maigrissent, le paradis n'en est jamais la récompense
Et ils regrossissent pratiquement toujours.
Le patient croyait, à chaque nouvelle demande auprès d'un thérapeute différent, en la réussite définitive.
Les échecs succèdent aux succès passagers.
Il finit par ne plus croire en rien.
Ces échecs l'enferment dans la culpabilité, augmentent sa mésestime de soi et peuvent aboutir à des états dépressifs importants. Le patient prend, alors le risque de ne plus consulter et de ne plus se soigner.
Les lois diététiques se sont parées des habits de lois quasi religieuses, sédictent sous la forme de lois moralisatrices, ceci pour masquer certainement leurs impuissances à régler des problèmes autrement complexe.
Le Larousse distingue trois types de LOI :
La loi Morale, loi qui nous ordonne de faire le bien et fuir le mal.
La loi Divine, préceptes que Dieu a donnés aux hommes par la révélation
La loi Naturelle par laquelle la règle de conduite est fondée sur la nature même de l'homme et de la société.
Les lois réintroduites dans la consultation de nutrition ont certainement plus à voir avec la Loi Naturelle
Le médecin nutritionniste est celui qui peut aider, accompagner le sujet en souffrance avec son corps, avec sa relation à la nourriture, à retrouver une certaine sérénité dans la relation à son corps, sa nourriture et les autres.
Il ne s'agit plus de donner des régimes.
Mais au de là, le médecin peut être un point d'ancrage pour lui permettre des changements de vie.
Perdre du poids engage le corps et l'être dans des changements autrement plus importants ;
LOI du père : la séparation de la mère, mais aussi l'apprentissage des limites.
La dyade " médecin -patient "nous renvoie à la première dyade "mère -enfant", et il est tout à fait salutaire de pouvoir dépasser ce stade en donnant autre chose que du régime.
Le travail est tout autre, il sera celui d'un apprentissage de l'autonomie, apprendre à se séparer , à dire non, que ce soit la séparation d'avec la nourriture mais aussi de l'autre.
L'accompagnement du patient se joue dans un "défaire un régime " plus qu'un faire.
Le médecin pourra réintroduire de la loi, mais celle du Père, celle qui donne à la fois le chemin et le droit d'aller voir ailleurs , de faire des expériences mais aussi d'en donner les limites. Ce qui peut faire éducation, c'est de donner suffisamment de repères au patient pour qu'il puisse s'y retrouver dans toute cette nourriture qui est mise à sa disposition.
Le trop de choix le dépasse, il a besoin de conseils nutritionnels pour s'y retrouver.
LOI de la mère ou l'introduction au symbolique :
L'homme est avant tout un sujet qui parle et c'est la mère qui, en nommant les aliments, leur couleur, leur forme, introduit l'enfant dans le discours, le symbolique.
La mère introduit la loi de l'interdit entre le comestible et le non comestible mais aussi donne à l'enfant le goût des mots à partir des aliments. Les mots sont mis en bouche, l'enfant apprend aussi le temps, temps des mots, temps des mets.
Comme l'a, si bien décrits Gisèle Harrus-Révidi dans "Psychanalyse de la Gourmandise".
Les premiers interdits de la mère rejoignent les interdits bibliques.
Avec nos patients en travaillant sur le goût des mets, la saveur des plats, il s'agit de travailler sur la connaissance, sur leur ressenti. Mais c'est aussi mettre des mots sur les affects, introduire de l'espace -temps.
Les obèses ont oublié le goût de la saveur et du savoir (même origine saper), or ce qui peut aider l'obèse à retrouver le goût et la saveur c'est de retrouver un savoir.
Au-delà de leur histoire de poids et de régimes, le médecin aide les patients à se réapproprier leur propre histoire, celle de leurs désirs, ruptures, engagements, deuils
Mais dans le cadre de la consultation ne sommes-nous pas, aussi soumis aussi à d'autres lois, telles les LOIS ontologiques dans le sens aristotélicien de l'ontologie (science de l'être et de ses modes) voire dans le sens actuel, c'est-à-dire plus ou moins synonyme de métaphysique.
La consultation est le lieu d'une mise en place d'une relation, de corps à corps, d'être à être. Il ne s'agit plus de la relation à la nourriture mais bien de la relation à son corps et à l'autre.
Soigner, c'est reconnaître l'existence d'une relation "soignant -soigné», cette relation n'est pas uniquement basée sur la communication. La communication relève de la simple transmission de messages.
Communiquer ou être en relation ?
"Il est impossible de communiquer et d'être en relation simultanément.
Comment pourrions-nous être en relation avec quelqu'un, comment pourrions-nous entendre ce qu'il aurait éventuellement à nous dire, si notre souci, notre projet, ce qui nous occupe l'esprit c'est de lui fourguer un message ? "(François Roché)
Le discours du praticien s'il se contente d'être un discours scientifique ou universitaire, il communiquera mais ne sera pas dans un travail de relation avec son patient.
Seule, la qualité d'une écoute totale permet d'entendre ce que dit le sujet au de là de ce qu'il voulait dire. La parole du praticien s'inscrit et trouve son efficacité dans ce qu'elle n'est pas préparée mais lui est pratiquement donné à l'instant même. Cette parole s'impose, autant au médecin qu'au patient sans préméditation.
Cette qualité de relation "soignant soigné" est ce qui prime dans la possibilité de transformation, d'évolution, de maturation du patient.
Le travail qui s'élabore ensemble répond à d'autres lois plus profondes que les simples lois scientifiques.
À l'écoute des mots, à l'écoute du corps de l'autre, le médecin doit se défaire de ses connaissances, s'il prétend goûter la saveur du patient et en libérer le savoir.
Lois du corps, lois de Dieu. Gisèle HARRUS-REVIDI, psychanalyste - Paris
Contrairement aux idées reçues, certains éléments de la logique du nourrissage sont, comme les dogmes religieux, des règles incompréhensibles, immotivées, dont l'accrochage à l'inconscient est garant de tous les hermétismes, de toutes les défenses justificatrices, des refoulements suprêmes.
La religion ayant perdu de nos jours sa place privilégiée, est-ce à dire que les interdits alimentaires anciennement religieux, sont tombés en désuétude? Force est de constater le contraire: le "symptôme" - car il faut l'appeler par son nom - a pris une ampleur inégalée, liée au fait que la codification écrite dogmatique manque à l'appel, ou, plus précisément, est diversifiée à l'infini.
Rationalités, individualismes, anomie et mangeurs obèses. Jean Pierre CORBEAU, sociologue - Tours
(Jean-Pierre CORBEAU, Professeur de Sociologie de lalimentation, Université François Rabelais, CITERES UMR, IUT/TC2A)
« La science peut-elle remplacer les tables de la loi ? ».
A cette question posée pour les responsables du GROS, nous allons nous efforcer dapporter des éléments de réponse.
Pour y parvenir nous développerons une approche quelque peu métonymique à travers quelques détours qui sinscrive dans une perspective constructiviste.
Nous évoquerons, dans un premier temps, le concept danomie, les différentes façons dont on lutilise en sociologie et les réflexions quil nous inspire dans le cadre de ce débat.
