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Janvier 2010 : Ne croyons plus ce que nous voyons, si nous ne pouvons pas aussi le toucher
Février 2010 : Les gros sont plus lourds que l’air
Ne croyons plus ce que nous voyons, si nous ne pouvons pas aussi le toucher
« C’est quoi, ton métier à toi, Jason ?
- Moi ? Chuis compositeur graphique dans le cinéma.
- Ah bon, ça sonne bien, mais c’est quoi ?
- Eh bien, en fait, je suis spécialiste en effets spéciaux.
- Ah oui, je vois : les scènes de catastrophe, Batman, les vampires, les loups-garous, les monstres et tout ça.
- Désolé, t’es à côté de la plaque. Je fais rien d’aussi prestigieux. Non, moi, je suis dans la plastique humaine. C'est-à-dire que je rectifie les physiques défectueux.
- Une sorte de chirurgien plasticien, que t’es, alors !
- Ouais, on peut le dire comme ça. Tiens, par exemple, mon dernier boulot, c’était d’enlever la cellulite des fesses de l’actrice principale. Remarque, elle en avait pas beaucoup, mais quand même un peu. Là, après mon travail, elle est nickel. Des fesses canon.
- Ah ben, c’est super. Je savais pas qu’on pouvait faire des choses comme ça. Je veux dire, retoucher une photo, bon d’accord, mais retoucher un film…
- On peut tout, avec le numérique. Tiens, l’autre jour, c’était une actrice sympa, dans la cinquantaine, pas une bombe, mais la prod a absolument tenu à ce qu’on lui efface son double menton. Elle aussi, faut dire. Ça lui fait gagner dix ans. Et ça, c’est pas le scénario qui le nécessitait. Et dans ce même film, on m’a aussi demandé de rajouter des cheveux à l’acteur principal masculin…
- C’est génial, ce boulot.
- Ouais, mais après, quand on les voit en vrai, les acteurs, zont l’air décati.
- Zont plus qu’à s’aligner sur leur image, et se faire relooker par un chirurgien esthétique, un vrai ! S’ils peuvent suivre ! »
Cinéma, télévision, magazines, panneaux publicitaires composent un monde d’images qui s’éloigne du réel chaque jour davantage. Nous voilà environnés de corps plus beaux que nature, d’icônes corporelles, qui tissent autour de nous un monde séducteur, tellement plus beau, plus lisse, plus pur que le vrai monde. L’univers dans lequel évolue notre corps biologique, celui où notre cœur bat pour de vrai, celui où nous avons parfois mal à la tête ou mal au dos, où nous sommes fatigués, celui où nous avons faim et soif, celui où nous vieillissons, nous semble alors si imparfait, si rugueux, si sale… Comment pourrions-nous accepter d’y vivre ? Pourquoi ne pas renoncer au monde, à la façon des hikikomori japonais (*), ces adolescents plus ou moins vieillissants qui décident de s’enfermer dans leur chambre pour ne plus en sortir ?
Sans doute les hikikomori se branchent-ils sur Second Life par l’intermédiaire de leur ordinateur, où leur bel avatar vit une vie de rêve.
Ou bien, si nous sommes téméraires, peut-être pensons-nous pouvoir soutenir la compétition avec ce monde virtuel et tenter de nous faire aussi beaux que des images, à grands renforts de gymnastique, de chirurgie esthétique, d’injections de silicone ou de botox.
Peine perdue : le corps, inexorablement, s’abîme et sombre. Face à la beauté du monde virtuel, personne ne fait le poids.
Alors, acceptons-le : la beauté est de l’ordre du rêve, virtuel et imaginaire. Le réel, quant à lui, est tissé de défauts. C’est à cela qu’on le reconnaît.
Gérard Apfeldorfer
(*) Les hikikomori sont des jeunes adultes qui, au Japon, vivent cloîtrés dans leur chambre, chez leurs parents, de façon plus ou moins définitive. Ils ne communiquent plus avec leur famille et n’ont de contact extérieur qu’au travers du monde virtuel. Le phénomène hikikomori prend au Japon des allures d’épidémie puisqu’il y aurait un million de hikikomori au Japon, soit un jeune sur dix.
Les gros sont plus lourds que l’air
Christophe Barbier, dans son éditorial de l’Express du 20 janvier 2010,(*) considère qu’il est légitime de la part d’Air France de faire payer deux places aux obèses qui ne parviennent pas à s’insérer dans un seul fauteuil de classe économique des avions de la compagnie.
Son argumentation est la suivante : il y aurait deux sortes d’obèses, ceux qui sont des victimes d’un handicap génétique, qui sont donc des malades, et ceux qui seraient responsables de leur poids. Ces derniers seraient gros en raison d’un manque de volonté donnant lieu à des comportements alimentaires dérégulés et il serait donc légitime qu’ils paient.
