Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids
Association selon la loi de 1901
Les abstracts des 2èmes Rencontres du GROS Symposium 1: L’obésité est-elle une maladie de la volonté ?
Symposium 2: La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ?
Symposium 3: Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue?
Symposium 4: Régulation, dépense énergétique et conscience du corps
Symposium 5: la théorie du set-point. Comment le trouver?
Symposium 6: Beauté, séduction, amour

Les 1ères Rencontres du GROS du 14-15-16 novembre 2002: comptes-rendus et abstracts

La vie du GROS


2èmes Rencontres du GROS

25-26-27 novembre 2004.
PROGRAMME ET RÉSUMÉ DES COMMUNICATIONS



Voilà, notre congrès est terminé et s'est fort bien déroulé. De l'avis général, ces 2èmes Rencontres ont été passionnantes. Les communications ont été éclairantes et d'un haut niveau scientifique, les échanges ont été riches, tout cela dans une atmosphère sympathique et passionnée. Chaque symposium aura été précédé par un épisode du petit feuilleton proposé par Allegro Fortissimo, venant illustrer chaque thème. Rien d'aride!
Vous trouverez ci-dessous les résumés des communications. D'ici peu, nous y ajouterons, pour chaque symposium, un résumé qui tentera de traduire sur le mode subjectif les échanges ayant eu lieu.



Jeudi 25 novembre 2004:
Journée de formation pré-congrès
Alternative à la prise en charge diététique de l’obésité et du surpoids.

Matin 10H – 12H :
1) Approche cognitivo-comportementale et biopsychosensorielle. Drs G. Apfeldorfer et JP Zermati.
La régulation pondérale et le comportement alimentaire dépendent étroitement des sensations alimentaires. des cognitions et des émotions. Comment débuter une prise en charge cognitivo-comportementale? L'analyse fonctionnelle du patient.

Après-midi 14H – 18H00 :
2) Approche psychodynamique. Drs B. Waysfeld et F. Duret-Gossart
La psychanalyse au secours des obèses. Dans quels cas et dans quels cadres la psychanalyse est-elle une réponse?
3) Approche corporelle. M. P. Dalarun
La difficulté première des personnes en souffrance avec leur poids (réel ou maginaire) est de vivre dans leur corps. Quelle réponse leur apporter? Quand et comment un travail corporel peut-il se proposer? En quoi un travail centré sur l'écoute du corps peut-il retisser des liens entre notre corps et notre psychisme?


Vendredi 26 et samedi 27 novembre 2004: 6 symposiums

Symposium 1: L’obésité est-elle une maladie de la volonté ?

Modérateur : Dr Pierre Peuteuil, psychiatre, Besançon.
Dans une société où prédominent les valeurs de contrôle, les obèses sont soupçonnés de ne pas avoir de volonté et de se laisser dominer par leurs émotions. Qu’est-ce que la volonté ? Faut-il de la volonté pour devenir mince ? Les émotions sont-elles contrôlables par la volonté ?
Fiat voluntas - Dr Pierre Peuteuil (psychiatre, Besançon)
Signification de la volonté - Bertrand Vergely (philosophe, Paris)
Savoir, vouloir, pouvoir, approche neuro-psychologique de la décision - Jean-François Lambert (psychophysiologiste, Paris).




Aperçu du symposium:
Ce symposium inaugural confrontait trois approches de la problématique de la « volonté ». Son intérêt aura été de mettre en évidence les relations « nécessaires », intégratives de ces trois approches, dans un regard psycho-bio-somatique.
- une approche clinique, proposée par le Dr. Pierre Peuteuil, psychiatre.
Le thème de la volonté –ou plutôt de sa prétendue absence…- est au centre de la clinique quotidienne des TCA et de l’obésité.
C’est un leitmotiv quotidien pour tout praticien que ces replis démissionnaires, ces constats autocritiques sur les failles de la volonté censés expliquer la chronicité d’un comportement ou la «fatalité méritée» d’une évolution pondérale désespérément «à la hausse».
C’est une évidence pour tout praticien sensibilisé –et expérimenté- que le thème de volonté puisse représenter une pierre d’achoppement dans le processus thérapeutique. Fonctionnant comme une zone de repli masochique où les patients croient justifier leurs échecs répétitifs, le constat de la faille volontariste réactive sans cesse les boucles comportementales, comme pour confirmer/entretenir l’élément dépressif (la tonalité dépressive) si fréquemment rencontré chez nos patients.
Il appartient donc au thérapeute d’instiller progressivement le doute sur la réalité effective de cette volonté-là, de «déconstruire», au fur et à mesure des progrès de la thérapie, l’échafaudage pseudo-logique étayé sur l’idée de la volonté, et d’ouvrir la voie à un raisonnement axé sur le désir et la liberté.
- une approche philosophique, développée par M. Bertrand Vergely, philosophe.
Le philosophe pointe d’emblée qu’on ne «pense» jamais la volonté, qu’on ne parle qu’«autour» de la volonté pour tomber presque nécessairement dans les dérives de la culpabilisation/ déculpabilisation. A ce titre, la volonté ne semble le plus souvent vécue que dans un climat de peur.
La volonté, avant de se faire active, n’est qu’une intentionnalité. Bien autre chose qu’une forme d’énergie, elle est une représentation.
Liée au désir, elle est un élément constitutif de l’humain et, de toute origine, étroitement liée à la nourriture.
- une approche psychophysiologique, élaborée par Jean-François Lambert.
Volonté de qui, volonté de quoi?… la neuropsychophysiologie expérimentale devrait inciter l’homme à quelques réflexions d’humilité. De nombreuses expériences de laboratoire ou l’analyse de patients ayant subi des lésions encéphaliques (patients split-brain) prouvent qu’il existe des dissociations parfois importantes entre ce que le sujet croit vouloir et pouvoir faire et ce dont il est effectivement capable.
Il existe entre autre un décalage entre la mise en branle du mouvement, aussi intentionnel soit-il, et la conscience de ce mouvement. «Je veux» constate une situation mais ne la constitue pas.
Pierre Peuteuil




Fiat Voluntas. Dr Pierre PEUTEUIL, psychiatre, Besançon.
Dans la clinique quotidienne des TCA et de l’obésité, la notion de “volonté” occupe une place prépondérante. Il n’est pas de patient(e) qui, à un moment ou à un autre, ne se réfère à la volonté… pour en déplorer le manque!
C’est donc –et c’est d’importance- à travers une absence, un “creux” que cette notion s’enracine dans le vécu et secondairement dans la description symptomatologique.
Mais ce creux, cette absence ne font pas l’objet d’un simple constat d’inexistence: ils sont revendiqués, avec une insistance quasi obsessionnelle, comme un signe de faiblesse de caractère, de veulerie.
Cette apologie systématique d’une défaillance, ultime recours explicatif à un comportement (TCA) ou à un état (obésité) –qui, eux, se définissent par un “excès”, par du “trop” – justifie qu’on en tente une approche dynamique.
La permanence masochique d’un bilan comportemental dépréciatif vise inconsciemment deux objectifs:
- un “marquage” camouflé, un masque de la contamination dépressive (dont il faut se demander si elle n’est pas fréquemment l’élément princeps de l’enchaînement psycho-comportrementaux.
- Un alibi à la persistance ou à la relance “nécessaire” de ces enchaînements.
Dans cette optique, la volonté défaillante devient la pierre angulaire de la dynamique comportementale du TCA et de la prétendue “compréhension” de l’état d’obésité.
De cette clinique bien particulière, très spécifiquement psycho-comportementale et/ou –littéralement- psychosomatique (le corps s’y impose comme partenaire tyrannique à travers sa réalité excessive ou une dysmorphophobie plus ou moins justifiée), les patient(e)s nous confient leur lecture sélective, toujours foncièrement auto-critique.
Il appartient au clinicien-thérapeute d’apprendre à chacun(e) à lire différemment sa symptomatologie, à en percevoir autrement l’histoire et le sens pour faire en sorte que la butée volontariste cesse de réactiver la spirale des échecs.




Signification de la volonté. M. Bertrand VERGELY, philosophe – Paris
Soyez gros, vous serez minces !
La volonté est souvent mal comprise. Témoin, l’opposition dans laquelle on l’emprisonne habituellement.
Tout est affaire de volonté, entend on de la part de ceux qui pensent qu’il faut vouloir pour pouvoir. Vision commode permettant de rejeter sur autrui les raisons d’un échec. Quand quelque chose ne va pas, cela vient de ce que l’on n’a pas assez voulu !
Osons regarder les choses en face. Ceux qui reprochent à ceux qui échouent de n’avoir pas assez voulu sont ceux qui se récrient quand il est question de faire ce que l’on veut. S’ils appellent de leurs voeux que l’on se soumette à la volonté comme devoir, ils redoutent que l’on s’ouvre à la volonté comme liberté absolue.
Il existe, à l’opposé, une critique de la volonté aussi problématique que sa défense. On ne fait pas ce que l’on veut, entend-on. Le réel ne se décrète pas. Certes. Mais, est-ce parce que l’on ne saurait vouloir contre les circonstances, qu’il faut, pour autant, ne plus vouloir du tout ? Une chose est de s’imaginer tout puissant, une autre de s’imaginer. Ce n’est pas parce qu’il est dangereux de s’imaginer tout puissant, qu’il faut, pour autant, renoncer à s’imaginer.
On pense mal la volonté. Cela vient de ce que l’on ne la pense pas, par désir de se prémunir. Ainsi, pour rendre l’autre responsable de tout, on lui reproche de ne pas avoir assez voulu avant de l’accuser d’avoir trop voulu. Signe que l’on ne sait pas guère ce que l’on veut, dès lors qu’il est question de vouloir et qu’entre trop peu et trop, la bonne mesure reste à trouver. Ce qui ne veut pas dire que la volonté soit impensable. Au contraire : oublions les logiques d’accusation, penchons-nous sur la volonté en tant que telle, une vie singulière la concernant se dévoile.