Nous considérerons alors quels sont les facteurs sociaux récents qui ont ébranlé les « table de la loi ».
Ceci nous permettra denvisager les différentes rationalités dans lesquelles des individus/mangeurs sont imbriqués.
Nous les développerons dans le cadre de ce qui nous semble représenter quatre trajectoires sociales susceptibles de déboucher sur des constructions dobésité.
1. Nous voudrions, dans ce premier point, exposer la notion danomie telle que nous la concevons, avec toutes les conséquences qui en résultent pour une approche sociologique compréhensive dun « mangeur pluriel » confronté aux incertitudes de loffre de produits et à la multiplicité des discours
Dans une perspective durkheimienne lanomie est associée à une vision catastrophique favorisant lémergence de pathologies sociales et psychologiques. Durkheim, qui en fait une sorte de concept « poubelle » permettant dexpliquer les dysfonctionnements (suicide, folie, guerre..) quil observe et qui contredisent son approche héritière du modèle évolutionniste pour lequel la rationalité scientifique, le développement de léducation, les progrès des technologies, etc., déboucheraient sur le bonheur de lhumanité. Par ailleurs, Durkheim et les durkheimiens nenvisagent lanomie que lors de grandes mutations sociétales, lorsquil y a crise qui résulte dun décalage passager entre les systèmes normatifs postulés jusque là consensuels et les désirs et pratiques de celles et ceux censés en dépendre.
Notre conception de lanomie ne partage pas ce point de vue
Nous nous inscrivons dans lutilisation que peut en faire Jean Duvignaud . Dune part nous postulons que lanomie est permanente dans les sociétés, quelle est une béance institutionnelle toujours présente mais davantage ressentie à certaines périodes quà dautres (à moins que la dramatisation de ces crises anomiques ne résulte de la manière de regarder de lobservateur social). Sans cette béance il ny aurait ni mutation des sociétés, ni distanciation nécessaire à la conceptualisation, ni conscience dun patrimoine gastronomique, ni construction dun répertoire du comestible et du buvable, ni désir dinvention technologique.
Autrement dit, si nous acceptons, comme Durkheim la montré, que lanomie soit susceptible dengendrer des comportements sociaux pathologiques, nous affirmons quelle débouche aussi sur une créativité collective ou individuelle. Cette créativité est orientée vers une expérience possible pour laquelle la conscience collective ne dispose daucun concept régulateur.
Cest le troisième point de notre conception de lanomie qui peut nous différencier de certains auteurs. Traditionnellement, on affirme que la rupture institutionnelle la crise anomique- est engendrée par une absence de norme correspondant à la situation nouvelle que rencontre lacteur ; on accepte aussi quelle résulte, éventuellement, dun décalage entre la proposition sociale et le désir des acteurs. Le premier scénario nous semble relever, pour ce qui concerne nos sociétés contemporaines, dune véritable hypothèse décole et le second ne peut être considéré comme possible quen limitant la crise à un secteur particulier et en niant les « intermittences » dun individu pluriel. Cest pourquoi nous privilégions lémergence dun vide normatif conséquent dune prolifération de valeurs et de modèles contradictoires et incompatibles engendrant, chez certains sujets plus fragiles ou plus « exposés », une anxiété intrinsèque à leur choix.
Ces remarques nous semblent importantes dans le cadre de notre approche métonymique...
Elles appellent quelques réflexions complémentaires :
Les sociologues savent bien quen dehors de linvention sociale, deux scénarios paradigmatiques structurent la réponse à la dramatisation dune crise anomique.
Dun côté lon classe, catégorise, quantifie, pour nier le mouvement et construire une hypothétique sécurité dans les artifices de la catégorisation (vive les certifications, les normes iso, les traçabilités, les régimes miracles, les étiquettes informant sur lorigine du produit, les conditions « idéales » de dégustation, les propriétés nutritionnelles, les prises de risques encourues en se livrant à sa consommation, etc.).
De lautre, on se donne le vertige, on éprouve des sensations en adhérant à tout ce qui peut signifier la nouveauté : lilinx de la modernité « fabrique » de lhédonisme (packaging provocateur mobilisant lapproche psychosensorielle ; préférence pour des sensations gustatives intenses, « extrêmes » et, souvent, relativement standardisées ; etc.).
La radicalisation de ces deux postures est favorisée par les média qui théâtralisent lanomie que nous avons postulé permanente. Les reportages récurrents sur lalimentation versus danger/prise de risque, lobésité, les consommations alcooliques de telle ou telle catégorie de la population, en dehors maintenant de ce que Pascale Pynson avait appelé le syndrome du maillot de bain, exacerbent ces paradigmes. On parle de la crise du comportement alimentaire sans vraiment la connaître. Paradoxalement, on la surexpose en la banalisant. On nous la donne en spectacle et nous met pratiquement en demeure de décider du « bon modèle », devant lurgence « dramatisée ».
On saisit mieux comment les média valorisent tantôt le savoir-faire ancestral, les discours un peu ringards de quelques vieux gourous, tantôt se livrent à lapologie dun produit très innovant pour des mangeurs en quête de sensations fortes et standardisées.
Ces mêmes média véhiculent la science censée remplacer les tables de la loi. Car la science (si elle existe) est nécessairement vulgarisée au sein de ces deux paradigmes dans notre socité post-moderne.
Le « mangeur pluriel » échappe pour partie à cette zizanie médiatisée. Selon les situations il consomme tel ou tel produit qui lui semble correspondre à ses désirs du moment, quil perçoit comme porteur de plaisir. Pas véritablement danomie ici mais, simplement, des situations particulières de consommation se succédant et auxquelles il associe une recherche de qualités spécifiques de types daliments particuliers. De nouveaux usages de ces derniers apparaissent au sein de nouvelles formes de convivialité. La crise anomique nest pas ressentie comme telle par ce consommateur zappeur - que nous qualifions à linstant de « mangeur pluriel »- qui rompt avec la monotonie des habitudes, trouve un espace de liberté dans la multiplicité de loffre.
La crise anomique est alors du côté de la dramatisation médiatique. Elle est éventuellement dans la représentation construite par le chercheur qui privilégie la « cacophonie » normative comme si celle-ci était une nouveauté, ce que lanalyse historique dénie
Pour modérer lexpression de cet optimisme peu conforme à linquiétude ambiante, à la peur nécessaire pour développer des idéologies sécuritaires, soulignons que lanomie créatrice de mal-être existe (et malheureusement tragique) dès lors que lacteur social ressent une solitude, une fragilité, une absence de lien.
Il est alors possible de pointer trois phénomènes susceptibles dengendrer lanomie ou de conforter les dramatisations médiatiques
2. Trois « itinéraires » danomie .
a) Les peurs alimentaires sinversent
Jusquau milieu des « trente glorieuses », les mangeurs français, comme, malhereusement, le fait encore une grande partie de lhumanité, redoutaient le manque de nourritures. Limaginaire collectif était marqué par la peur de la famine (peur ravivée par les camps de concentration et les rationnements alimentaires des années 40).