Monsieur Barbier aurait sans doute mieux fait de retourner sept fois sa langue dans sa bouche ! Il s’avère avoir tort à de multiples niveaux.
Tout d’abord, Monsieur Barbier semble oublier que l’humanité est composée de personnes aux physiques variés : il y a des blancs, des jaunes, des noirs, des bigarrés, des grands, des moyens et des petits, des beaux et des laids, des gros et des minces, des personnes en bonne santé et des personnes souffrant de handicaps, et aussi, ainsi que nous pouvons le constater, des intelligents et des sots. Les lois actuellement en vigueur dans nos pays imposent que l’on accorde à toutes ces personnes les mêmes droits, et déclarent hors-la-loi toute discrimination pour des caractéristiques physiques.
Air France est une compagnie de transport aérien qui se fait fort de transporter des personnes humaines d’un point à un autre dans des conditions qui respectent leur statut d’être humain. Il ne s’agit ni d’un transport de marchandises, ni d’un transport de bétail. Elle se doit donc de tenir compte de la diversité humaine, de proposer des places adaptées aux femmes enceintes ou avec bébé, aux invalides, aux grands et aux gros. C’est au transporteur de s’adapter aux différentes conformations humaines et non pas aux êtres humains de s’adapter aux sièges d’Air France !
Monsieur Barbier nous assène que maigrir est affaire de volonté et que les gros en seraient donc dépourvus. Il reprend en cela les stéréotypes les plus navrants. L’obèse serait, selon ces stéréotypes, moins intelligent, moins volontaire, plus dépendant, plus passif, plus poussif que les personnes minces comme des barbiers.
Notre Barbier montre en cela son ignorance. Les études psychologiques menées ont toutes montré que les personnes obèses ne se distinguaient pas par un profil de personnalité particulier, ou une perte de points de QI.
Mais peut-être Monsieur Barbier en a-t-il après les qualité morales des personnes en surcharge pondérale ? Ne seraient-elles pas gourmandes, par hasard, et ne serait-ce pas là un des sept péchés capitaux ? Il se trouve que là encore, Monsieur Barbier n’a pas la vue très claire. Tout d’abord, bien des personnes en surpoids ont une consommation alimentaire ordinaire, voire en dessous de la moyenne, du fait d’un métabolisme abaissé. De plus, ce n’est pas dans leur gourmandise que s’origine leur gloutonnerie, lorsqu’elle existe, mais dans la souffrance.
La souffrance, Monsieur Barbier, la souffrance. La souffrance conduit à manger, et manger conduit à la souffrance, en particulier en raison de la prolifération des barbiers. Telle est la vie de l’obèse.
Le croiriez-vous, Monsieur Barbier, l’immense majorité des gros ne l’est pas par mauvaise volonté. Elle préférerait être mince comme un barbier. Elle s’acharne d’ailleurs à le devenir, elle y use sa vie, presque toujours sans succès.
Pourquoi, sans succès ? Parce que, comme vous le sauriez si vous parcouriez notre site, l’affaire est complexe. On est gros pour des motifs génétiques, physiologiques et neurophysiologiques, psychologiques, affectifs, sociaux. Il n’existe à ce jour aucune méthode simple, efficace dans la durée, généralisable à une population, qui permette de maigrir durablement. Pas de médicament efficace, pas de régime efficace, pas même de volonté efficace. Il n’existe que des chemins étroits, incertains, ardus, des solutions peu répandues et qui ne donnent pas de résultats à coup sûr, que nous nous efforçons quant à nous de mettre en œuvre avec nos patients, le plus honnêtement possible.
Ah, que j’aimerais que vous ayez raison, Monsieur Barbier. On aurait un peu de volonté, on ferait un petit régime, acte de contrition pour ses péchés alimentaires, et hop, on serait mince comme barbier. On monterait alors dans l’avion, on serait en route pour le ciel.
Malheureusement, malgré les flagellations alimentaires, malgré le volontarisme forcené, le corps résiste, et le mental aussi.
Monsieur Barbier, vous qui êtes au ciel, au Paradis des minces, s’il vous plaît, ne fustigez pas ceux qui aspirent tant à vous ressembler. Priez pour les gros qui désirent tant vous rejoindre à 30.000 pieds de haut, dans un seul siège.
Gérard Apfeldorfer
(*) Obèses : à qui la faute? Par Christophe Barbier, publié le 20/01/2010
Page créée le 18 janvier 2010.
Dernière Mise à Jour le 18 janvier 2010