La volonté a deux faces. Une face consciente. Une face inconsciente.
La face consciente de celle-ci réside dans le geste d’être et de vivre de façon active. « Je veux » signifie « je désire vivre activement » en témoignant de c désir actif par une décision ouvertement déclarée, mais aussi par le fait de confirmer cette décision en décidant sans cesse à nouveau. De sorte qu’une dialectique de la décision vient à s’engager.
Je viens à me décider encore et toujours à vivre, parce que, une fois, je me suis décidé à le faire. Et inversement, je viens à créer la possibilité de me décider une fois haut et fort, parce que je me décide encore et encore.
Toute volonté jaillit d’un colloque intérieur mettant aux prises une décision initiale et une décision continuée. Une telle association fait que me décidant, je deviens décidé et, étant décidé, je me décide. On rencontre là la face inconsciente de la volonté. Il faut que la volonté se vive en moi, pour que je la veuille et non pas simplement que je veuille.
Sous forme de volitions et de désirs, bien des choses se veulent en moi. Laissons nous faire, très vite nous sommes voulus par le caprice de nos désirs. Cela nous laisse sans volonté, esclaves de nos désirs impulsifs.
La volonté jaillit, dès lors que l’on se met à vivre un désir. Vivons ce qui nous veut, nous passons de ce qui nous veut à ce qui se met à se vouloir en nous. Etrange vie de la volonté profonde. Celle-ci a sa vie propre sans, pour autant, aliéner notre volonté. Et pour cause. Vouloir et épouser ce qui se veut en nous reviennent au même. Témoin de la création. L’artiste qui veut l’art épouse l’art qui se veut en lui.
On peut dès lors recomposer la figure de la volonté. Celle-ci renvoie à la double face de notre vie. A partir de la décision de vivre, à partir de la confirmation d’une telle décision par une décision continuée, vivre devient la rencontre entre le vivant que nous sommes et la vie.
La vie nous appelle. Elle nous veut. Vivre consiste à répondre à un tel appel, en vivant mû par la décision confirmée de vivre. Quand cela se produit, les noces du vivant et de la vie débouchent sur la vie créatrice. Portés par la profondeur de nous-mêmes qui se veut en nous ; nous accouchons de celui comme de celle dont nous sommes gros.
L’obésité est traitée comme on traite la volonté. Quand on ne rend pas l’obèse responsable de son obésité, on invoque la fatalité et inversement. D’où les échecs en matière de traitement thérapeutique.
Qui a envie de devenir, quand on lui fait honte d’être ce qu’il est ? Et comment devenir quoi que ce soit sans s’investir en soi ni sans se sentir concerné par soi ?
Notre identité ne relève ni de ce qui dépend de nous ni de ce qui n’en dépend pas, pour la bonne raison que celle-ci ne renvoie pas à un statut mais à un acte. C’est tous les jours que nous devenons ce que nous sommes et non par le fait de nous déclarer tout puissants ou impuissants face à nous-mêmes.
Nous sommes tous gros au sens où nous sommes tous gros d’un devenir. Encore convient-il d’accoucher de soi-même. L’obèse est celui qui n’a pas accouché de lui-même. En manque de lui-même à la suite d’un traumatisme ou d’une culpabilisation, il s’imagine vidé de lui-même alors qu’il est plein d’un être potentiel. D’où son besoin de se remplir.
La question de la volonté concerne l’obésité. Non pas au sens où il conviendrait d’admonester l’obèse afin qu’il fasse un effort pour maigrir, mais dans la perspective de lui faire faire une véritable rencontre avec la volonté.
L’obèse est riche et non déshérité. La vie se veut en lui. Sauf, qu’il ne le sait pas au point de ne plus vouloir le savoir. Il importe de lui offrir l’occasion de le réapprendre en méditant ce paradoxe. Cessons de penser banalement qu’il faut maigrir pour maigrir. Devenons gros de vie, on maigrira !




Savoir -Vouloir - Pouvoir. Approche neuropsychologique de la décision. Jean-François LAMBERT, neurophysiologiste - Paris.
Le thème de la volonté embarrasse les neurosciences cognitives - dont l’objectif est la « naturalisation » de l’esprit – car il implique l’existence d’un « sujet » susceptible de revendiquer une relative autonomie au sein des nombreux déterminismes qui conditionnent sa conduite. Y a-t-il quelqu’un « en nous » pour vouloir quoi que ce soit ? Et suffit-il de vouloir pour pouvoir ? Saint Augustin constatait déjà que «Où je puis être, je ne veux où je veux être, je ne puis : double misère».
Nous nous représentons la volonté comme une force souveraine et toute puissante. « Le libre arbitre - écrit Bossuet - est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose ». En est-il bien ainsi ? N'y a-t-il pas de la part de l'homme un immense orgueil à s'ériger en cause première de ses actes? «…les hommes, quand ils disent que telle ou telle action du corps a son origine dans l’esprit qui a de l’emprise sur le corps, ne savent pas ce qu’ils disent et ne font qu’avouer ainsi en termes spécieux, qu’ils ignorent la vraie cause de cette action» (Spinoza).
Le geste qui s’impose est souvent initié avant que nous ayons conscience d’en avoir vraiment décidé. Faut-il admettre, avec Jean-Paul Sartre, que «Quand je délibère, les jeux sont faits»? Marvin Minsky (l’un des pionniers de « l’Intelligence artificielle ») proclame, quant à lui, que « c'est peut-être justement parce qu'il y a personne dans notre tête pour nous faire faire ce que nous voulons, ni même nous faire vouloir vouloir, que nous créons le mythe selon lequel nous sommes à l'intérieur de nous-mêmes». Mais alors quel est cet agent créateur de mythe ? Si nous nous trompons effectivement, qui (ou que) trompons-nous? Si je n'est que «le nom donné à la cause de ce que je fais» (Minsky) quelle est cette cause? Existe-t-il une entité qui échappe - résiste - à l'enchaînement déterministe des processus cérébraux, et qui soit susceptible d'exercer une action causale sur nos conduites ou du moins d’en moduler le décours?
La neuropsychologie fournit de nombreux exemples de dissociation entre ce dont le sujet est conscient (vouloir) et ce qu’il est capable de faire (pouvoir), exemples qui remettent en cause la vision unifiée du monde que nous offre la conscience explicite. De même, beaucoup de travaux dans le domaine de la perception, de la mémoire ou du langage, confirment l’existence de processus cognitifs implicites très élaborés. De plus, certains travaux de psychologie sociale montre l’ambiguïté de la notion de « libre consentement ». Nous envisagerons différents résultats expérimentaux illustrant l’importance des mécanismes implicites dans le processus de décision.
Ainsi, dans une large mesure, ce qui détermine réellement nos comportements semble nous échapper. Que dire de cet insu qui semble parler et agir à notre place, tenant lieu de moi? Quelque chose (peut-être l'essentiel) de ce qui nous constitue en tant que sujet nous échappe. N’y a-t-il pas là précisément l’indice de l’existence d’un «quelqu’un» à qui «ça» échappe. Ne faut-il pas, finalement, que «je advienne où ça était» (Freud traduit par Lacan).
JF Lambert, Unité de psychophysiologie, Institut d'Enseignement à Distance de l'Université Paris 8 - 6, rue Edouard Vaillant 93200 SAINT DENIS.


Symposium 2: La science peut-elle prétendre remplacer les tables de la loi ?

Modérateur : Dr Francine Duret-Gossart.
Les repères s’effacent, les lois s’en vont. Face à ce vide, les médecins entendent dicter aux mangeurs les lois de la table. La diététique, sous caution de la science, peut-elle avoir force de loi ? Comme s’interrogent les sociologues, le mangeur rationnel n’est-il pas une utopie anthropologique ? Quelles sont les lois qui gouvernent la table ?
Quelle(s) loi(s) réintroduire en nutrition - Dr Francine Duret-Gossart (nutritionniste, Paris)
Lois du corps = Loi de Dieu - Gisèle Harrus-Révidi (psychanalyste, Paris)
Rationalités, individualismes, anomie et mangeurs obèses. Jean-Pierre Corbeau (sociologue, Tours)




Aperçu du symposium: (à venir)




Quelle(s) loi(s) réintroduire en nutrition? Dr Francine DURET-GOSSARD, nutritionniste – Paris

Celui qui a peur
Il veut un code de conduite
Celui qui a peur de lui-même
Il veut une religion pour le sauver,
Celui qui a peur de la vibrante vie,
Il veut un Dieu pour le protéger
Celui qui craint la mort toute puissante
Il veut une société pour l'aimer
VIMALA THAKAR


Les patients en souffrance de surcharge pondérale consultent pour que le médecin leur donne un régime. Ils cherchent le soulagement de leur souffrance, cette souffrance de se sentir " hors norme" auprès d'un autre "supposé savoir».
Comme tout être humain, il est plus simple de croire que la solution à la souffrance se trouve à l'extérieur de lui-même, et qu'un autre , que ce soit le médecin ,la méthode ,le gourou ,le coach apportera la bonne réponse.
Ces patients pensent qu'il n'y a pas de salut dans ce bas monde tant qu'ils n'appartiendront pas au groupe social des minces. Ils se sentent rejetés du paradis, se vivent au purgatoire voire en enfer.
Le médecin est promu le grand réparateur de cette infortune, il va prescrire les règles de bonne conduite. Mais les règles, basées le plus souvent sur des résultats de perte de poids à court terme, divergent, et se fondent sur des croyances plus ou moins scientifiques. ,
Même s'ils maigrissent, le paradis n'en est jamais la récompense …Et ils regrossissent pratiquement toujours.
Le patient croyait, à chaque nouvelle demande auprès d'un thérapeute différent, en la réussite définitive. …Les échecs succèdent aux succès passagers.
Il finit par ne plus croire en rien.
Ces échecs l'enferment dans la culpabilité, augmentent sa mésestime de soi et peuvent aboutir à des états dépressifs importants. Le patient prend, alors le risque de ne plus consulter et de ne plus se soigner.

Les lois diététiques se sont parées des habits de lois quasi religieuses, s’édictent sous la forme de lois moralisatrices, ceci pour masquer certainement leurs impuissances à régler des problèmes autrement complexe.

Le Larousse distingue trois types de LOI :
La loi Morale, loi qui nous ordonne de faire le bien et fuir le mal.
La loi Divine, préceptes que Dieu a donnés aux hommes par la révélation
La loi Naturelle par laquelle la règle de conduite est fondée sur la nature même de l'homme et de la société.

Les lois réintroduites dans la consultation de nutrition ont certainement plus à voir avec la Loi Naturelle
Le médecin nutritionniste est celui qui peut aider, accompagner le sujet en souffrance avec son corps, avec sa relation à la nourriture, à retrouver une certaine sérénité dans la relation à son corps, sa nourriture et les autres.
Il ne s'agit plus de donner des régimes.
Mais au de là, le médecin peut être un point d'ancrage pour lui permettre des changements de vie.
Perdre du poids engage le corps et l'être dans des changements autrement plus importants ;

LOI du père : la séparation de la mère, mais aussi l'apprentissage des limites.