Lémergence de labondance (qui correspond à une amélioration considérable du pouvoir dachat et à une diminution des coûts de production qui « démocratise » laccès à de nombreux aliments jusque là réservés à des minorités « chanceuses ») renverse les codes et crée des décalages
« Si tu bouffes tu crève ; si tu bouffes pas, tu crèves quand même » proclamait Coluche dans un sketch célèbre de la fin des années 70 exprimant intuitivement la distanciation à laliment dont la fonction dempoisonnement et labondance se substituaient, chez un certain type de consommateurs , à celle de la profusion inespérée et bénéfique.
A la peur du manque succède celle du « trop ». On soupçonne laliment facile à acquérir et consommer dêtre malsain, empoisonné par les technologies qui permettent de le rendre accessible à la majorité.
Pour compléter ce premier phénomène qui déstabilise et inverse nos catégories de représentations des aliments il est nécessaire dévoquer un phénomène plus récent, imbriqué dans cette dynamique.
Il médicalise lalimentation, au sein de laquelle certaines catégories de nourritures sont investies de pouvoirs magiques (purificateurs, bénéfiques, énergétiques, protecteurs, etc.), mais cette vision dun aliment thérapeutique sinscrit dans le déni de ceux que lon décrète malsains et qui ne peuvent franchir le seuil du domicile. Linterdit, se voulant protecteur des enfants de celui ou de celle qui doit échapper à toute pathologie, être conforme aux critères esthétiques, aux stigmates annoncés de la pleine forme et de la santé, débouche sur un nouveau manque engendrant une nouvelle forme danomie : obéir au déni, au manque de la sphère privée ou profiter, sournoisement, rapidement, en cachette de labondance offerte à lextérieur par tous les points variés de restaurations et de vente daliments.
b) Le second phénomène conforte cette mutation de limaginaire. Il sagit de laugmentation considérable de la prise alimentaire hors repas.
Les études sociologiques récentes enregistrent une nette augmentation de telles pratiques alors que la majorité des conseils diététiques postule le bien fondé dune alimentation reposant sur trois (voire quatre en incluant dans certaines catégories de la population le goûter) repas sédentarisés, ritualisés. Un sociologue ou un anthropologue admettant la diversité des possibilités dalimentation « équilibrée » existant dans différents modèles culturels ne peut sempêcher de percevoir cette attitude nutritionnelle normative comme une forme dexorcisme de toutes les pathologies alimentaires (au rang desquelles, principalement, le risque de lobésité).
Il ne faudrait pas oublier que les mêmes enquêtes sociologiques qui pointèrent le développement des prises alimentaires hors repas, notent aussi quelles ne doivent pas être confondues systématiquement avec le grignotage et lincorporation incontrôlée daliments aux apports caloriques phénoménaux. Les prises alimentaires hors repas peuvent être « socialisées », pensées au sein de la diète quotidienne. Le dessert pris avec les collègues de travail à 15 heures à supposé, en amont la simplification du repas méridien réduit à une entrée et un plat. La collation de milieu de matinée qui donne lieu à de nouvelles formes de sociabilités alimentaires ritualisées (y compris devant le distributeur) est répercutée sur le déjeuner constitué par une salade composée et un fruit, etc.
Dans la totalité des cas on est loin du grignotage machinal, solitaire, impensé, mais on est dans linvention dun nouveau modèle que Jean-Pierre Poulain nhésite pas à désigner sous le nom de « Modernité alimentaire ».
Certes nous ne nions pas lexistence de grignotage mais nous attitrons lattention sur lanomie qui peut résulter de mangeurs dont la diète est parfaitement équilibrée alors quils pratiquent de nombreuses prises alimentaires hors repas. La culpabilité quils exprimaient plus ou moins par le décalage entre leur déclaratif et leur pratiques il y a une petite dizaine dannées semble sestomper. Peut-être est-il temps de réfléchir ensemble à une information nutritionnelle qui ne postule pas comme condition nécessaire la règle des trois repas ?
3. Lamoindrissement de la régulation collective.
Elle correspond à la montée de lindividualisme à la mutation de nos modes de vie.
Plus la France surbanise plus les distances sagrandissent entre le lieu de travail et celui de la résidence. Le temps et le coût des transports deviennent alors une nouvelle donne de la vie des urbains qui rationalisent leur présence sur le lieu de production en diminuant la durée du repas méridien, en le prenant sur place dans une restauration collective sociale ou privée, à moins quils ne mangent un mets unique, une quelconque viennoiserie, etc. en simplifiant la structure du déjeuner
Si les parents ne rentrent plus au domicile le midi, il serait étonnant que les enfants le fassent ! Eux aussi fréquentent les cantines scolaires, salimentent en sadressant à des points de vente de produits qui ne correspondent pas toujours aux critères de la diététique actuelle.
Dans toutes ces figures, le mangeur nest plus soumis à une régulation collective de son alimentation puisquil est individualisé, libre de choisir au sein dune offre de plus en plus importante dont les caractéristiques et les valeurs nutritionnelles lui échappent souvent.
Il nous faut pondérer cette vision valable pour la précédente décennie par les effets que les RTT peuvent avoir sur un temps libre dont une partie est, chez certaines personnes enquêtées, consacrée à des activités culinaires moins sexuées et vécues comme plus ludiques que les contraintes liées à la répartition des rôles domestiques très inégalitaires dans la famille traditionnelle.
Outre le développement de la restauration hors foyer généré par limpossibilité temporelle de cuisiner et parfois par la disparition des savoir-faire, un autre phénomène participe à la dérégulation collective de notre alimentation. Il sagit de lengouement pour les produits nouveaux, venus dailleurs ou conçus par lindustrie agroalimentaire. Agréables à manger ils sont dune très grande densité calorique et ne remplissent pas pour autant le bol alimentaire. Ces minis produits séduisent les clientèles jeunes par leurs goûts et par la praticité de leur emballage qui permet den avoir toujours sur soi. Les consommer permet une inclusion au sein de convivialités avec ses pairs.
On peut aussi les consommer lorsque lon a rejoint le domicile au sein duquel le repas familial structure moins quavant lorganisation du quotidien. Lenfant accède librement à des nourritures conservées dans le réfrigérateur, le congélateur ou le placard. Leur consommation miniaturisée et répétée risque de changer leur statut d « en-cas » ritualisés en grignotages compulsifs. Les enquêtes montrent que plus lenfant ou ladolescent est livré à lui-même dans le foyer, face à une surconsommation médiatique et plus il risque de sinscrire dans un cycle de grignotage et boisson de sodas ou assimilés. Nous distinguons, pour notre part , les grignotages manger machinal, non pensé- des prises alimentaires socialisées hors repas où le rituel est mémorisé, comptabilisé dans la diète quotidienne. Par ailleurs, les secondes correspondent à une vraie faim alors que les premières interviennent avant que celle-ci ne sexprime et sans que lon atteigne jamais le sentiment de satiété.
4. Dans cette liberté résultant dune crise anomique que les média ne manquent pas de dénoncer, et dans le même temps daccentuer, le mangeur peut obéir, se soumettre, choir ou développer des comportements alimentaires qui sinscrivent dans plusieurs logiques de rationalité ( doù le pluriel de notre titre)
On peut alors « revisiter » Max Weber comme le fait superbement Jean-Pierre Poulain qui distingue, à propos de la construction de nos normes, attitudes et pratiques alimentaires des formes de rationalité en finalité, rationalité en valeur, de type scientifique ou magique.
Nous compléterons son analyse dans la perspective de notre conception de lanomie développée précédemment- en y ajoutant le fait que lindividu peut être « producteur » dune quelconque forme de rationalité ou reproducteur de celle-ci.
Le sens de lanomie, cest-à-dire de laffrontement entre divers types de rationalités sen trouve modifié
Si lindividu se pense acteur de son comportement, lécart à la norme ne crée point de culpabilité particulière. A linverse, la norme intégrée, mais contraire aux habitudes, fragilise la rationalité qui risque de voler en éclat au grès des situations de partages ou dinquiétudes solitaires qui la font oublier, ou qui la rende haïssable.
Si lon applique ces principes à des scénarios de compréhension sociologique de lobésité, nous pourrions en distinguer quatre
5. Quatre scénarios.
-Le vide social
Le premier est celui que valorisent les politiques de santé publique. Schématiquement il sagit daccuser loffre alimentaire, trop sucrée, trop lipidique, qui serait proposée à un jeune enfant livré à lui-même, plus ou moins solitaire (y compris au sein dun milieu familial dans lequel la communication est faible) et sur consommateur dimages véhiculées par les multimédias qui entraîne une sédentarité devant lécran en même temps que, de façon « non pensée », on se fait plaisir avec des grignotages et des boissons sucrées.
Ce premier scénario de construction de lobésité, très en cours chez les éducateurs, conduit à accuser les pratiques dune certaine agro-industrie et des stratégies de commercialisation de certaines enseignes qui augmenteraient les portions et encourageraient par des promotions lachat de grandes quantités de produits séduisant sur le plan gustatif mais dangereux sur le plan nutritionnel. Ces politiques commerciales « responsables » de lobésité auraient un impact maximum sur des populations fragiles au plan économique et ne pouvant toujours comprendre linformation nutritionnelle. Traditionnellement, on cite alors le cas des quartiers pauvres des villes états-uniennes et lobésité qui caractérisent les « grignoteurs » qui les peuplent. Des études françaises ont pu mettre en corrélation lorigine sociale, la consommation dimages télévisées, des pratiques de grignotages et lapparition dune sur pondération chez des enfants solitaires de familles défavorisées.
- La revanche
La deuxième trajectoire se développe sans doute dans le même type de population mais, elle ne saccompagne pas forcément de grignotage. Il sagit de familles démigrés récemment installées et qui accèdent enfin à une offre alimentaire au sein de laquelle la consommation les produits déconseillés par la diététique actuelle leur apparaissent comme le signe dune modernité, dune réussite sociale. Nous dirions, dune « revanche sociale ». Leur imaginaire est encore hanté par les images de la disette quils ont connue ou rencontrée dans leur diaspora. On comprend comment le contrôle de soi devant un aliment désirable est difficile à admettre et comment lidéal corporel de la minceur, en vogue aujourdhui, ne correspond pas à leurs critères esthétiques, à leur conception de la réussite sociale à leur représentation de la bonne santé. Laugmentation de poids de lenfant nentraîne aucune inquiétude mais semble au contraire positive. Pour ces populations il est nécessaire davoir une approche culturelle plus présente dans la démarche de santé publique, mais il faut, dans le même temps veiller à ne pas sombrer dans une forme de communautarisme aux antipodes du système dintégration français.
- La transgression de lorthorexie
Le troisième scénario de trajectoire de construction sociale de lobésité concerne des populations plus privilégiées au sein desquelles, les parents développent une sorte dorthorexie ascétique, puritaine, qui, par le déni, évacue de lespace du domicile les produits « dangereux » pour leur progéniture. Ainsi, le manque alimentaire est-il institué dans lespace privé alors que labondance existe toujours à lextérieur. Lenfant qui échappe au regard parental va cueillir les produits défendus, avec avidité et sans doute culpabilité. La sur pondération qui risque den résulter est interprétée par le père et la mère souvent surprotecteurs- comme le premier stigmate de lobésité nécessitant de la rencontre dun spécialiste. Lenfant est alors souvent coupé des sociabilités qui laideraient à résoudre ce problème de poids.
- La surveillance stigmatisante
Pour aboutir à ce quatrième scénario de l « enfant surveillé /protégé », un autre itinéraire est parfois emprunté qui sancre non dans le déni mais dans le désir de bien alimenter lenfant en le nourrissant comme un « sportif de haut niveau » pour quil ait encore plus de vitalité, pour que les risques de maladie ou de « contre-performance » évoqués par des prophéties catastrophiques ne sappliquent pas à lenfant chéri. Ce souci de perfectionnisme exprime une envie de contrôle, dévacuation de lincertitude du développement de lenfant. Cest, finalement lémergence dune vision sécuritaire que lon retrouve, chez les mêmes parents avec leur refus de laisser lenfant aller seul à lécole, prendre des risques sur une aire de jeu, etc. Paradoxalement, ici, lorthorexie rationalisant lalimentation enfantine ne dénie plus, mais prône, au contraire, une sorte de « gavage » dun aliment se « médicalisant », très riche en apports nutritionnels. Linterdit et la privation portent plutôt sur la dépense physique susceptible dengendrer des formes dinsécurité. Dès que la sur pondération, entraînée par le déséquilibre apparaît elle débouche sur la stigmatisation de lobésité évoquée antérieurement.
6. En guise de conclusion
Pour répondre à la question posée par le GROS, « la science peut-elle remplacer les tables de la Loi ?», nous dirions que la science (médicale, économique, juridique, de la vie, humaine, sociale, etc.) qui prétend, de façon solitaire (cest-à-dire sans écouter lacteur et sans reconstruire avec les autres disciplines la complexité du phénomène social total alimentaire), se substituer à la loi dun comportement nest plus une science mais une forme didéologie. Par ailleurs elle ne peut avoir un impact quà travers des médiatisations et elle doit alors prendre garde à la perception magique quelle risque de déclencher et aux effets pervers de dramatisation quelle pourrait susciter.
_________________
1) L'expression est de Jean Duvignaud
2) Duvignaud Jean, l'anomie, Anthropos, Paris, 1973.
3) Pynson Pascale, « La France à table », Editions de la Découverte, Paris, 1987.
4) Plutôt des femmes, d'un bon niveau socioculturel, urbanisées et disposant d'un certain pouvoir d'achat.
5) Cf. Jean-Pierre poulain, « manger aujourd'hui. Normes, attitudes et pratiques alimentaires », Privat/OCHA 2002
6) Poulain op. cité et Jean-Pierre Corbeau, Jean-Pierre Poulain « Penser l'alimentation. Entre imaginaire et rationalité », Privat/Ocha, 2002.