La dyade " médecin -patient "nous renvoie à la première dyade "mère -enfant", et il est tout à fait salutaire de pouvoir dépasser ce stade en donnant autre chose que du régime.
Le travail est tout autre, il sera celui d'un apprentissage de l'autonomie, apprendre à se séparer , à dire non, que ce soit la séparation d'avec la nourriture mais aussi de l'autre.
L'accompagnement du patient se joue dans un "défaire un régime " plus qu'un faire.
Le médecin pourra réintroduire de la loi, mais celle du Père, celle qui donne à la fois le chemin et le droit d'aller voir ailleurs , de faire des expériences mais aussi d'en donner les limites. Ce qui peut faire éducation, c'est de donner suffisamment de repères au patient pour qu'il puisse s'y retrouver dans toute cette nourriture qui est mise à sa disposition.
Le trop de choix le dépasse, il a besoin de conseils nutritionnels pour s'y retrouver.


LOI de la mère ou l'introduction au symbolique :
L'homme est avant tout un sujet qui parle et c'est la mère qui, en nommant les aliments, leur couleur, leur forme, introduit l'enfant dans le discours, le symbolique.
La mère introduit la loi de l'interdit entre le comestible et le non comestible mais aussi donne à l'enfant le goût des mots à partir des aliments. Les mots sont mis en bouche, l'enfant apprend aussi le temps, temps des mots, temps des mets.
Comme l'a, si bien décrits Gisèle Harrus-Révidi dans "Psychanalyse de la Gourmandise".
Les premiers interdits de la mère rejoignent les interdits bibliques.
Avec nos patients en travaillant sur le goût des mets, la saveur des plats, il s'agit de travailler sur la connaissance, sur leur ressenti. Mais c'est aussi mettre des mots sur les affects, introduire de l'espace -temps.
Les obèses ont oublié le goût de la saveur et du savoir (même origine saper), or ce qui peut aider l'obèse à retrouver le goût et la saveur c'est de retrouver un savoir.
Au-delà de leur histoire de poids et de régimes, le médecin aide les patients à se réapproprier leur propre histoire, celle de leurs désirs, ruptures, engagements, deuils…

Mais dans le cadre de la consultation ne sommes-nous pas, aussi soumis aussi à d'autres lois, telles les LOIS ontologiques dans le sens aristotélicien de l'ontologie (science de l'être et de ses modes) voire dans le sens actuel, c'est-à-dire plus ou moins synonyme de métaphysique.

La consultation est le lieu d'une mise en place d'une relation, de corps à corps, d'être à être. Il ne s'agit plus de la relation à la nourriture mais bien de la relation à son corps et à l'autre.
Soigner, c'est reconnaître l'existence d'une relation "soignant -soigné», cette relation n'est pas uniquement basée sur la communication. La communication relève de la simple transmission de messages.
Communiquer ou être en relation ?
"Il est impossible de communiquer et d'être en relation simultanément.
Comment pourrions-nous être en relation avec quelqu'un, comment pourrions-nous entendre ce qu'il aurait éventuellement à nous dire, si notre souci, notre projet, ce qui nous occupe l'esprit c'est de lui fourguer un message ? "(François Roché)

Le discours du praticien s'il se contente d'être un discours scientifique ou universitaire, il communiquera mais ne sera pas dans un travail de relation avec son patient.
Seule, la qualité d'une écoute totale permet d'entendre ce que dit le sujet au de là de ce qu'il voulait dire. La parole du praticien s'inscrit et trouve son efficacité dans ce qu'elle n'est pas préparée mais lui est pratiquement donné à l'instant même. Cette parole s'impose, autant au médecin qu'au patient sans préméditation.
Cette qualité de relation "soignant soigné" est ce qui prime dans la possibilité de transformation, d'évolution, de maturation du patient.
Le travail qui s'élabore ensemble répond à d'autres lois plus profondes que les simples lois scientifiques.
À l'écoute des mots, à l'écoute du corps de l'autre, le médecin doit se défaire de ses connaissances, s'il prétend goûter la saveur du patient et en libérer le savoir.




Lois du corps, lois de Dieu. Gisèle HARRUS-REVIDI, psychanalyste - Paris
Contrairement aux idées reçues, certains éléments de la logique du nourrissage sont, comme les dogmes religieux, des règles incompréhensibles, immotivées, dont l'accrochage à l'inconscient est garant de tous les hermétismes, de toutes les défenses justificatrices, des refoulements suprêmes.
La religion ayant perdu de nos jours sa place privilégiée, est-ce à dire que les interdits alimentaires anciennement religieux, sont tombés en désuétude? Force est de constater le contraire: le "symptôme" - car il faut l'appeler par son nom - a pris une ampleur inégalée, liée au fait que la codification écrite dogmatique manque à l'appel, ou, plus précisément, est diversifiée à l'infini.




Rationalités, individualismes, anomie et mangeurs obèses. Jean Pierre CORBEAU, sociologue - Tours
(Jean-Pierre CORBEAU, Professeur de Sociologie de l’alimentation, Université François Rabelais, CITERES UMR, IUT/TC2A)

« La science peut-elle remplacer les tables de la loi ? ».
A cette question posée pour les responsables du GROS, nous allons nous efforcer d’apporter des éléments de réponse.
Pour y parvenir nous développerons une approche quelque peu métonymique à travers quelques détours qui s’inscrive dans une perspective constructiviste.
Nous évoquerons, dans un premier temps, le concept d’anomie, les différentes façons dont on l’utilise en sociologie et les réflexions qu’il nous inspire dans le cadre de ce débat.
Nous considérerons alors quels sont les facteurs sociaux récents qui ont ébranlé les « table de la loi ».
Ceci nous permettra d’envisager les différentes rationalités dans lesquelles des individus/mangeurs sont imbriqués.
Nous les développerons dans le cadre de ce qui nous semble représenter quatre trajectoires sociales susceptibles de déboucher sur des constructions d’obésité.

1. Nous voudrions, dans ce premier point, exposer la notion d’anomie telle que nous la concevons, avec toutes les conséquences qui en résultent pour une approche sociologique compréhensive d’un « mangeur pluriel » confronté aux incertitudes de l’offre de produits et à la multiplicité des discours…
Dans une perspective durkheimienne l’anomie est associée à une vision catastrophique favorisant l’émergence de pathologies sociales et psychologiques. Durkheim, qui en fait une sorte de concept « poubelle » permettant d’expliquer les dysfonctionnements (suicide, folie, guerre..) qu’il observe et qui contredisent son approche héritière du modèle évolutionniste pour lequel la rationalité scientifique, le développement de l’éducation, les progrès des technologies, etc., déboucheraient sur le bonheur de l’humanité. Par ailleurs, Durkheim et les durkheimiens n’envisagent l’anomie que lors de grandes mutations sociétales, lorsqu’il y a crise qui résulte d’un décalage passager entre les systèmes normatifs postulés jusque là consensuels et les désirs et pratiques de celles et ceux censés en dépendre.
Notre conception de l’anomie ne partage pas ce point de vue… Nous nous inscrivons dans l’utilisation que peut en faire Jean Duvignaud . D’une part nous postulons que l’anomie est permanente dans les sociétés, qu’elle est une béance institutionnelle toujours présente mais davantage ressentie à certaines périodes qu’à d’autres (à moins que la dramatisation de ces crises anomiques ne résulte de la manière de regarder de l’observateur social). Sans cette béance il n’y aurait ni mutation des sociétés, ni distanciation nécessaire à la conceptualisation, ni conscience d’un patrimoine gastronomique, ni construction d’un répertoire du comestible et du buvable, ni désir d’invention technologique.
Autrement dit, si nous acceptons, comme Durkheim l’a montré, que l’anomie soit susceptible d’engendrer des comportements sociaux pathologiques, nous affirmons qu’elle débouche aussi sur une créativité collective ou individuelle. Cette créativité est orientée vers une expérience possible pour laquelle la conscience collective ne dispose d’aucun concept régulateur.
C’est le troisième point de notre conception de l’anomie qui peut nous différencier de certains auteurs. Traditionnellement, on affirme que la rupture institutionnelle –la crise anomique- est engendrée par une absence de norme correspondant à la situation nouvelle que rencontre l’acteur ; on accepte aussi qu’elle résulte, éventuellement, d’un décalage entre la proposition sociale et le désir des acteurs. Le premier scénario nous semble relever, pour ce qui concerne nos sociétés contemporaines, d’une véritable hypothèse d’école et le second ne peut être considéré comme possible qu’en limitant la crise à un secteur particulier et en niant les « intermittences » d’un individu pluriel. C’est pourquoi nous privilégions l’émergence d’un vide normatif conséquent d’une prolifération de valeurs et de modèles contradictoires et incompatibles engendrant, chez certains sujets plus fragiles ou plus « exposés », une anxiété intrinsèque à leur choix.
Ces remarques nous semblent importantes dans le cadre de notre approche métonymique...
Elles appellent quelques réflexions complémentaires :
Les sociologues savent bien qu’en dehors de l’invention sociale, deux scénarios paradigmatiques structurent la réponse à la dramatisation d’une crise anomique.
D’un côté l’on classe, catégorise, quantifie, pour nier le mouvement et construire une hypothétique sécurité dans les artifices de la catégorisation (vive les certifications, les normes iso, les traçabilités, les régimes miracles, les étiquettes informant sur l’origine du produit, les conditions « idéales » de dégustation, les propriétés nutritionnelles, les prises de risques encourues en se livrant à sa consommation, etc.).
De l’autre, on se donne le vertige, on éprouve des sensations en adhérant à tout ce qui peut signifier la nouveauté : l’ilinx de la modernité « fabrique » de l’hédonisme (packaging provocateur mobilisant l’approche psychosensorielle ; préférence pour des sensations gustatives intenses, « extrêmes » et, souvent, relativement standardisées ; etc.).
La radicalisation de ces deux postures est favorisée par les média qui théâtralisent l’anomie que nous avons postulé permanente. Les reportages récurrents sur l’alimentation versus danger/prise de risque, l’obésité, les consommations alcooliques de telle ou telle catégorie de la population, en dehors maintenant de ce que Pascale Pynson avait appelé le syndrome du maillot de bain, exacerbent ces paradigmes. On parle de la crise du comportement alimentaire sans vraiment la connaître. Paradoxalement, on la surexpose en la banalisant. On nous la donne en spectacle et nous met pratiquement en demeure de décider du « bon modèle », devant l’urgence « dramatisée ».
On saisit mieux comment les média valorisent tantôt le savoir-faire ancestral, les discours un peu ringards de quelques vieux gourous, tantôt se livrent à l’apologie d’un produit très innovant pour des mangeurs en quête de sensations fortes et standardisées.
Ces mêmes média véhiculent la science censée remplacer les tables de la loi. Car la science (si elle existe) est nécessairement vulgarisée au sein de ces deux paradigmes dans notre socité post-moderne.
Le « mangeur pluriel » échappe pour partie à cette zizanie médiatisée. Selon les situations il consomme tel ou tel produit qui lui semble correspondre à ses désirs du moment, qu’il perçoit comme porteur de plaisir. Pas véritablement d’anomie ici mais, simplement, des situations particulières de consommation se succédant et auxquelles il associe une recherche de qualités spécifiques de types d’aliments particuliers. De nouveaux usages de ces derniers apparaissent au sein de nouvelles formes de convivialité. La crise anomique n’est pas ressentie comme telle par ce consommateur zappeur - que nous qualifions à l’instant de « mangeur pluriel »- qui rompt avec la monotonie des habitudes, trouve un espace de liberté dans la multiplicité de l’offre.
La crise anomique est alors du côté de la dramatisation médiatique. Elle est éventuellement dans la représentation construite par le chercheur qui privilégie la « cacophonie » normative comme si celle-ci était une nouveauté, ce que l’analyse historique dénie…
Pour modérer l’expression de cet optimisme peu conforme à l’inquiétude ambiante, à la peur nécessaire pour développer des idéologies sécuritaires, soulignons que l’anomie créatrice de mal-être existe (et malheureusement tragique) dès lors que l’acteur social ressent une solitude, une fragilité, une absence de lien.
Il est alors possible de pointer trois phénomènes susceptibles d’engendrer l’anomie ou de conforter les dramatisations médiatiques…

2. Trois « itinéraires » d’anomie .

a) Les peurs alimentaires s’inversent…
Jusqu’au milieu des « trente glorieuses », les mangeurs français, comme, malhereusement, le fait encore une grande partie de l’humanité, redoutaient le manque de nourritures. L’imaginaire collectif était marqué par la peur de la famine (peur ravivée par les camps de concentration et les rationnements alimentaires des années 40).
L’émergence de l’abondance (qui correspond à une amélioration considérable du pouvoir d’achat et à une diminution des coûts de production qui « démocratise » l’accès à de nombreux aliments jusque là réservés à des minorités « chanceuses ») renverse les codes et crée des décalages… « Si tu bouffes tu crève ; si tu bouffes pas, tu crèves quand même » proclamait Coluche dans un sketch célèbre de la fin des années 70 exprimant intuitivement la distanciation à l’aliment dont la fonction d’empoisonnement et l’abondance se substituaient, chez un certain type de consommateurs , à celle de la profusion inespérée et bénéfique.
A la peur du manque succède celle du « trop ». On soupçonne l’aliment facile à acquérir et consommer d’être malsain, empoisonné par les technologies qui permettent de le rendre accessible à la majorité.
Pour compléter ce premier phénomène qui déstabilise et inverse nos catégories de représentations des aliments il est nécessaire d’évoquer un phénomène plus récent, imbriqué dans cette dynamique.
Il médicalise l’alimentation, au sein de laquelle certaines catégories de nourritures sont investies de pouvoirs magiques (purificateurs, bénéfiques, énergétiques, protecteurs, etc.), mais cette vision d’un aliment thérapeutique s’inscrit dans le déni de ceux que l’on décrète malsains et qui ne peuvent franchir le seuil du domicile. L’interdit, se voulant protecteur des enfants de celui ou de celle qui doit échapper à toute pathologie, être conforme aux critères esthétiques, aux stigmates annoncés de la pleine forme et de la santé, débouche sur un nouveau manque engendrant une nouvelle forme d’anomie : obéir au déni, au manque de la sphère privée ou profiter, sournoisement, rapidement, en cachette de l’abondance offerte à l’extérieur par tous les points variés de restaurations et de vente d’aliments.

b) Le second phénomène conforte cette mutation de l’imaginaire. Il s’agit de l’augmentation considérable de la prise alimentaire hors repas.
Les études sociologiques récentes enregistrent une nette augmentation de telles pratiques alors que la majorité des conseils diététiques postule le bien fondé d’une alimentation reposant sur trois (voire quatre en incluant dans certaines catégories de la population le goûter) repas sédentarisés, ritualisés. Un sociologue ou un anthropologue admettant la diversité des possibilités d’alimentation « équilibrée » existant dans différents modèles culturels ne peut s’empêcher de percevoir cette attitude nutritionnelle normative comme une forme d’exorcisme de toutes les pathologies alimentaires (au rang desquelles, principalement, le risque de l’obésité).
Il ne faudrait pas oublier que les mêmes enquêtes sociologiques qui pointèrent le développement des prises alimentaires hors repas, notent aussi qu’elles ne doivent pas être confondues systématiquement avec le grignotage et l’incorporation incontrôlée d’aliments aux apports caloriques phénoménaux. Les prises alimentaires hors repas peuvent être « socialisées », pensées au sein de la diète quotidienne. Le dessert pris avec les collègues de travail à 15 heures à supposé, en amont la simplification du repas méridien réduit à une entrée et un plat. La collation de milieu de matinée qui donne lieu à de nouvelles formes de sociabilités alimentaires ritualisées (y compris devant le distributeur) est répercutée sur le déjeuner constitué par une salade composée et un fruit, etc.
Dans la totalité des cas on est loin du grignotage machinal, solitaire, impensé, mais on est dans l’invention d’un nouveau modèle que Jean-Pierre Poulain n’hésite pas à désigner sous le nom de « Modernité alimentaire ».
Certes nous ne nions pas l’existence de grignotage mais nous attitrons l’attention sur l’anomie qui peut résulter de mangeurs dont la diète est parfaitement équilibrée alors qu’ils pratiquent de nombreuses prises alimentaires hors repas. La culpabilité qu’ils exprimaient plus ou moins par le décalage entre leur déclaratif et leur pratiques il y a une petite dizaine d’années semble s’estomper. Peut-être est-il temps de réfléchir ensemble à une information nutritionnelle qui ne postule pas comme condition nécessaire la règle des trois repas ?

3. L’amoindrissement de la régulation collective.
Elle correspond à la montée de l’individualisme à la mutation de nos modes de vie.
Plus la France s’urbanise plus les distances s’agrandissent entre le lieu de travail et celui de la résidence. Le temps et le coût des transports deviennent alors une nouvelle donne de la vie des urbains qui rationalisent leur présence sur le lieu de production en diminuant la durée du repas méridien, en le prenant sur place dans une restauration collective sociale ou privée, à moins qu’ils ne mangent un mets unique, une quelconque viennoiserie, etc. en simplifiant la structure du déjeuner…
Si les parents ne rentrent plus au domicile le midi, il serait étonnant que les enfants le fassent ! Eux aussi fréquentent les cantines scolaires, s’alimentent en s’adressant à des points de vente de produits qui ne correspondent pas toujours aux critères de la diététique actuelle.
Dans toutes ces figures, le mangeur n’est plus soumis à une régulation collective de son alimentation puisqu’il est individualisé, libre de choisir au sein d’une offre de plus en plus importante dont les caractéristiques et les valeurs nutritionnelles lui échappent souvent.

Il nous faut pondérer cette vision valable pour la précédente décennie par les effets que les RTT peuvent avoir sur un temps libre dont une partie est, chez certaines personnes enquêtées, consacrée à des activités culinaires moins sexuées et vécues comme plus ludiques que les contraintes liées à la répartition des rôles domestiques très inégalitaires dans la famille traditionnelle.

Outre le développement de la restauration hors foyer généré par l’impossibilité temporelle de cuisiner et parfois par la disparition des savoir-faire, un autre phénomène participe à la dérégulation collective de notre alimentation. Il s’agit de l’engouement pour les produits nouveaux, venus d’ailleurs ou conçus par l’industrie agroalimentaire. Agréables à manger ils sont d’une très grande densité calorique et ne remplissent pas pour autant le bol alimentaire. Ces minis produits séduisent les clientèles jeunes par leurs goûts et par la praticité de leur emballage qui permet d’en avoir toujours sur soi. Les consommer permet une inclusion au sein de convivialités avec ses pairs.

On peut aussi les consommer lorsque l’on a rejoint le domicile au sein duquel le repas familial structure moins qu’avant l’organisation du quotidien. L’enfant accède librement à des nourritures conservées dans le réfrigérateur, le congélateur ou le placard. Leur consommation miniaturisée et répétée risque de changer leur statut d’ « en-cas » ritualisés en grignotages compulsifs. Les enquêtes montrent que plus l’enfant ou l’adolescent est livré à lui-même dans le foyer, face à une surconsommation médiatique et plus il risque de s’inscrire dans un cycle de grignotage et boisson de sodas ou assimilés. Nous distinguons, pour notre part , les grignotages –manger machinal, non pensé- des prises alimentaires socialisées hors repas où le rituel est mémorisé, comptabilisé dans la diète quotidienne. Par ailleurs, les secondes correspondent à une vraie faim alors que les premières interviennent avant que celle-ci ne s’exprime et sans que l’on atteigne jamais le sentiment de satiété.

4. Dans cette liberté résultant d’une crise anomique que les média ne manquent pas de dénoncer, et dans le même temps d’accentuer, le mangeur peut obéir, se soumettre, choir ou développer des comportements alimentaires qui s’inscrivent dans plusieurs logiques de rationalité ( d’où le pluriel de notre titre)
On peut alors « revisiter » Max Weber comme le fait superbement Jean-Pierre Poulain qui distingue, à propos de la construction de nos normes, attitudes et pratiques alimentaires des formes de rationalité en finalité, rationalité en valeur, de type scientifique ou magique.