7) Corbeau J-P, Poulain J-P, op. cité
8) Corbeau-Poulain, op. cité
9) cf. Corbeau J-P, S'emplir de signes pour combler le vide social in « Le journal des professionnels de l'enfance » ; n°4 Mars-Avril 2000, p. 64-70.
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Symposium 3: Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue?
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Bernard WAYSFELD
Clinique de lalexithymie. Bernard WAYSFELD, psychiatre - Paris
« Quest-ce que je peux vous dire ? » Soupira-t-elle en sessayant dans le fauteuil en face de moi.
Dun âge moyen, ni grosse ni maigre, plutôt agréable malgré les nombreux paquets dont elle sentourait, elle me lance : « plus je dépense, plus je dépense, plus je dépense
et moins je pense ! ».
Lalexithymie est classiquement décrite comme lincapacité dexprimer les émotions par des mots (a : privatif, lexis : le mot, thymie : humeur ou émotion) et la question se pose depuis 1963, date de la première description du phénomène par lécole de Paris(1) : sagit-il dune incapacité à ressentir (et donc à dire) ou sagit-il seulement dune incapacité à dire ses émotions, ses sentiments ou comme le disent les psychanalystes, ses affects ?
Cette patiente, à travers le raccourci de son discours, nous dit bien quici, le passage à lacte lui permet de ne pas penser, donc de ne pas ressentir et aussi sans doute de ne pas souffrir. Elle sait bien quen se lançant à corps perdu dans lacte, elle court-circuite son espace psychique. Elle sait bien quen dépensant exagérément, elle ne fait que mettre en péril ses avoirs et non son être. Elle sait aussi que cela risque doccasionner des conflits à lheure des comptes. Il ny aura peut-être pas de problème de fin de mois, mais une échéance un jour ou lautre, avec son mari par exemple et il faudra se battre, justifier chaque dépense
et ainsi vérifier quon continue dêtre aimée, malgré tout
un combat peut en cacher un autre, en somme !
Plus tard, après de nombreux entretiens, il savérera que le passage à lacte sintègre dans une forme daddiction qui permet de déplacer des pulsions boulimiques. Là aussi, pourrait-on dire, il ny a pas de mots puisquon ne parle pas la bouche pleine. Mais au fil du temps, on verra défiler la colère, lagressivité, la violence fondamentale du bébé insatisfait et tyrannique. On apprendra que la mère était absente ou pire, dépressive (présente sans être là) et que personne na pu, na su mettre en place les limites, dessiner un moi corporel aux contours précis, permettant déchapper définitivement aux affres de la psychose quand celle-ci nous confronte à notre anéantissement face à un réel terrifiant car infini. Alors on comprendra mieux que ce qui est demandé aux partenaires masculins, sous couvert dune hystérie de surface, cest de rassurer, non pas tant en montrant à la femme quelle est un objet de désir, mais en la serrant dans ses bras dhomme, en la caressant, en refaisant le chemin qui a si douloureusement manqué. On comprendra alors que cette faille fondamentale ne pourra être comblée que par un travail psychologique long et laborieux pour le thérapeute qui devra intervenir pour ne pas laisser « cette petite chose » seffondrer dans langoisse dun silence assourdissant. Sinon ce sera le trouble alimentaire ou pire, le jeu pathologique, les drogues douces ou dures, tous ces paradis artificiels qui permettent une lune de miel en préservant pour un temps la fusion à lobjet ou bien ce sera leffondrement dépressif face au manque irréductible.
Addictif ou dépressif, lhomme daujourdhui serait-il fatigué dêtre lui-même, comme le dit Ehrenberg (2) parce quincapable de penser et de dire ses émotions ?
A mi-chemin entre le moi névrotique qui voit lautre comme objet sexuel et le moi psychotique qui vise la fusion, le moi alexithymique lutte contre des émotions archaïques quil ne peut mettre en mots, faute de modèle, et quil met donc en acte pour ne pas sombrer. Ce court-circuit du manque et de laffect tout à la fois le sauve et le condamne à un passage à lacte auto-destructeur (3).
Là commence le travail du clinicien.
1. Marty P, de M'Uzan M., La pensée opératoire. Rev. Fr. Psychanal. 1963, 27, 345-356
2. Ehrenberg A. La fatigue d'être soi. Odile Jacob, 1998.
3. Waysfeld B. Le poids et le moi. Armand Colin, 2003.
La grammaire des émotions. Isabelle FILLIOZAT, psychologue psychothérapeute Aix-en-Provence
Les émotions sont universelles. Tous les humains ont la même physiologie. Partout dans le monde, ce sont les mêmes contractions musculaires qui expriment la peur ou la surprise, la colère ou la joie. Une émotion est une réponse physiologique et non pas seulement psychologique. Chaque émotion a une fonction biologique. Nous avons parfois limpression dêtre esclaves de nos émotions, débordés par des réactions excessives et déplacée (pleurs inappropriés, rages subites, paniques). Ce ne sont pas de véritables émotions, ce sont des sentiments parasites qui nous empêchent de sentir nos vraies émotions.
Quand les émotions ne peuvent être dites, elles sont déplacées, projetées ou refoulées. Pour ravaler une colère, on peut se bourrer de nourriture. Pour ne pas sentir sa rage, on s'affame. Les plus petits sucent leur sucette ou leur doudou pour se calmer, les grands fument, boivent, et mangent pour ne pas sentir.
Isabelle Filliozat
Psychologue clinicienne, installée comme psychothérapeute depuis 1982, elle reçoit adultes et enfants. Parallèlement, elle écrit, donne des conférences et anime des stages. Elle se rattache au courant de la psychologie humaniste. Fille dun psychologue et dune psychanalyste, Isabelle est depuis son enfance plongée dans le monde des émotions. Elle obtient sa maîtrise de psychologie clinique à luniversité de Paris V avec un mémoire novateur pour lépoque (1981) : Les facteurs psychiques dans lorigine du cancer du sein. Elle se forme en France, aux Etats-Unis, en Belgique, en Angleterre
Analyse Transactionnelle, Thérapie Néo-Reichienne (Radix) et Programmation Neuro-Linguistique sont ses principaux outils. Elle fonde sa propre approche et se spécialise dans la grammaire des émotions. A ce jour, elle est auteur de neuf livres.
Besoins spécifiques et émotions inconscientes. Dr Jeannine LOUIS-SYLVESTRE, Physiologiste - Paris
La motivation hédonique est innée : un organisme animal ou humain n'agit, ne se comporte, que pour le plaisir ou le soulagement d'un déplaisir. Le comportement alimentaire est un comportement motivé et comme pour tout comportement cette motivation est in fine hédonique. Un comportement est ipso facto récompensant (rewarding).
Quels sont les composants psychologiques de la récompense ?
L'apprentissage des relations causes/conséquences d'une action. L'apprentissage peut être conscient (cognitif) ou inconscient (associatif). L'apprentissage associatif fait référence au conditionnement pavlovien et à l'apprentissage opérant qui sont des procédures de prédiction de la récompense. La réponse conditionnée peut être une réponse anticipée ou une habitude comportementale ou même des motivations ou émotions affectées au stimulus inconditionné de la récompense.