Nous compléterons son analyse –dans la perspective de notre conception de l’anomie développée précédemment- en y ajoutant le fait que l’individu peut être « producteur » d’une quelconque forme de rationalité ou reproducteur de celle-ci.
Le sens de l’anomie, c’est-à-dire de l’affrontement entre divers types de rationalités s’en trouve modifié… Si l’individu se pense acteur de son comportement, l’écart à la norme ne crée point de culpabilité particulière. A l’inverse, la norme intégrée, mais contraire aux habitudes, fragilise la rationalité qui risque de voler en éclat au grès des situations de partages ou d’inquiétudes solitaires qui la font oublier, ou qui la rende haïssable.
Si l’on applique ces principes à des scénarios de compréhension sociologique de l’obésité, nous pourrions en distinguer quatre…

5. Quatre scénarios.
-Le vide social
Le premier est celui que valorisent les politiques de santé publique. Schématiquement il s’agit d’accuser l’offre alimentaire, trop sucrée, trop lipidique, qui serait proposée à un jeune enfant livré à lui-même, plus ou moins solitaire (y compris au sein d’un milieu familial dans lequel la communication est faible) et sur consommateur d’images véhiculées par les multimédias qui entraîne une sédentarité devant l’écran en même temps que, de façon « non pensée », on se fait plaisir avec des grignotages et des boissons sucrées.
Ce premier scénario de construction de l’obésité, très en cours chez les éducateurs, conduit à accuser les pratiques d’une certaine agro-industrie et des stratégies de commercialisation de certaines enseignes qui augmenteraient les portions et encourageraient par des promotions l’achat de grandes quantités de produits séduisant sur le plan gustatif mais dangereux sur le plan nutritionnel. Ces politiques commerciales « responsables » de l’obésité auraient un impact maximum sur des populations fragiles au plan économique et ne pouvant toujours comprendre l’information nutritionnelle. Traditionnellement, on cite alors le cas des quartiers pauvres des villes états-uniennes et l’obésité qui caractérisent les « grignoteurs » qui les peuplent. Des études françaises ont pu mettre en corrélation l’origine sociale, la consommation d’images télévisées, des pratiques de grignotages et l’apparition d’une sur pondération chez des enfants solitaires de familles défavorisées.
- La revanche
La deuxième trajectoire se développe sans doute dans le même type de population mais, elle ne s’accompagne pas forcément de grignotage. Il s’agit de familles d’émigrés récemment installées et qui accèdent enfin à une offre alimentaire au sein de laquelle la consommation les produits déconseillés par la diététique actuelle leur apparaissent comme le signe d’une modernité, d’une réussite sociale. Nous dirions, d’une « revanche sociale ». Leur imaginaire est encore hanté par les images de la disette qu’ils ont connue ou rencontrée dans leur diaspora. On comprend comment le contrôle de soi devant un aliment désirable est difficile à admettre et comment l’idéal corporel de la minceur, en vogue aujourd’hui, ne correspond pas à leurs critères esthétiques, à leur conception de la réussite sociale à leur représentation de la bonne santé. L’augmentation de poids de l’enfant n’entraîne aucune inquiétude mais semble au contraire positive. Pour ces populations il est nécessaire d’avoir une approche culturelle plus présente dans la démarche de santé publique, mais il faut, dans le même temps veiller à ne pas sombrer dans une forme de communautarisme aux antipodes du système d’intégration français.
- La transgression de l’orthorexie
Le troisième scénario de trajectoire de construction sociale de l’obésité concerne des populations plus privilégiées au sein desquelles, les parents développent une sorte d’orthorexie ascétique, puritaine, qui, par le déni, évacue de l’espace du domicile les produits « dangereux » pour leur progéniture. Ainsi, le manque alimentaire est-il institué dans l’espace privé alors que l’abondance existe toujours à l’extérieur. L’enfant qui échappe au regard parental va cueillir les produits défendus, avec avidité et sans doute culpabilité. La sur pondération qui risque d’en résulter est interprétée par le père et la mère –souvent surprotecteurs- comme le premier stigmate de l’obésité nécessitant de la rencontre d’un spécialiste. L’enfant est alors souvent coupé des sociabilités qui l’aideraient à résoudre ce problème de poids.
- La surveillance stigmatisante
Pour aboutir à ce quatrième scénario de l’ « enfant surveillé /protégé », un autre itinéraire est parfois emprunté qui s’ancre non dans le déni mais dans le désir de bien alimenter l’enfant en le nourrissant comme un « sportif de haut niveau » pour qu’il ait encore plus de vitalité, pour que les risques de maladie ou de « contre-performance » évoqués par des prophéties catastrophiques ne s’appliquent pas à l’enfant chéri. Ce souci de perfectionnisme exprime une envie de contrôle, d’évacuation de l’incertitude du développement de l’enfant. C’est, finalement l’émergence d’une vision sécuritaire que l’on retrouve, chez les mêmes parents avec leur refus de laisser l’enfant aller seul à l’école, prendre des risques sur une aire de jeu, etc. Paradoxalement, ici, l’orthorexie rationalisant l’alimentation enfantine ne dénie plus, mais prône, au contraire, une sorte de « gavage » d’un aliment se « médicalisant », très riche en apports nutritionnels. L’interdit et la privation portent plutôt sur la dépense physique susceptible d’engendrer des formes d’insécurité. Dès que la sur pondération, entraînée par le déséquilibre apparaît elle débouche sur la stigmatisation de l’obésité évoquée antérieurement.

6. En guise de conclusion…
Pour répondre à la question posée par le GROS, « la science peut-elle remplacer les tables de la Loi ?», nous dirions que la science (médicale, économique, juridique, de la vie, humaine, sociale, etc.) qui prétend, de façon solitaire (c’est-à-dire sans écouter l’acteur et sans reconstruire avec les autres disciplines la complexité du phénomène social total alimentaire), se substituer à la loi d’un comportement n’est plus une science mais une forme d’idéologie. Par ailleurs elle ne peut avoir un impact qu’à travers des médiatisations et elle doit alors prendre garde à la perception magique qu’elle risque de déclencher et aux effets pervers de dramatisation qu’elle pourrait susciter.

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1) L'expression est de Jean Duvignaud
2) Duvignaud Jean, l'anomie, Anthropos, Paris, 1973.
3) Pynson Pascale, « La France à table », Editions de la Découverte, Paris, 1987.
4) Plutôt des femmes, d'un bon niveau socioculturel, urbanisées et disposant d'un certain pouvoir d'achat.
5) Cf. Jean-Pierre poulain, « manger aujourd'hui. Normes, attitudes et pratiques alimentaires », Privat/OCHA 2002
6) Poulain op. cité et Jean-Pierre Corbeau, Jean-Pierre Poulain « Penser l'alimentation. Entre imaginaire et rationalité », Privat/Ocha, 2002.
7) Corbeau J-P, Poulain J-P, op. cité
8) Corbeau-Poulain, op. cité
9) cf. Corbeau J-P, S'emplir de signes pour combler le vide social in « Le journal des professionnels de l'enfance » ; n°4 Mars-Avril 2000, p. 64-70.



Symposium 3: Emotions et prises alimentaires: comment trouver une autre issue?

Modérateur: Dr Bernard Waysfeld.
Certains mangeurs utilisent la nourriture pour neutraliser des émotions qu’ils parviennent variablement à identifier et exprimer. Ils développent, en regard, des comportements stéréotypés en réponse à des conflits de toute nature. Qu’est-ce qu’une émotion ? À quoi sert-elle ? Comment peut-on la contrôler ?
Clinique de l’alexithymie - Dr Bernard Waysfeld (psychiatre, Paris).
La grammaire des émotions – Mme Isabelle Filliozat (psychologue, Aix en Provence)
Besoins spécifiques et émotions inconscientes – Pr Jeannine Louis-Sylvestre (physiologiste, Paris).
De la pensée à l’émotion : des clés pour changer - Dr Guy Azoulaï (psychothérapeute, Paris)
Genèse de l'émotion, le point de vue du psychanalyste. Dr Jean-Benjamin Stora (psychanalyste, Paris).




Aperçu du symposium:
L’émotion est au cœur de notre pensée et de nos comportements. Comment ceux qui s’occupent de comportement alimentaire pourraient-ils la délaisser ?
A la différence de l’affect auquel s’intéressent les psychanalystes, l’émotion n’est ni seulement «psychique», ni seulement «physique».
Elle possède cette double valence qui met un terme au vieux dualisme âme-corps. Car la question se pose depuis la nuit des temps : est-ce que je cours parce que j’ai peur ou ai-je peur parce que je cours ? Quoiqu’il en soit l’émotion adaptée à la vie sociale que nous connaissons n’est possible que si notre appareil mental est intact (Antonio Damasio, l’Erreur de Descartes, Odile Jacob, 1995) intégrant les pulsions fondamentales, leur censure éventuelle et la réaction sensori-motrice adéquate.
On conçoit qu’un trouble émotionnel, à quelque niveau qu’il surgisse, influence l’ensemble de nos comportements et bien sûr, un des plus essentiels, notre comportement alimentaire. Permettre au sujet obèse, ou souffrant de troubles du comportement alimentaire, de reconnaître, de nommer et d’intégrer sa vie émotionnelle, apparaît donc comme un temps essentiel de notre approche thérapeutique. Différents thèmes ont été abordés :
Du désir au plaisir auxquels répondrait une géographie cérébrale différente (Jeanine Louis-Sylvestre), de l’orientation des émotions et de ses conséquences (Isabelle Filliozat), de la prise en compte de la naissance de l’affect dans l’économie psychique inconsciente pour le psychanalyste (Jean Benjamin Stora qui a remplacé au pied levé Maurice Corcos empêché), de l’importance des pensées dysfonctionnelles pour les cognitivo-comportementalistes (Guy Azoulay «Des clés pour changer») jusqu’à l’alexithymie qui apparaît comme une coupure émotionnelle, constitutionnelle et surtout acquise dans un environnement affectif peu structurant (Bernard Waysfeld), c’est un panorama large et malgré tout insuffisant qui aura été abordé au cours de cette session mais c’est aussi la première fois, qu’on aborde la place de l’émotion dans un congrès consacré à l’obésité. Alors, soyons indulgents !

Bernard WAYSFELD




Clinique de l’alexithymie. Bernard WAYSFELD, psychiatre - Paris
« Qu’est-ce que je peux vous dire ? » Soupira-t-elle en s’essayant dans le fauteuil en face de moi.
D’un âge moyen, ni grosse ni maigre, plutôt agréable malgré les nombreux paquets dont elle s’entourait, elle me lance : « plus je dépense, plus je dépense, plus je dépense… et moins je pense ! ».
L’alexithymie est classiquement décrite comme l’incapacité d’exprimer les émotions par des mots (a : privatif, lexis : le mot, thymie : humeur ou émotion) et la question se pose depuis 1963, date de la première description du phénomène par l’école de Paris(1) : s’agit-il d’une incapacité à ressentir (et donc à dire) ou s’agit-il seulement d’une incapacité à dire ses émotions, ses sentiments ou comme le disent les psychanalystes, ses affects ?
Cette patiente, à travers le raccourci de son discours, nous dit bien qu’ici, le passage à l’acte lui permet de ne pas penser, donc de ne pas ressentir et aussi sans doute de ne pas souffrir. Elle sait bien qu’en se lançant à corps perdu dans l’acte, elle court-circuite son espace psychique. Elle sait bien qu’en dépensant exagérément, elle ne fait que mettre en péril ses avoirs et non son être. Elle sait aussi que cela risque d’occasionner des conflits à l’heure des comptes. Il n’y aura peut-être pas de problème de fin de mois, mais une échéance un jour ou l’autre, avec son mari par exemple et il faudra se battre, justifier chaque dépense… et ainsi vérifier qu’on continue d’être aimée, malgré tout… un combat peut en cacher un autre, en somme !
Plus tard, après de nombreux entretiens, il s’avérera que le passage à l’acte s’intègre dans une forme d’addiction qui permet de déplacer des pulsions boulimiques. Là aussi, pourrait-on dire, il n’y a pas de mots puisqu’on ne parle pas la bouche pleine. Mais au fil du temps, on verra défiler la colère, l’agressivité, la violence fondamentale du bébé insatisfait et tyrannique. On apprendra que la mère était absente ou pire, dépressive (présente sans être là) et que personne n’a pu, n’a su mettre en place les limites, dessiner un moi corporel aux contours précis, permettant d’échapper définitivement aux affres de la psychose quand celle-ci nous confronte à notre anéantissement face à un réel terrifiant car infini. Alors on comprendra mieux que ce qui est demandé aux partenaires masculins, sous couvert d’une hystérie de surface, c’est de rassurer, non pas tant en montrant à la femme qu’elle est un objet de désir, mais en la serrant dans ses bras d’homme, en la caressant, en refaisant le chemin qui a si douloureusement manqué. On comprendra alors que cette faille fondamentale ne pourra être comblée que par un travail psychologique long et laborieux pour le thérapeute qui devra intervenir pour ne pas laisser « cette petite chose » s’effondrer dans l’angoisse d’un silence assourdissant. Sinon ce sera le trouble alimentaire ou pire, le jeu pathologique, les drogues douces ou dures, tous ces paradis artificiels qui permettent une lune de miel en préservant pour un temps la fusion à l’objet – ou bien ce sera l’effondrement dépressif face au manque irréductible.
Addictif ou dépressif, l’homme d’aujourd’hui serait-il fatigué d’être lui-même, comme le dit Ehrenberg (2) parce qu’incapable de penser et de dire ses émotions ?
A mi-chemin entre le moi névrotique qui voit l’autre comme objet sexuel et le moi psychotique qui vise la fusion, le moi alexithymique lutte contre des émotions archaïques qu’il ne peut mettre en mots, faute de modèle, et qu’il met donc en acte pour ne pas sombrer. Ce court-circuit du manque et de l’affect tout à la fois le sauve et le condamne à un passage à l’acte auto-destructeur (3).
Là commence le travail du clinicien.

1. Marty P, de M'Uzan M., La pensée opératoire. Rev. Fr. Psychanal. 1963, 27, 345-356
2. Ehrenberg A. La fatigue d'être soi. Odile Jacob, 1998.
3. Waysfeld B. Le poids et le moi. Armand Colin, 2003.




La grammaire des émotions. Isabelle FILLIOZAT, psychologue psychothérapeute – Aix-en-Provence
Les émotions sont universelles. Tous les humains ont la même physiologie. Partout dans le monde, ce sont les mêmes contractions musculaires qui expriment la peur ou la surprise, la colère ou la joie. Une émotion est une réponse physiologique et non pas seulement psychologique. Chaque émotion a une fonction biologique. Nous avons parfois l’impression d’être esclaves de nos émotions, débordés par des réactions excessives et déplacée (pleurs inappropriés, rages subites, paniques). Ce ne sont pas de véritables émotions, ce sont des sentiments parasites qui nous empêchent de sentir nos vraies émotions.
Quand les émotions ne peuvent être dites, elles sont déplacées, projetées ou refoulées. Pour ravaler une colère, on peut se bourrer de nourriture. Pour ne pas sentir sa rage, on s'affame. Les plus petits sucent leur sucette ou leur doudou pour se calmer, les grands fument, boivent, et mangent pour ne pas sentir.

Isabelle Filliozat
Psychologue clinicienne, installée comme psychothérapeute depuis 1982, elle reçoit adultes et enfants. Parallèlement, elle écrit, donne des conférences et anime des stages. Elle se rattache au courant de la psychologie humaniste. Fille d’un psychologue et d’une psychanalyste, Isabelle est depuis son enfance plongée dans le monde des émotions. Elle obtient sa maîtrise de psychologie clinique à l’université de Paris V avec un mémoire novateur pour l’époque (1981) : “Les facteurs psychiques dans l’origine du cancer du sein”. Elle se forme en France, aux Etats-Unis, en Belgique, en Angleterre… Analyse Transactionnelle, Thérapie Néo-Reichienne (Radix) et Programmation Neuro-Linguistique sont ses principaux outils. Elle fonde sa propre approche et se spécialise dans la grammaire des émotions. A ce jour, elle est auteur de neuf livres.




Besoins spécifiques et émotions inconscientes. Dr Jeannine LOUIS-SYLVESTRE, Physiologiste - Paris
La motivation hédonique est innée : un organisme animal ou humain n'agit, ne se comporte, que pour le plaisir ou le soulagement d'un déplaisir. Le comportement alimentaire est un comportement motivé et comme pour tout comportement cette motivation est in fine hédonique. Un comportement est ipso facto récompensant (rewarding).
Quels sont les composants psychologiques de la récompense ?
L'apprentissage des relations causes/conséquences d'une action. L'apprentissage peut être conscient (cognitif) ou inconscient (associatif). L'apprentissage associatif fait référence au conditionnement pavlovien et à l'apprentissage opérant qui sont des procédures de prédiction de la récompense. La réponse conditionnée peut être une réponse anticipée ou une habitude comportementale ou même des motivations ou émotions affectées au stimulus inconditionné de la récompense.
L'envie. Le désir (l'envie ou wanting) peut être conscient (cognitive incentive) mais également inconscient (incentive salience). Dans ce cas il fait référence à un processus objectif et implicite qui transforme la récompense et ses caractéristiques en une incitation prééminente mais inconsciente.
L'appréciation. L'appréciation (liking) vient de la composante affective de l'information sensorielle issue de la récompense (l'aliment dans le cas du comportement alimentaire). Cet affect ou cette émotion est aussi consciente ou inconsciente. Dans le premier cas elle donne lieu chez l'homme à une évaluation subjective (par exemple par échelles visuelles analogiques). L'impact affectif sensoriel de l'aliment (liking) peut être mesuré chez l'homme (enfant surtout) et l'animal par la microstructure des réactions affectives liées au goût (Berridge, 2000). Ces réactions faciales sont tout à fait stéréotypées : par exemple, de la souris à l'homme la même équation peut être utilisée pour prévoir le temps de protrusion de la langue (durée (sec) = 0.27 x (masse corporelle en kg) 0.32!). Aucune de ces réactions faciales n'est spécifique d'un goût. De plus, des études physiologiques, psychologiques et pharmacologiques montrent qu'elles ne sont pas obligatoirement indicatives de la prise qui serait effectuée spontanément ni de l'intensité de la sensation mais elles évaluent la palatabilité ou l'affect de l'aliment. Elles ont permis de mettre en évidence l'influence sur cet affect de l'état du sujet (affamé ou en état de satiété), des conditions psychologiques et des apprentissages. L'existence des mêmes réactions chez les enfants normaux et les enfants anencéphales confirment que l'impact affectif peut être conscient ou inconscient.
Dire que ce qui est apprécié (liked) est désiré (wanted) ou que ce qui est désiré est apprécié semble être axiomatique (Berridge 1996). Cependant des manipulations anatomiques, pharmacologiques ont montré que les systèmes neuroanatomiques (pallidum ventral et premiers relais gustatifs du tronc cérébral pour l'appréciation ; noyau accumbens en partie et l'amygdale pour le désir) et les systèmes de neurotransmetteurs impliqués (opioïdes et GABA/benzodiazépines pour l'un et dopamine pour l'autre) dans ces deux aspects sont différents. Apprécier et désirer ne sont pas synonymes : il est possible de les dissocier (Berridge & Robinson, 2004).

Deux mécanismes de conditionnement pavlovien assurant la couverture des besoins
Le besoin d'énergie est signalé par la sensation consciente et désagréable de faim. Le bien-être de l'état de satiété est anticipé (conditionnement) par la sensation plaisante du rassasiement même à son tout début. En revanche le sujet consommant un petit déjeuner aprotéique et inconscient de sa "carence" prend inconsciemment un déjeuner spécialement protéique (Gibson et al., 1995).
La mise en évidence des émotions inconscientes et de leurs effets est récente (Winkielman et al., 2000). Elle éclaire (à mon sens) en particulier les mécanismes physiologiques qui président à la couverture de certains besoins nutritionnels (besoins en protéines, acides aminés, vitamines, minéraux…).
Une émotion inconsciente est définie comme une réaction affective dont le sujet n'a pas conscience même après introspection et qui est provoquée par un évènement dont le sujet n'a pas non plus conscience.
La présentation d'images subliminaires de visages heureux à des sujets qui ont soif les conduits à davantage (50 %) remplir leur verre, boire, apprécier et accepter de payer plus cher la boisson à disposition. Le contraire est vrai quand les images subliminales sont celles de visages contrariés (Berridge & Winkielman, 2003). Il est établi que les images faciales subliminaires activent des structures cérébrales en connexion avec le noyau accumbens (Whalen et al., 1998 ;). L'activité de celui-ci pourrait modifier la réaction affective des sujets à la boisson présentée comme une microinjection de morphine dans le noyau accumbens du rat amplifie sa réaction affective au goût sucré
La carence en acides aminés est un bon modèle pour décrire les changements adaptatifs du comportement. L'animal carencé en thréonine consomme peu du régime qui en est dépourvu mais il reconnaît et apprend en quelques jours à consommer préférentiellement la solution qui va soulager sa carence. Quel est le signal ? Cet état de carence est inconscient et cependant l'animal n'aime plus son régime et va apprécier et désirer la solution curative sans être conscient de l'amélioration de son état. Le site du signal de cette carence semble être le cortex piriforme antérieur : l'animal qui ne consomme plus le régime appauvri en thréonine, le consomme à nouveau quand l'acide aminé est injecté à ce niveau. L'activité de la "sonde à acides aminés" pourrait être un stimulus subliminaire générant une émotion inconsciente amplifiant la réaction affective au goût de la solution de lysine et conduisant à une réaction comportementale elle-même alors amplifiée.
Est-il possible en clinique d'utiliser des stimuli subliminaires ?