L'envie. Le désir (l'envie ou wanting) peut être conscient (cognitive incentive) mais également inconscient (incentive salience). Dans ce cas il fait référence à un processus objectif et implicite qui transforme la récompense et ses caractéristiques en une incitation prééminente mais inconsciente.
L'appréciation. L'appréciation (liking) vient de la composante affective de l'information sensorielle issue de la récompense (l'aliment dans le cas du comportement alimentaire). Cet affect ou cette émotion est aussi consciente ou inconsciente. Dans le premier cas elle donne lieu chez l'homme à une évaluation subjective (par exemple par échelles visuelles analogiques). L'impact affectif sensoriel de l'aliment (liking) peut être mesuré chez l'homme (enfant surtout) et l'animal par la microstructure des réactions affectives liées au goût (Berridge, 2000). Ces réactions faciales sont tout à fait stéréotypées : par exemple, de la souris à l'homme la même équation peut être utilisée pour prévoir le temps de protrusion de la langue (durée (sec) = 0.27 x (masse corporelle en kg) 0.32!). Aucune de ces réactions faciales n'est spécifique d'un goût. De plus, des études physiologiques, psychologiques et pharmacologiques montrent qu'elles ne sont pas obligatoirement indicatives de la prise qui serait effectuée spontanément ni de l'intensité de la sensation mais elles évaluent la palatabilité ou l'affect de l'aliment. Elles ont permis de mettre en évidence l'influence sur cet affect de l'état du sujet (affamé ou en état de satiété), des conditions psychologiques et des apprentissages. L'existence des mêmes réactions chez les enfants normaux et les enfants anencéphales confirment que l'impact affectif peut être conscient ou inconscient.
Dire que ce qui est apprécié (liked) est désiré (wanted) ou que ce qui est désiré est apprécié semble être axiomatique (Berridge 1996). Cependant des manipulations anatomiques, pharmacologiques ont montré que les systèmes neuroanatomiques (pallidum ventral et premiers relais gustatifs du tronc cérébral pour l'appréciation ; noyau accumbens en partie et l'amygdale pour le désir) et les systèmes de neurotransmetteurs impliqués (opioïdes et GABA/benzodiazépines pour l'un et dopamine pour l'autre) dans ces deux aspects sont différents. Apprécier et désirer ne sont pas synonymes : il est possible de les dissocier (Berridge & Robinson, 2004).
Deux mécanismes de conditionnement pavlovien assurant la couverture des besoins
Le besoin d'énergie est signalé par la sensation consciente et désagréable de faim. Le bien-être de l'état de satiété est anticipé (conditionnement) par la sensation plaisante du rassasiement même à son tout début. En revanche le sujet consommant un petit déjeuner aprotéique et inconscient de sa "carence" prend inconsciemment un déjeuner spécialement protéique (Gibson et al., 1995).
La mise en évidence des émotions inconscientes et de leurs effets est récente (Winkielman et al., 2000). Elle éclaire (à mon sens) en particulier les mécanismes physiologiques qui président à la couverture de certains besoins nutritionnels (besoins en protéines, acides aminés, vitamines, minéraux
).
Une émotion inconsciente est définie comme une réaction affective dont le sujet n'a pas conscience même après introspection et qui est provoquée par un évènement dont le sujet n'a pas non plus conscience.
La présentation d'images subliminaires de visages heureux à des sujets qui ont soif les conduits à davantage (50 %) remplir leur verre, boire, apprécier et accepter de payer plus cher la boisson à disposition. Le contraire est vrai quand les images subliminales sont celles de visages contrariés (Berridge & Winkielman, 2003). Il est établi que les images faciales subliminaires activent des structures cérébrales en connexion avec le noyau accumbens (Whalen et al., 1998 ;). L'activité de celui-ci pourrait modifier la réaction affective des sujets à la boisson présentée comme une microinjection de morphine dans le noyau accumbens du rat amplifie sa réaction affective au goût sucré
La carence en acides aminés est un bon modèle pour décrire les changements adaptatifs du comportement. L'animal carencé en thréonine consomme peu du régime qui en est dépourvu mais il reconnaît et apprend en quelques jours à consommer préférentiellement la solution qui va soulager sa carence. Quel est le signal ? Cet état de carence est inconscient et cependant l'animal n'aime plus son régime et va apprécier et désirer la solution curative sans être conscient de l'amélioration de son état. Le site du signal de cette carence semble être le cortex piriforme antérieur : l'animal qui ne consomme plus le régime appauvri en thréonine, le consomme à nouveau quand l'acide aminé est injecté à ce niveau. L'activité de la "sonde à acides aminés" pourrait être un stimulus subliminaire générant une émotion inconsciente amplifiant la réaction affective au goût de la solution de lysine et conduisant à une réaction comportementale elle-même alors amplifiée.
Est-il possible en clinique d'utiliser des stimuli subliminaires ?
De la pensée à lémotion : des clés pour changer. Dr Guy AZOULAÏ, psychothérapeute - Paris
Lorsque nous parlons démotions, nous parlons de phénomènes complexes dont la compréhension nest pas à ce jour complète ni satisfaisante. Le terme « affect » est souvent utilisé pour exprimer lexpérience psychique dune réaction émotionnelle, le terme émotion pour décrire les aspects visibles (gestes, respiration, expression faciale, cris, pleurs, larmes, attitudes, etc.) et les réactions physiologiques associées (adrénaline, cortisone), le terme sentiment pour décrire ce quil y a de plus construit dans nos réactions émotionnelles (amour, haine, jalousie, envie, etc.) Afin de faciliter la compréhension et in fine la mise en application pratique de concepts thérapeutiques simples le terme « émotion » sera employé pour désigner tous ces aspects nécessairement intriqués et indissociables. Lémotion différenciée est liée à lapprentissage, le système de représentations et le sens attribué aux événements et comportements. Les processus qui mènent de la perception à la pensée sont complexes et intriqués et les systèmes de référence nombreux. Là encore dans un soucis defficacité le terme « pensée » fera référence à lensemble de ces phénomènes.
Dans émotion nous retrouvons le mot motion. Une des finalité des émotions est de mettre en mouvement, (origine : ex movere) Les comportements mis en uvre ont une double finalité : faire disparaître des sensations désagréables et/ou sen procurer dagréables.
De même que notre biologie nous a offert un « système émotionnel », nous décrivons un « système de récompense » pour les comportements. Les comportements sont naturellement renforcés par notre biologie. Nous sommes « programmés » pour la répétition. Cela se fait dune manière qui nous échappe pour grande partie. Dans le mésencéphale, zone du cerveau associée aux émotions, lors dune expérience agréable, laire tegmentale ventrale envoie des signaux par lintermédiaire de la dopamine au noyau accumbens qui prend en compte le degré de plaisir associé. Ces informations sont relayées à lamygdale qui permet de déterminer selon le plaisir perçu si le comportement doit ou pas être répété. Lamygdale est associée à lhippocampe qui permet de garder en mémoire selon lintensité du plaisir éprouvé, les événements associés, lieux, moments, personnes présentes. Lensemble est capable de déclencher des comportements de manière quasi autonome. Il nen reste pas moins que le cortex préfrontal, le siège de la pensée, est relié à cet ensemble et coordonne et traite les informations afin de permettre le choix du comportement.
Certains comportements vont avoir des conséquences négatives à la fois sur la réalisation des objectifs (affrontement, évitement, inhibition) et sur la santé (prise de substances, prise alimentaire, abus de certaines activités, etc.) Intervenir pour aider une personne à modifier les composants pensée/émotion liés à un comportement délétère, laider à favoriser des choix comportementaux efficaces, facilite le retour à un comportement plus adéquat ou lapprentissage dun plus adapté.
Ce concept thérapeutique est loin dêtre récent. Le philosophe Epictète au premier siècle avant Jésus Christ disait : « ce ne sont pas les événements qui troublent les personnes mais lidée quils se font de ces événements » Il fit plus que de le constater et de le dire, il construit une philosophie et un mode de vie destinés à être heureux, le stoïcisme. En énonçant cela il établissait également les prémices des thérapies cognitivo comportementales.
Albert Ellis fut le premier à chercher une approche simple, rapide et efficace pour aider les gens à modifier des réactions et des comportements inadéquats afin de réaliser leurs objectifs de vie et développer des comportements de santé. Il proposa dès 1955 le modèle ABC des émotions repris dans les années 70 par Aaron T Beck plus connu en France : face à un événement activateur (A), un individu aura des pensées (beliefs = B) qui auront pour conséquences (C) les émotions et comportements qui en découlent. Tant que les pensées, émotions et les comportements (A, B et C) contribuent au bien être, à la santé et à laccomplissement des objectifs, ils sont « rationnels », le terme irrationnel désigne les A, B et C qui sont nuisibles aux objectifs et à la santé.
Cet exemple illustre le fait que ce nest pas lévénement qui est en cause. Les gens réagissent différemment selon lévaluation quils ont deux-mêmes, des autres, des comportements auxquels ils sont confrontés, de la gravité et la dangerosité de la situation, de leur capacité à y faire face. Lexpérience fait quune même personne peut réagir différemment à différent temps de sa vie. Les personnes développent au cours de leur vie des « styles de pensées » selon la manière dont ils se voient, dont ils voient les autres et dont ils voient le monde. En fonction du style les réactions prédominantes seront plutôt rationnelles ou plutôt irrationnelles.
Le modèle sert également doutil pédagogique pour aider les personnes à repérer les pensées « irrationnelles » et les faire évoluer et déterminer des comportements plus adaptés.
La motivation à changer se joue également au niveau des fonctions cognitives supérieures. Il existe souvent un conflit de valeurs que lon appelle ambivalence qui empêche le processus de décision et le changement (Janis et Mann 1977) La condition préalable à toute démarche de changement est la résolution déventuelles ambivalences. Les approches « motivationnelles » (W.R. Miller 1982) sont fondées sur un travail dévaluation et de projection favorisant la prise de décision et lengagement dans une démarche de changement. Le style empathique et réflectif favorise ce processus (C. Rogers). Parfois cette motivation seule permet aux personnes de trouver les ajustements émotifs et comportementaux nécessaires.
La motivation seule ne suffit pas toujours. Il est nécessaire parfois dacquérir des habiletés spécifiques. Karen Horney (1947), psychanalyste américaine, remarqua que les patients névrosés avec dimportants problèmes de comportement avaient une manière particulière de penser, irréaliste et nuisible. Elle décrit la « tyrannie des il faut » sappliquant à soi, au monde et aux autres, sans fondements et ne laissant pas de place aux alternatives. Albert Ellis reprend à son compte ces idées « irrationnelles » quil explore et précise. Il expérimente les moyens daider à les invalider et à les remplacer par de plus saines. La thérapie cognitivo comportementale est née.
Des stratégies spécifiques seront développées et affinées par la suite afin de permettre au patient de repérer les pensées « irrationnelles », de les faire évoluer et de provoquer un changement perceptible des émotions pour développer des comportements adaptés. Une des manières de favoriser le changement est daider le patient à voir la réalité des choses, la « confrontation au réel ».
Si notre biologie nous prédispose à avoir des émotions inadéquates et à développer des comportements inadaptés, elle comporte également les éléments qui vont permettre dy remédier. Ils se situent au cur même de la pensée. Le tout est den trouver les clés.
Genèse de l'émotion, le point de vue du psychanalyste. Dr Jean-Benjamin Stora, psychanalyste, Paris
(pas de texte communiqué)
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Symposium 4: Régulation, dépense énergétique et conscience du corps
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Poids et conscience du corps. Pierre DALARUN, psychomotricien - Paris
Introduction
Les plaintes somatiques des patients obèses que jai le plus souvent entendues sont liées à leur masse corporelle quils vivent comme un fardeau.
Cette réelle difficulté à se mouvoir éloigne peu à peu le sujet de son corps jusquà ce quun véritable clivage corps-psyché sinstaure où se renforce.
Le sujet vit alors son corps entre douleur et oubli sans quil y ait de continuité entre ces deux extrêmes.
Pourtant la conscience du corps est le déterminant primordial de la conscience du Moi.
Maine de Biran, philosophe, de la fin du 18ème début 19ème siècle, est un véritable précurseur dans le domaine de la conscience de soi ; « il voit dans la puissance du mouvoir ou dagir lorigine de la personnalité et de lindividualité. » (1)
La conscience du Moi passe par la mise en uvre dune « force voulante », dune énergie qui anime une « masse résistante » : le corps. Le corps cède normalement à leffort volontaire tandis quun « corps étranger » peut offrir une « résistance absolue », impossible à mobiliser. Dans le cas dune obésité sévère, la force motrice saffronte à une résistance anormale, ce qui rend le corps étranger à la conscience.
Alors y a-t-il un intérêt à prendre conscience de son corps lorsquil fait mal ou quon le rejette ? Ny a-t-il pas même contre-indication ? La conscience du poids ne renforce-t-elle pas le poids de la conscience ?
Il se trouve que la perception du poids corporel est organisatrice de la psychomotricité du sujet, de son affectivité, ainsi que de la qualité de son schéma corporel et de son image du corps.
Comme me le disait lune de mes patientes : « Sentir son poids et se sentir lourde ce nest pas pareil ».
Sentir son poids cest sentir une force et non pas des kilos, cest ressentir une densité et non pas une masse.
En effet que penser de ces patientes en surpoids (souvent boulimiques) qui disent : « Je ne fais pas le poids, je suis inconsistante, je suis transparente, mon corps est abstrait, je ne limagine pas » ? Derrière leur désir de perdre du poids se cache en fait un besoin profond de densifier leur être.
Re-sentir son poids cest ouvrir une porte sur son être, ses sensations, ses émotions, ses sentiments et son imaginaire.
Lambiguïté de la pesanteur
Suzanne ROBERT-OUVRAY nous a décrit, ici-même il y a deux ans, comment lenfant construit son développement psycho-affectif à partir de la bipolarité de ses sensations dont les extrêmes appartiennent soit à la famille du plaisir, soit à la famille de la douleur.