De la pensée à l’émotion : des clés pour changer. Dr Guy AZOULAÏ, psychothérapeute - Paris
Lorsque nous parlons d’émotions, nous parlons de phénomènes complexes dont la compréhension n’est pas à ce jour complète ni satisfaisante. Le terme « affect » est souvent utilisé pour exprimer l’expérience psychique d’une réaction émotionnelle, le terme émotion pour décrire les aspects visibles (gestes, respiration, expression faciale, cris, pleurs, larmes, attitudes, etc.) et les réactions physiologiques associées (adrénaline, cortisone), le terme sentiment pour décrire ce qu’il y a de plus construit dans nos réactions émotionnelles (amour, haine, jalousie, envie, etc.) Afin de faciliter la compréhension et in fine la mise en application pratique de concepts thérapeutiques simples le terme « émotion » sera employé pour désigner tous ces aspects nécessairement intriqués et indissociables. L’émotion différenciée est liée à l’apprentissage, le système de représentations et le sens attribué aux événements et comportements. Les processus qui mènent de la perception à la pensée sont complexes et intriqués et les systèmes de référence nombreux. Là encore dans un soucis d’efficacité le terme « pensée » fera référence à l’ensemble de ces phénomènes.
Dans émotion nous retrouvons le mot motion. Une des finalité des émotions est de mettre en mouvement, (origine : ex movere) Les comportements mis en œuvre ont une double finalité : faire disparaître des sensations désagréables et/ou s’en procurer d’agréables.
De même que notre biologie nous a offert un « système émotionnel », nous décrivons un « système de récompense » pour les comportements. Les comportements sont naturellement renforcés par notre biologie. Nous sommes « programmés » pour la répétition. Cela se fait d’une manière qui nous échappe pour grande partie. Dans le mésencéphale, zone du cerveau associée aux émotions, lors d’une expérience agréable, l’aire tegmentale ventrale envoie des signaux par l’intermédiaire de la dopamine au noyau accumbens qui prend en compte le degré de plaisir associé. Ces informations sont relayées à l’amygdale qui permet de déterminer selon le plaisir perçu si le comportement doit ou pas être répété. L’amygdale est associée à l’hippocampe qui permet de garder en mémoire selon l’intensité du plaisir éprouvé, les événements associés, lieux, moments, personnes présentes. L’ensemble est capable de déclencher des comportements de manière quasi autonome. Il n’en reste pas moins que le cortex préfrontal, le siège de la pensée, est relié à cet ensemble et coordonne et traite les informations afin de permettre le choix du comportement.
Certains comportements vont avoir des conséquences négatives à la fois sur la réalisation des objectifs (affrontement, évitement, inhibition) et sur la santé (prise de substances, prise alimentaire, abus de certaines activités, etc.) Intervenir pour aider une personne à modifier les composants pensée/émotion liés à un comportement délétère, l’aider à favoriser des choix comportementaux efficaces, facilite le retour à un comportement plus adéquat ou l’apprentissage d’un plus adapté.
Ce concept thérapeutique est loin d’être récent. Le philosophe Epictète au premier siècle avant Jésus Christ disait : « ce ne sont pas les événements qui troublent les personnes mais l’idée qu’ils se font de ces événements » Il fit plus que de le constater et de le dire, il construit une philosophie et un mode de vie destinés à être heureux, le stoïcisme. En énonçant cela il établissait également les prémices des thérapies cognitivo comportementales.
Albert Ellis fut le premier à chercher une approche simple, rapide et efficace pour aider les gens à modifier des réactions et des comportements inadéquats afin de réaliser leurs objectifs de vie et développer des comportements de santé. Il proposa dès 1955 le modèle ABC des émotions repris dans les années 70 par Aaron T Beck plus connu en France : face à un événement activateur (A), un individu aura des pensées (beliefs = B) qui auront pour conséquences (C) les émotions et comportements qui en découlent. Tant que les pensées, émotions et les comportements (A, B et C) contribuent au bien être, à la santé et à l’accomplissement des objectifs, ils sont « rationnels », le terme irrationnel désigne les A, B et C qui sont nuisibles aux objectifs et à la santé.
Cet exemple illustre le fait que ce n’est pas l’événement qui est en cause. Les gens réagissent différemment selon l’évaluation qu’ils ont d’eux-mêmes, des autres, des comportements auxquels ils sont confrontés, de la gravité et la dangerosité de la situation, de leur capacité à y faire face. L’expérience fait qu’une même personne peut réagir différemment à différent temps de sa vie. Les personnes développent au cours de leur vie des « styles de pensées » selon la manière dont ils se voient, dont ils voient les autres et dont ils voient le monde. En fonction du style les réactions prédominantes seront plutôt rationnelles ou plutôt irrationnelles.
Le modèle sert également d’outil pédagogique pour aider les personnes à repérer les pensées « irrationnelles » et les faire évoluer et déterminer des comportements plus adaptés.
La motivation à changer se joue également au niveau des fonctions cognitives supérieures. Il existe souvent un conflit de valeurs que l’on appelle ambivalence qui empêche le processus de décision et le changement (Janis et Mann 1977) La condition préalable à toute démarche de changement est la résolution d’éventuelles ambivalences. Les approches « motivationnelles » (W.R. Miller 1982) sont fondées sur un travail d’évaluation et de projection favorisant la prise de décision et l’engagement dans une démarche de changement. Le style empathique et réflectif favorise ce processus (C. Rogers). Parfois cette motivation seule permet aux personnes de trouver les ajustements émotifs et comportementaux nécessaires.
La motivation seule ne suffit pas toujours. Il est nécessaire parfois d’acquérir des habiletés spécifiques. Karen Horney (1947), psychanalyste américaine, remarqua que les patients névrosés avec d’importants problèmes de comportement avaient une manière particulière de penser, irréaliste et nuisible. Elle décrit la « tyrannie des il faut » s’appliquant à soi, au monde et aux autres, sans fondements et ne laissant pas de place aux alternatives. Albert Ellis reprend à son compte ces idées « irrationnelles » qu’il explore et précise. Il expérimente les moyens d’aider à les invalider et à les remplacer par de plus saines. La thérapie cognitivo comportementale est née.
Des stratégies spécifiques seront développées et affinées par la suite afin de permettre au patient de repérer les pensées « irrationnelles », de les faire évoluer et de provoquer un changement perceptible des émotions pour développer des comportements adaptés. Une des manières de favoriser le changement est d’aider le patient à voir la réalité des choses, la « confrontation au réel ».
Si notre biologie nous prédispose à avoir des émotions inadéquates et à développer des comportements inadaptés, elle comporte également les éléments qui vont permettre d’y remédier. Ils se situent au cœur même de la pensée. Le tout est d’en trouver les clés.



Genèse de l'émotion, le point de vue du psychanalyste. Dr Jean-Benjamin Stora, psychanalyste, Paris
(pas de texte communiqué)





Symposium 4: Régulation, dépense énergétique et conscience du corps

Modérateur : M. Pierre Dalarun.
Pour beaucoup, l’activité physique produit une dépense énergétique qui serait le moyen de lutter contre l’obésité consécutive à la sédentarité moderne. Cette sédentarité ne pourrait-elle pas expliquer une perte de conscience du corps, qui serait responsable d’un trouble de la régulation alimentaire ?
Poids et conscience du corps. Pierre Dalarun (psychomotricien, Paris).
Activité physique, comportement sédentaire et contrôle du poids – Pr Jean-Michel Oppert (PUPH nutritionniste, Hôtel-Dieu, Paris)
Activité physique et conscience du corps - Mme Catherine Bazin (Pr Agrégée d’EPS)




Aperçu du symposium:
La question posée par ce symposium portait sur l’intérêt véritable de l’activité physique dans la régulation pondérale.
Dans la première intervention Jean-Michel Oppert a dressé un large aperçu de la question à travers la littérature médicale.
Si la perte de poids est souvent un objectif difficile à atteindre et encore plus à conserver, il s’avère que l’augmentation du volume d’activité physique aide surtout à lutter contre les complications du surpoids (HTA, diabète, etc.) et permet aussi de stabiliser le poids, l’effet sur la perte de poids étant d’une moindre importance.
Un bémol par rapport aux recommandations du PNNS (30 mn de marche par jour), le contrôle du poids nécessiterait en fait une dépense d’environ 2500 kcal/semaine, soit 60 à 80 mn de marche par jour !
La véritable question est de savoir quel type d’activité proposer. Il est impératif de prendre en compte les caractéristiques individuelles de chacun, son niveau d’aptitude physique, ses éventuels handicaps, sa fatigabilité, sa motivation, son désir.
Bouger peut être source de plaisir et non obligatoirement de souffrance nous a rappelé ensuite Catherine Bazin dans la deuxième intervention. La méthode Feldenkraïs (Conscience du corps par le mouvement) qu’elle enseigne, met au centre de la pédagogie le vécu individuel, la recherche de plaisir lié au mouvement, la non-performance.
Elle nous a parlé de choses très intéressantes pour les personnes peu mobiles, comme les micro-mouvements ou les mouvements imaginés qui évitent la fonte musculaire.
Dans la troisième et dernière intervention, Pierre Dalarun s’est livré à un essai théorico-clinique sur le thème du poids et de la conscience du corps.
La perception du poids corporel est organisatrice de la psychomotricité du sujet, de son affectivité et de la qualité de son image corporelle.
Combattre ses kilos, c’est se faire la guerre, re-sentir son poids au contraire c’est ouvrir une porte sur son être, c’est se donner une chance de mieux communiquer avec soi-même.
En rétablissant cette communication interne, certains exemples cliniques laissent penser que la personne est plus à même d’écouter et de ressentir ses véritables besoins alimentaires et de mieux se réguler.
Aussi l’intérêt de l’activité physique ne se place peut-être pas là où l’on croit.
C’est une voie de recherche à explorer qui fait voler en éclat la pensée binaire recettes – dépenses, alimentation – activité physique.
P. Dalarun