« Le plaisir sintègre en déterminant une famille sensorielle spécifique : le blanc, le doux, le bon, la lumière, la clarté, lagréable, le pur. (
) La famille sensorielle de la douleur est le noir, le sale, lobscurité, le dur, le rugueux, limpur. » (2)
Mais quen est-il du lourd et du léger ? « Peser de tout son poids dans une affaire » est plutôt positif mais « Etre lourd et pesant » est plutôt négatif. « Avoir la légèreté de lair » est plutôt positif mais « Tenir des propos avec légèreté » est plutôt négatif.
Milan Kundera dans « Linsoutenable légèreté de lêtre » relève cette ambiguïté : « Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche, labsence totale de fardeau fait que lêtre humain devient plus léger que lair, quil senvole, quil séloigne de la terre, de lêtre terrestre, quil nest plus quà demi réel et que ses mouvements sont aussi libres quinsignifiants. Alors que choisir ? La pesanteur ou la légèreté ? Cest la question que sest posée Parménide au VIe siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, lunivers est divisé en couples de contraires : la lumière lobscurité ; lépais le fin ; le chaud le froid ; lêtre le non-être. Il considérait quun des pôles de la contradiction est positif (le clair, le chaud, le fin, lêtre), lautre négatif. Cette division en pôles positif et négatif peut nous paraître dune puérile facilité. Sauf dans un cas : quest-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté ? Parménide répondait : le léger est positif, le lourd est négatif. Avait-il ou non raison ? Cest la question. Une seule chose est certaine. La contradiction lourd léger est la plus mystérieuse et la plus ambiguë de toutes les contradictions. » (3)
A quelle famille sensorielle appartient donc la sensation de pesanteur, celle de la tension ou bien celle de la détente, celle de la douleur ou bien celle du plaisir ?
La plupart des méthodes de relaxation suggèrent la sensation de poids pour induire la détente. Lattention portée aux points dappuis du corps avec le sol va dans le même sens. « Vos bras, vos jambes prennent du poids, ils sont lourds, de plus en plus pesant, votre corps tout entier sabandonne sur le sol de tout son poids. » : ces suggestions sont plus ou bien acceptées par le sujet en quête de relaxation, parfois il y adhère, parfois il sen défend considérant quil se sent détendu en étant léger.
Cliniquement il apparaît que la perception dun corps lourd est en faveur dun processus de relaxation. Mais accueillir un corps lourd et mou est dautant moins facile à accepter que lidéal actuel des corps se porte vers la légèreté et la fermeté.
La Terre nourricière
Ce qui est sûr cest que la pesanteur nourrit notre construction physique et psychique. En premier lieu notre construction physique qui est sous linfluence de la pesanteur, que ce soit au niveau cellulaire ou bien sur le plan anatomique et moteur.
Au niveau cellulaire, la pesanteur agit sur le cytosquelette. Les expériences des cosmonautes en apesanteur sont là pour en témoigner : elles nous révèlent que la charpente de nos cellules, le cytosquelette, est incapable de sorganiser sans lappui de la gravitation. (4)
Sur le plan anatomique, le tassement de la pesanteur sur le corps entraîne, avec la réaction du sol, un réflexe anti-gravitationnel qui nous érige en position debout.
Godelieve DENYS-STRUYF la très bien décrit dans ses travaux. (5) Elle schématise le corps dans sa position verticale, en trois masses résistantes et trois inter-masses élastiques : les masses céphalique, thoracique et pelviennes qui sont reliées entre elles par les inter-masses ; linter-masse 1 assure le lien entre le sol et la masse pelvienne, cest la lordose fémoro-tibiale ( autrement dit les genoux) ; linter-masse 2 assure le lien entre la masse pelvienne et la masse thoracique, cest la lordose lombaire ; linter-masse 3 assure le lien entre la masse thoracique et la masse céphalique, cest la lordose cervicale.
Lensemble séquilibre très économiquement grâce à la réaction des chaînes musculaires centrales dénommées Antéro-Postérieure et Postéro-Antérieure.
Il est bien évident que lexcès de poids pousse ce système anti-gravitationnel à sa limite de fonctionnement : les genoux en sont les premières victimes.
Nous verrons plus loin comment ce modèle bio-mécanique, décrit par Godelieve DENYS-STRUYF, peut servir de modèle au fonctionnement psychique.
Sur le plan moteur, les travaux dAlain BERTHOZ (6) montrent que la gravité joue un rôle essentiel dans la coordination des gestes et la perception du corps. Cest avec la pesanteur que le corps transforme sa masse en poids, cest-à-dire en force agissante. Dans la marche, cest en se posant de tout son poids à chaque pas que le corps trouve une parfaite efficacité. En effet il bénéficie ainsi pleinement de la réponse du sol qui stimule le réflexe anti-gravitationnel. Une énergie mécanique proche de celle dun ressort fait alors des allers-retours des pieds à la tête et de la tête aux pieds. Laxe de circulation de cette énergie a son siège dans la colonne vertébrale en continuité avec les membres inférieurs.
Le terme de colonne évoque la solidité mais ne traduit pas la forme ondulée de notre rachis qui lui confère élasticité et mobilité.
La ligne droite nappartient pas à notre architecture corporelle, pas plus quà tout autre organisme vivant, cest une construction de lesprit qui structure limage du corps.
La ligne droite existe donc bien comme image de référence mais elle nemprunte pas lalignement vertébral.
France SCHOTT-BILLMANN affirme que « La découverte de la dimension verticale enrichit limage du corps dune dynamique ascensionnelle. Laffirmation de vie, le sentiment de soi saccompagne (et se soutient) de la découverte dun élan vertical, un vecteur qui traverse et étire le corps vers le haut, poussant lenfant à grandir droit, alignant ses vertèbres en une colonne qui soutient le corps et étaye le moi. » (7)
France SCHOTT-BILLMANN relie la verticalisation à la fonction paternelle.
Cest ainsi que, selon M. CORCOS : « Nombre de patientes boulimiques se plaignent de ne pas avoir de "centre", d"axe", de "tuteur"
» (8), et recherchent peut-être ainsi la loi paternelle à travers les interdits alimentaires.
Le lâcher-prise
La réponse anti-gravitationnelle est le résultat dune modulation tonico-affective: le sujet accepte de confier son poids à la terre, ou alors il se contracte et reste avec une réserve qui entrave ses mouvements et sa relation au monde.
La négation du poids entraîne une hypertonie de la chaîne postéro-médiane, un état dalerte, lacceptation du poids au contraire crée une disponibilité sensorielle.
« Vous ne vous rendez pas compte, me disait une patiente, je suis tellement tendue, quil y a comme un bruit de fond qui mempêche de sentir mon corps.»
Ces paroles établissent le lien entre tension et perception corporelles. Lexcès de tension, la non-acceptation du poids du corps, ne permettent pas détablir une bonne communication interne des besoins, des émotions et des sentiments.
Mais pour re-sentir son corps, faut-il encore lâcher-prise, se relaxer, laisser-faire, ce qui nest pas sans risques. Car lexcès de tension, comme lexcès de poids dans bien des cas, est à prendre dans sa valeur adaptative face à des contraintes.