Poids et conscience du corps. Pierre DALARUN, psychomotricien - Paris
Introduction
Les plaintes somatiques des patients obèses que j’ai le plus souvent entendues sont liées à leur masse corporelle qu’ils vivent comme un fardeau.
Cette réelle difficulté à se mouvoir éloigne peu à peu le sujet de son corps jusqu’à ce qu’un véritable clivage corps-psyché s’instaure où se renforce.
Le sujet vit alors son corps entre douleur et oubli sans qu’il y ait de continuité entre ces deux extrêmes.
Pourtant la conscience du corps est le déterminant primordial de la conscience du Moi.
Maine de Biran, philosophe, de la fin du 18ème – début 19ème siècle, est un véritable précurseur dans le domaine de la conscience de soi ; « il voit dans la puissance du mouvoir ou d’agir l’origine de la personnalité et de l’individualité. » (1)
La conscience du Moi passe par la mise en œuvre d’une « force voulante », d’une énergie qui anime une « masse résistante » : le corps. Le corps cède normalement à l’effort volontaire tandis qu’un « corps étranger » peut offrir une « résistance absolue », impossible à mobiliser. Dans le cas d’une obésité sévère, la force motrice s’affronte à une résistance anormale, ce qui rend le corps étranger à la conscience.
Alors y a-t-il un intérêt à prendre conscience de son corps lorsqu’il fait mal ou qu’on le rejette ? N’y a-t-il pas même contre-indication ? La conscience du poids ne renforce-t-elle pas le poids de la conscience ?
Il se trouve que la perception du poids corporel est organisatrice de la psychomotricité du sujet, de son affectivité, ainsi que de la qualité de son schéma corporel et de son image du corps.
Comme me le disait l’une de mes patientes : « Sentir son poids et se sentir lourde ce n’est pas pareil ».
Sentir son poids c’est sentir une force et non pas des kilos, c’est ressentir une densité et non pas une masse.
En effet que penser de ces patientes en surpoids (souvent boulimiques) qui disent : « Je ne fais pas le poids, je suis inconsistante, je suis transparente, mon corps est abstrait, je ne l’imagine pas » ? Derrière leur désir de perdre du poids se cache en fait un besoin profond de densifier leur être.
Re-sentir son poids c’est ouvrir une porte sur son être, ses sensations, ses émotions, ses sentiments et son imaginaire.

L’ambiguïté de la pesanteur
Suzanne ROBERT-OUVRAY nous a décrit, ici-même il y a deux ans, comment l’enfant construit son développement psycho-affectif à partir de la bipolarité de ses sensations dont les extrêmes appartiennent soit à la famille du plaisir, soit à la famille de la douleur.
« Le plaisir s’intègre en déterminant une famille sensorielle spécifique : le blanc, le doux, le bon, la lumière, la clarté, l’agréable, le pur. (…) La famille sensorielle de la douleur est le noir, le sale, l’obscurité, le dur, le rugueux, l’impur. » (2)
Mais qu’en est-il du lourd et du léger ? « Peser de tout son poids dans une affaire » est plutôt positif mais « Etre lourd et pesant » est plutôt négatif. « Avoir la légèreté de l’air » est plutôt positif mais « Tenir des propos avec légèreté » est plutôt négatif.
Milan Kundera dans « L’insoutenable légèreté de l’être » relève cette ambiguïté : « Plus lourd est le fardeau, plus notre vie est proche de la terre, et plus elle est réelle et vraie. En revanche, l’absence totale de fardeau fait que l’être humain devient plus léger que l’air, qu’il s’envole, qu’il s’éloigne de la terre, de l’être terrestre, qu’il n’est plus qu’à demi réel et que ses mouvements sont aussi libres qu’insignifiants. Alors que choisir ? La pesanteur ou la légèreté ? C’est la question que s’est posée Parménide au VIe siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, l’univers est divisé en couples de contraires : la lumière – l’obscurité ; l’épais – le fin ; le chaud – le froid ; l’être – le non-être. Il considérait qu’un des pôles de la contradiction est positif (le clair, le chaud, le fin, l’être), l’autre négatif. Cette division en pôles positif et négatif peut nous paraître d’une puérile facilité. Sauf dans un cas : qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté ? Parménide répondait : le léger est positif, le lourd est négatif. Avait-il ou non raison ? C’est la question. Une seule chose est certaine. La contradiction lourd – léger est la plus mystérieuse et la plus ambiguë de toutes les contradictions. » (3)
A quelle famille sensorielle appartient donc la sensation de pesanteur, celle de la tension ou bien celle de la détente, celle de la douleur ou bien celle du plaisir ?
La plupart des méthodes de relaxation suggèrent la sensation de poids pour induire la détente. L’attention portée aux points d’appuis du corps avec le sol va dans le même sens. « Vos bras, vos jambes prennent du poids, ils sont lourds, de plus en plus pesant, votre corps tout entier s’abandonne sur le sol de tout son poids. » : ces suggestions sont plus ou bien acceptées par le sujet en quête de relaxation, parfois il y adhère, parfois il s’en défend considérant qu’il se sent détendu en étant léger.
Cliniquement il apparaît que la perception d’un corps lourd est en faveur d’un processus de relaxation. Mais accueillir un corps lourd et mou est d’autant moins facile à accepter que l’idéal actuel des corps se porte vers la légèreté et la fermeté.

La Terre nourricière
Ce qui est sûr c’est que la pesanteur nourrit notre construction physique et psychique. En premier lieu notre construction physique qui est sous l’influence de la pesanteur, que ce soit au niveau cellulaire ou bien sur le plan anatomique et moteur.
Au niveau cellulaire, la pesanteur agit sur le cytosquelette. Les expériences des cosmonautes en apesanteur sont là pour en témoigner : elles nous révèlent que la charpente de nos cellules, le cytosquelette, est incapable de s’organiser sans l’appui de la gravitation. (4)
Sur le plan anatomique, le tassement de la pesanteur sur le corps entraîne, avec la réaction du sol, un réflexe anti-gravitationnel qui nous érige en position debout.
Godelieve DENYS-STRUYF l’a très bien décrit dans ses travaux. (5) Elle schématise le corps dans sa position verticale, en trois masses résistantes et trois inter-masses élastiques : les masses céphalique, thoracique et pelviennes qui sont reliées entre elles par les inter-masses ; l’inter-masse 1 assure le lien entre le sol et la masse pelvienne, c’est la lordose fémoro-tibiale ( autrement dit les genoux) ; l’inter-masse 2 assure le lien entre la masse pelvienne et la masse thoracique, c’est la lordose lombaire ; l’inter-masse 3 assure le lien entre la masse thoracique et la masse céphalique, c’est la lordose cervicale.
L’ensemble s’équilibre très économiquement grâce à la réaction des chaînes musculaires centrales dénommées Antéro-Postérieure et Postéro-Antérieure.
Il est bien évident que l’excès de poids pousse ce système anti-gravitationnel à sa limite de fonctionnement : les genoux en sont les premières victimes.
Nous verrons plus loin comment ce modèle bio-mécanique, décrit par Godelieve DENYS-STRUYF, peut servir de modèle au fonctionnement psychique.
Sur le plan moteur, les travaux d’Alain BERTHOZ (6) montrent que la gravité joue un rôle essentiel dans la coordination des gestes et la perception du corps. C’est avec la pesanteur que le corps transforme sa masse en poids, c’est-à-dire en force agissante. Dans la marche, c’est en se posant de tout son poids à chaque pas que le corps trouve une parfaite efficacité. En effet il bénéficie ainsi pleinement de la réponse du sol qui stimule le réflexe anti-gravitationnel. Une énergie mécanique proche de celle d’un ressort fait alors des allers-retours des pieds à la tête et de la tête aux pieds. L’axe de circulation de cette énergie a son siège dans la colonne vertébrale en continuité avec les membres inférieurs.
Le terme de colonne évoque la solidité mais ne traduit pas la forme ondulée de notre rachis qui lui confère élasticité et mobilité.
La ligne droite n’appartient pas à notre architecture corporelle, pas plus qu’à tout autre organisme vivant, c’est une construction de l’esprit qui structure l’image du corps.
La ligne droite existe donc bien comme image de référence mais elle n’emprunte pas l’alignement vertébral.
France SCHOTT-BILLMANN affirme que « La découverte de la dimension verticale enrichit l’image du corps d’une dynamique ascensionnelle. L’affirmation de vie, le sentiment de soi s’accompagne (et se soutient) de la découverte d’un élan vertical, un vecteur qui traverse et étire le corps vers le haut, poussant l’enfant à grandir droit, alignant ses vertèbres en une colonne qui soutient le corps et étaye le moi. » (7)
France SCHOTT-BILLMANN relie la verticalisation à la fonction paternelle.
C’est ainsi que, selon M. CORCOS : « Nombre de patientes boulimiques se plaignent de ne pas avoir de "centre", d’"axe", de "tuteur"… » (8), et recherchent peut-être ainsi la loi paternelle à travers les interdits alimentaires.

Le lâcher-prise
La réponse anti-gravitationnelle est le résultat d’une modulation tonico-affective: le sujet accepte de confier son poids à la terre, ou alors il se contracte et reste avec une réserve qui entrave ses mouvements et sa relation au monde.
La négation du poids entraîne une hypertonie de la chaîne postéro-médiane, un état d’alerte, l’acceptation du poids au contraire crée une disponibilité sensorielle.
« Vous ne vous rendez pas compte, me disait une patiente, je suis tellement tendue, qu’il y a comme un bruit de fond qui m’empêche de sentir mon corps.»
Ces paroles établissent le lien entre tension et perception corporelles. L’excès de tension, la non-acceptation du poids du corps, ne permettent pas d’établir une bonne communication interne des besoins, des émotions et des sentiments.
Mais pour re-sentir son corps, faut-il encore lâcher-prise, se relaxer, laisser-faire, ce qui n’est pas sans risques. Car l’excès de tension, comme l’excès de poids dans bien des cas, est à prendre dans sa valeur adaptative face à des contraintes.